Un dimanche au Louvre avec Alberto Giacometti

Département des antiquités égyptiennes

Alberto Giacometti, Rome, 4 février 1921.

« La plus belle statue que j’ai vue n’est ni grecque, ni romaine, et encore moins de la Renaissance ; c’est une statue égyptienne. Au Vatican. Il y en a quelques-unes d’une beauté incroyable… »
Musée du Louvre
Porteuse d’offrandes Moyen Empire, début de la 12è dynastie (1963 – 1862 av. J.- C.) Bois peint – 63,2×32,8cm Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes, E 11990

Tous les dimanches Alberto Giacometti se rendait au musée du Louvre, comme un rituel, un rendez-vous qui débutait toujours avec les Antiquités égyptiennes.

Et lorsqu’on regarde ses sculptures, ses dessins cela nous parait comme une évidence, l’homme et la femme qui marchent ne ressemblent-ils pas aux statues des pharaons ?

Fondation Giacometti
Au fond : Alberto Giacometti « Grande femme » 1958 – Plâtre peint. Fondation Giacometti. Statu de la déesse Nephthys. 18e dynastie. diorite. Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes, E25389. Alberto Giacometti « Femme qui marche » 1932-1936 – Plâtre – Fondation Giacometti. A droite : A. Giacometti – Femme debout, poseuse II, 1954 -Plâtre peint. 57,6 x 11 x 18 cm – Fondation Giacometti

Au Louvre, l’artiste devenait le regardeur, il observait, les postures, les yeux, l’allure des représentations antiques et plus-tard dans son atelier, dans les pages des livres, il recopiait les images, des yeux ourlés de noir rappelant les portraits du Fayoum, des têtes, des bustes coupés, assis, sans cesse griffonnés, comme son père peintre lui avait appris insistant sur l’importance de la copie des maîtres anciens pour se faire l’oeil et apprendre à dessiner. Il copie tout, et en particulier l’Egypte, pour laquelle il existe plus de 300 copies reproduites sur des carnets, sur de belles feuilles, sur des livres, sur un coin de table…

Alberto Giacometti
Alberto Giacometti Quatre figurines de Londres, version A 1965 Plâtre peint 14 x 22 x 4cm Fondation Giacometti © Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti + ADAGP, Paris) 2021

Une période l’intriguait particulièrement celle d’Aménophis IV connu sous le nom d’Akhénaton, très reconnaissable ainsi que sa femme la reine Néfertiti à leurs crânes très allongés. Joyau du Nueus Museum à Berlin son buste en calcaire peint est de toute beauté. Cette 18e dynastie était très mystérieuse et romanesque dans l’histoire des pharaons, le culte d’Aton , la représentation des figures est différente, on ne sait pas si il s’agit d’une figure de style ou de malformations consanguines.

Cette exposition Alberto Giacometti et l’Egypte Antique est le fruit d’une concertation entre le musée du Louvre avec Marc Etienne, conservateur en chef du patrimoine, département des antiquités égyptiennes, et l’Institut Giacometti. Un regard croisé des oeuvres égyptiennes et celles de Giacometti avec des prèts exceptionnels consentis par le musée du Louvre à l’Institut Giacometti.

Visite de l’exposition avec l’un des commissaires Romain Perrin

Au Louvre avec Giacometti

Romain Perrin : La copie des antiquités égyptiennes va avoir un impact sur la façon dont il va envisager la sculpture, le rapport au réel, les ressemblances et il en tire des leçons et c’est ce que nous avons chercher à montrer. On est parti d’un principe de salles thématiques et non chronologiques ce qui permet de faire ressortir des éléments formels, ce qui est comparable. Cette exposition démontre que l’Egypte est présente de manière constante chez Giacometti.

Alberto Giacometti
Alberto Giacometti- Copie d’après une statue cube. 1920 – Crayon graphite sur carnet. Sur la page de gauche on aperçoit la vue de Florence.

Voyage à Rome, révélation !

Romain Perrin : Sur un des premiers carnets datant de 1921, on sait qu’il est à Rome, il copie la sculpture de la Reine Touya, juste avant il a découvert lors d’un voyage à Florence l’art égyptien, on le voit dans son carnet par un dessin d’une vue de la ville qu’il a dessinée, il voit ces têtes égyptiennes qui le fascinent et décide alors d’aller à Rome pour en voir d’autres. Toute sa vie il va les copier, dans cette revue qui date de 63 on retrouve encore un couple griffonné.

Une thématique évidente – Antiquité égyptienne vs oeuvre d’Alberto Giacometti

Romain Perrin : On avait cette thématique qui montre la permanence de l’Egypte et on a présenté une liste d’oeuvres à Marc Etienne qui a en quelque sorte validé notre liste et nous a fait sa proposition que nous avons pu affiner pour obtenir des dialogues qui soient pertinents et esthétiques.

Des dessins inédits

Romain Perrin : C’est toute sa vie, une grande partie des dessins n’ont jamais été montrés, c’est l’intérêt de l’Institut qui est de montrer des choses comme ces carnets qui voyagent difficilement et qui regorgent de trouvailles.

Que choisir ! le scribe accroupi/ alter égo

Alberto Giacometti, copie d’après la statue de Kai, dans le musée imaginaire de la sculpture mondiale, Paris, 1952. Stylo bille sur livre. fondation Giacometti

Romain Perrin : Parfois c’était un crève-coeur de faire des choix, ici on a privilégié ces deux petits yeux qui semblaient tout à fait émouvants à côté d’une image de scribe accroupi qui a été une véritable fascination au point où on pourrait même voir une sorte d’alter égo, dans ce même livre se trouvent de nombreuses autres copies montrées dans le catalogue.

Regarder au Louvre puis copier à l’atelier les images des livres

Romain Perrin : La plupart du temps les oeuvres sont tirées de livres, ici dans la vitrine se trouve la plaque de cuivre d’une eau-forte d’Anubis publiée dans un livre de Michel Leiris. On tenait de l’éditeur que cette copie avait été faite au Louvre et pourtant non, après des recherches j’ai trouvé la figure originale sur un livre avec la diagonale de l’ombre de la photo.

Inspiration antiquité égyptienne / Arts décoratifs

Alberto GiacomettiMusée du Caire
A gauche : Alberto Giacometti – Lampe égyptienne, 1933- plâtre – 50,50 X 48,50 X 18 cm Fondation Giacometti –
A droite : Lampe en albâtre dans Encyclopédie photographique de l’art – Musée du Caire., Paris 1949, pl. 119. (haut : 0,28 cm) Archives Fondation Giacometti.

Romain Perrin : C’est avec Jean-Michel Franck qu’Alberto commence a créer des objets décoratifs telle que cette lampe en plâtre d’après un modèle en albâtre d’une antiquité égyptienne. C’est Alberto qui pousse son frère Diégo à choisir cette voie des arts décoratifs et à créer son propre mobilier.

Des sculptures polychromes

Romain Perrin : Comme les sculptures antiques, Giacometti peignait ses sculptures, dans cette salle toutes les sculptures de l’artiste sont polychromes. A Vence à la Fondation Maeght, on peut voir que les deux Hommes qui marchent ont des traces de peinture, l’année dernière lors de l’exposition L’homme qui marche on avait mis une photographie de la sculpture d’un de ces hommes au début où il l’avait peinte et on aurait vraiment dit une sculpture égyptienne.

Pourquoi ces différences de tailles dans les sculptures

Romain Perrin : Giacometti explique qu’il cherche à représenter la figure humaine et que sa perception l’entraîne à rapetisser finalement ce qu’il cherche à capter dans l’espace. Il travaille sur les rapports d’échelle cherchant à monumentaliser des choses extrêmement petites. Plusieurs anecdotes existent disant qu’il dessinait toujours de plus en plus petit cela fait partie de son processus de création dans l’objectif de capter quelque chose du réel. Après il dit qu’il a peur que ces figurines disparaissent complètement alors elles s’allongent ! Mais c’est aussi l’artiste qui raconte comment il travaille et c’est toujours à prendre avec des pincettes. Il raconte qu’il voyait son amie marcher , je crois boulevard Saint Germain, et si il avait voulu la dessiner telle qu’il la voyait, il aurait dû faire un socle immense et un espace extrêmement grand car la nuit envahissait tout et écrasait complètement la figure et la rendait toute petite. Il essaie de restituer une vision.

L’homme qui marche est-il directement inspiré des figures égyptiennes ?

Musée du Louvre
Cercueil de chat Basse Époque (664-332 av. J.-C.) Bois peint et doré 37,7 x 13,3 x 19cm Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes, E 2562

Romain Perrin : Oui parce qu’il a cette attitude dite « de la marche » qui n’est pas naturaliste comme on trouve chez Rodin par exemple. il y a plusieurs sources, il a puisé à droite à gauche et c’est quelque chose qui le nourrit. On ne peut pas dire que l’homme qui marche n’est que égyptien, il est aussi Rodin ou encore autres choses. Mais on a cette même attitude égyptienne, on ne marche pas ainsi, la pose des pieds est impossible, les bras le long du corps dans une pose très droite, très raide est tout à fait similaire. On retrouve une polychromie pratiquement aux mêmes endroits.

Le Louvre, une destination

Romain Perrin : A partir de 1922, quand il s’installe à Paris, il va très régulièrement au Louvre, le dimanche en général, toute sa vie durant. Il y a des moments où il y va plus souvent, de la même manière que lorsqu’il est dans une impasse, il se tourne vers l’art ancien, il remet les choses en cause. Il y va seul la plupart du temps mais parfois en famille ou avec des amis, il existe un très bel entretien avec Pierre Schneider paru dans l’Express en 1963 Au Louvre avec Giacometti.

L’art Armanien

Alberto Giacometti
Alberto Giacometti Buste mince sur socle (dit Aménophis) 1954 Plâtre 39,7×33,1×13,7cm Fondation Giacometti – Fragment de relief : Tête royale Nouvel Empire, 18è dynastie, règne d’Aménophis IV Akhenaton (1353-1337 av. J. C.) Calcaire 10,7x 7,9cm Musée du Louvre, département des Antiquités égyptiennes, E 11058

Romain Perrin : L’art Armanien a particulièrement intéressé Giacometti, dans cette salle est présenté un relief et plusieurs dessins qu’il recopie de son livre acheté à Rome qui lui sert de réservoir de copies. En 1921 il recopie 5 photos à l’identique et plus tard dans les années 50. Paradoxalement c’est très éloigné de la réalité et pourtant ce qu’il essaie c’est de faire une tête qui soit ressemblante. C’est très intéressant de voir ce Diégo dit « Amenhophis », on peut se poser la question si il a fait son frère en égyptien ? le cou, le menton en galoche, le nez … on a retrouvé sur les carnets une note indiquant sculpture dite Amenhophis, l’Egypte est bien présente même si il existe un doute sur le nom.

Période suivante, les bustes découpés

Romain Perrin : Cette forme de buste coupé apparait avec l’art armanien et se poursuit ensuite dans les dynasties suivantes et cela devient une tradition.

Ici c’est Isabel Rawsthorne qui a posé également pour Derain, pour Bacon, juste après la période surréaliste, il revient au réel et là on sent toute l’influence de l’art égyptien comme notamment celui de Néfertiti avec ce cou, ce visage triangulaire, ce côté impassible, même si la coiffure est très différente, on retrouve cependant ce traitement de la chevelure sur certaines figures égyptiennes. Cette représentation d’Isabelle est dite « égyptienne » mais on ne sait pas pourquoi et donc pas indiqué sur le cartel pour ne pas induire les visiteurs en erreur. On sait qu’un des biographes de l’artiste James Lord, parle d‘Isabelle égyptienne. On sait qu’ils se sont écrit, qu’elle est allée à Berlin, qu’elle a vu le buste de Néfertiti et qu’elle le lui dit.

C’est paradoxal car il regarde une période très éloignée de ce que peut être la réalité et pour lui ce qu’il appelle les arts du style c’est tout ce qui est art égyptien, art archaïque, très éloigné du côté photographique qu’on pourrait donner à certaines périodes l’art romain, la Renaissance. Pour lui c’est ce qu’il y a de plus vrai et quand on regarde ces visages il y a un naturel qui se dégage dont on a peine à retrouver le même effet ailleurs.

Alberto Giacometti

« N’importe qui ressemble beaucoup plus à une tête égyptienne qu’à autre chose »

On ne sait pas toujours quelle est la part de symbolique et quelle est la part de ressemblance.

La figure assise

Romain Perrin : On avait le modèle qui pose dans l’atelier debout sa femme Annette, ici trois modèles à nouveau dans l’atelier qui posent assis, toujours sa femme , Diégo et Eli Lotar, un photographe qui pose pour lui et c’est la dernière sculpture qu’il réalise en plâtre.

Un des exemplaires en bronze a été déposé sur la tombe de Giacometti en Suisse, ce qui fait dire au poète Yves Bonnefoy qui connaissait Giacometti, dans son ouvrage « Alberto Giacometti, biographie d’une œuvre » : « C’est comme une sorte de scribe qui veille Giacometti et qui lève les yeux de son papyrus »

Eli Lotar est un photographe qui a eu une exposition au Jeu de Paume en 2017.

C’est amusant de voir cette photo de Pierre Matisse, on voit Giacometti assis à côté d’Annette, les mains sur les genoux comme la statuaire égyptienne.

Institut Giacometti – Vue d(ensemble

Chef-d’oeuvre du Louvre

Romain Perrin : Le scribe royal Nebmeroutev et le dieu Thot. 18ème dynastie, chef-d’oeuvre que le Louvre a prêté, unique dans l’art égyptien, il existe 3 exemplaires dont une version en albâtre que Giacomettti avait vu. On pense que ce jeu de socles, il l’a vu dans une revue et a dû le voir au Louvre, on sait que c’est quelque chose qu’il pouvait avoir en tête et qui a très certainement dû l’influencer d’une manière ou d’une autre et peut-être plus indirectement pour cette esquisse de monument à Gabriel Péri qu’il avait réalisée à la fin des années 40. Toute cette réflexion que Giacometti avait sur les socles dans ces années-là avec justement ces toutes petites figurines. Ce qui est intéressant c’est que cette oeuvre est en trois morceaux, le scribe s’enlève.

Les yeux du Fayoum

Romain Perrin : La dernière pièce est consacrée aux portraits du Fayoum, on va d’un bout à l’autre de la période égyptienne, de la période pharaonique à la période romaine avec encore une fois le dessin tiré d’un livre avec les deux masques. Sur une autre page on ne sait plus si c’est un portrait égyptien ou Annette sa femme car à un moment donné les figures se ressemblent. Du vivant de Giacometti certains critiques ont comparé ce type de têtes aux portraits du Fayoum. Il y a ce texte très célèbre de Jean Genet sur l’atelier de Giacometti qui parait en 1957 et qui commence par décrire la stupeur qui le saisit quand il voit une oeuvre de l’artiste, une sculpture et il dit que c’est une stupeur analogue à celle qu’il éprouve quand il voit la statue d’Osiris dans la crypte du Louvre. Tout le long il déroule le fil de la comparaison en parlant de sculptures qui veillent les morts, qu’il faut enterrer… Dans les portraits du Fayoum, je pense que ce qui l’intéresse ce sont les yeux et il dessine de nombreuses paires d’yeux, c’est ce qui rend pour lui une tête vivante, la différence entre un mort et un vivant est le regard.

INFORMATIONS :

Alberto Giacometti et l’Egypte Antique

Institut Giacometti

du 22 juin au 10 octobre 2021

5, rue Victor Schoelcher
75014 Paris


Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h
Fermeture hebdomadaire le lundi

Institut Giacometti – la maison du décorateur Paul Follot, n°5 rue Schœlcher

Commissaires :
Thierry Pautot, attaché de conservation, responsable des archives et de la recherche Fondation Giacometti
Romain Perrin, attaché de conservation, Fondation Giacometti
Marc Etienne, conservateur en chef, département des antiquités égyptiennes, Musée du Louvre

Avec la collaboration exceptionnelle du musée du Louvre 

Institut Giacometti

Catalogue co-édité par la Fondation Giacometti, Paris
et FAGE éditions, bilingue français/anglais.

2 réflexions sur “Un dimanche au Louvre avec Alberto Giacometti

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