Ed Ruscha / Now then
Une courte escapade à New York et l’envie d’une immersion dans la culture américaine me poussent à aller découvrir la remarquable rétrospective d’Edward Ruscha (né en 1937, Oklahoma city USA) au MOMA . L’artiste idéal pour cela, un monument du Pop Art made in USA et d’un art conceptuel novateur. Alors que, sur la côte Est, le talentueux Andy Warhol s’entichait, entre autres, des boites de conserve Campbell’s , de Marylin Monroe et des grandes fleurs colorées, Ed Ruscha, lui, parcourant régulièrement la route 66 US entre Oklahoma City et L.A , se passionne pour les pompes à essence, les Comics , l’architecture ou encore le drapeau américain.

Photo ©thegazeofaparisienne
Avec ses couleurs vibrantes, ses perspectives graphiques brillantes, ses expérimentations de matériaux surprenants – du chocolat à la poudre à canon – ou encore ses mises en scène à contre-pied, l’artiste sublime les « choses ordinaires » les plus emblématiques de la vie quotidienne américaine. Je suis entrée immédiatement dans cet univers fascinant, à la fois ludique, poétique et puissant.
Des mots et des sons …
Le parcours de l’exposition commence par ses premiers grands tableaux de mots monosyllabiques, illustrant des sons . Des « OOF » , « Smash » et des « SPAM » gutturaux, aux couleurs dynamiques , sortis tout droit des bandes dessinées et autres Cartoons familiers. Sa maitrise de l’art publicitaire et de la typographie trouve ici une illustration flagrante, avec des mots, en zoom, à écouter et non à lire! Les oeuvres d’Ed Ruscha, du début des années 60, résonnent à nos oreilles et font sourire.

Au milieu des années 60, son travail de mots évolue vers de nouvelles compositions plus poétiques, élaborées. Ainsi, les lettres de Won’t deviennent des fenêtres ouvertes sur des nuages, celles de « City » semblent se liquéfier etc.. Ses explorations se portent aussi sur l’usage de nouveaux matériaux remplaçant la peinture, tels le chocolat, le tabac, le jaune d’oeuf, etc… qui donnent un sens particulier aux mots eux-mêmes.
Après cette période d’expérimentation, Ed Ruscha revient à la peinture et au pastel pour créer des fonds plus riches, des impressions nuancées de couchers de soleil, des lumières se miroitant dans une piscine etc… En même temps, il passe des monosyllabes à des phrases courtes , s’inspirant des conversations trouvées dans des livres, entendues dans des films, à la radio et même… « dans ses rêves « !
Sur la route….
« Je n’ai pas de Seine comme Monet, je n’ai que l’US 66 entre l’Oklahoma et Los Angeles. « , a dit un jour Ed Ruscha. En 1956, âgé de dix-huit ans, il quitte sa ville natale pour aller étudier l’art à L.A. Durant ses trajets entre les deux villes, il passe le temps en observant les paysages de bord de route, stations-service, panneaux de circulation, logos de marques ou d’institutions etc… Ces motifs se retrouvent de façon récurrente dans son oeuvre, magnifiés par la construction graphique du peintre, et son choix de la monumentalité.

Je suis captivée par l’éclat de son tableau de la Station Standard. La perspective en diagonale, la vivacité des couleurs et la monumentalité du tableau, théâtralisent cette modeste station essence que l’artiste a croisée sur la 66 US. Avez-vous remarqué ce détail en haut à gauche? De façon impromptue, une revue volante s’est invitée dans la peinture. Ruscha s’amuse de temps en temps à ajouter ce genre de « bizarreries »- comme il les nomme- dans ses peintures. La représentation de stations-service est un thème récurrent de son travail aussi bien pictural que photographique.

Ruscha va souvent utiliser ce ressort de la perspective en diagonale et de l’effet optique ainsi obtenu pour sublimer également des monuments ou des logos. Celui de la 20th Century Fox et du très glamour Hollywood en sont de magnifiques exemples. Ce dernier est présenté à l’envers. Est ce vraiment pour que les visiteurs puissent le voir à l’endroit dans leur rétroviseur lorsqu’ils quitte L.A ?
La passion de l’architecture
« Il (Ed Ruscha) exprime en un mot , l’essence de ce que nous ressentons tous. C’est ce qui est magnifique dans son travail . Il a une façon de faire si puissante. » Frank Gehry
L’architecture fascine Ed Ruscha. Proche de Frank Gehry, ils ont en commun l’expérience de Los Angeles, cette ville tentaculaire avec ses enfilades de buildings le long des immenses boulevards. Ed Ruscha leur consacre un de ses célèbres livres d’artistes Every building on the Sunset strip (1966). J’adore ses photographies d’édifices et surtout ses dessins très poétiques qu’elles lui inspirent .

Dans l’exposition, est présentée une incroyable et gigantesque toile du Musée d’Art de Los Angeles … en feu ! À cette époque, Ruscha reprochait au Musée de ne pas être assez ouvert à l’art contemporain. Avec son humour habituel, l’artiste raconte que le L.A County Museum of Art avait eu le projet de lui acheter le tableau mais avait finalement renoncé en le découvrant !
Se réinventer sans cesse.
Touche à tout, Ed Ruscha explore la photographie, le design, les techniques typographiques, le dessin, l’édition, les films et, bien sûr, s’adonne à la peinture. De ses tableaux Pop Art, aux photographies captivantes, en passant par ses célèbres livres d’artiste, chaque section de l’exposition révèle un aspect du talent polyvalent de l’artiste.
Mais surtout, l’exposition au MOMA met en évidence l’évolution stylistique de son art. Après les nuances si vives et pétillantes des deux premières décennies, les années 80 marquent un tournant. Ed Ruscha réduit considérablement sa palette de couleurs à des nuances de noir et de blanc, réduit aussi son langage et présente des oeuvres plus énigmatiques. Plus récemment, à partir de 2010, ses tableaux renouent avec les couleurs, en nuances plus douces, et offre des vastes scènes invitant à la contemplation et à la réflexion.

Bliss Bucket, peint en 2014, est saisissant. L’oeuvre est construite en deux niveau. En bas, une scène très réaliste d’un matelas en lambeaux, misérable (Bucket) et en haut, sur le plafond, une portée de notes, comme un songe heureux (Bliss). Cette fois, Ruscha a remplacé les mots par ces notes de musique, chacun pourra y lire ce qu’il veut.
Quoi de mieux que le drapeau Américain en note finale ? En 2017, Ed Ruscha re-interprète son flamboyant drapeau américain Mothers’ boy peint vingt ans plus tôt . La nouvelle version le présente sombre et brûlé. 2017, année de l’élection de Donald Trump… simple coïncidence?
Ed Ruscha est sans doute un des artistes « culte » de l’Amérique tant son génie créatif rend hommage à la « culture » profonde des États Unis. Cette exposition magistrale, réunissant 200 oeuvres, est une célébration de ce grand visionnaire qui a su capturer l’essence même de l’Amérique.
À voir absolument jusqu’au 13 Janvier 2024, Museum of Modern Art, New York.
Caroline d’Esneval









2 commentaires
Laure Martin
Je partage totalement ton enthousiasme pour l’œuvre de ce grand artiste, chère Caroline. Cette rétrospective est en effet à ne pas manquer pour qui va à New York d’ici le 13 janvier.
Agnès Thurnauer
👌🏼👌🏼👌🏼