Dubuffet à volonté
THE GAZE OF VALERIE DE SAINT PIERRE

« Un animal avec des pattes qui ont l’air de pieds de chaises ! On rit ! Il y a de par le monde beaucoup d’objets qui se ressemblent et s’évoquent. Ce qu’il faut souligner, c’est, non pas les différences et particularités, mais au contraire : les ressemblances »
proclamait Jean Dubuffet en 1946.

L’exposition « Rebonds, d’une œuvre à l’autre », à la Fondation Dubuffet de la rue de Sèvres est un joli voyage initiatique. Les amoureux du Paris secret y découvrent, derrière une porte banale, et dans ce qui fut l’atelier d’un autre artiste -une Frise du Parthénon en orne le fronton, délicieuse ironie pour l’inventeur de l’Art brut !-, un havre de lumière. Les amoureux de l’artiste sont évidemment au paradis, avec ce qui est quasiment une rétrospective, assez inédite, qui présente des œuvres de quasi toutes les périodes de sa production.


La richesse plastique et conceptuelle, ainsi mise en exergue -quel inventeur de mots, quel analyste de l’époque et quel passeur d’idées fût aussi Jean Dubuffet !- frappe et éblouit. Les amateurs moins éclairés, qui ont surtout retenu de Dubuffet sa populaire période bleu-blanc-rouge, dite de l’Hourloupe, et ses sculptures monumentales, y trouveront un accrochage extraordinairement pédagogique, mais sans la moindre lourdeur démonstrative. La singularité de ce parcours est qu’il n’y a aucun cartel sur les murs, afin qu’on l’on puisse Voir les œuvres présentées sans le moindre pré-requis ! Un livret contient toutes les explications mais il est recommandé de ne les lire qu’après un premier tour des lieux, pour revenir là où l’on a besoin d’éclairage …

Pourquoi l’exposition s’appelle t’elle Rebonds ? La belle idée de son commissaire associé, collectionneur et historien de l’art, Stanislas Ract-Madoux, est de proposer un parcours qui montre
« comment une œuvre résonne avec une suivante, puis avec une autre, comme une balle dont les rebonds laisseraient des traces en chemin ».
Dubuffet a lui-même théorisé son besoin d’aller et retour sur son propre travail :
« C’est par bordées que s’est toujours propulsée ma barquette et je sens une curiosité à survoler tout son sillage afin de bien voir où j’en suis »
Jean Dubuffet
écrit-il ainsi.

L’exercice, pourtant subjectif et délicat, se révèle très convaincant, tant il y a de correspondances, évidentes ou plus subtiles (c’est là que le fameux livret intervient !) entre les choix de tel ou tel panneau de l’exposition.

La salle dite des « chapeaux » est la plus démonstrative puisqu’elle explore le thème du couvre-chef – Dubuffeten était lui-même souvent coiffé !- : d’un autoportrait figuratif de 1936 à un « Pisseur » de 1961 (encre de chine) ou une acrylique vibrante de 81, « Déambulatoire » , ça travaille effectivement du chapeau … Le « Torrent », œuvre organique, grattée, sinueuse (1953) contient déjà, en filigrane, la silhouette comique d’une automobile de 1961 ou la forme fantasque du chien de « La chasse au biscorne » (1964) … Plus loin, l’explosive « Rue des Petits Champs » de la période Paris Circus (1962) préfigure « La station de Plaisance » de 1980 : même couleurs intenses et quasi pop, même saturation de l’espace par des stimuli divers … « Quatre personnage »s ( 1961) se juxtapose parfaitement au « Tribunal » de 1977, dans une spectaculaire continuité monolithique et un brin totalitaire… On n’en finirait pas de lister ces répons fascinants -100 œuvres tout de même, sur toutes sortes de supports! – ! Le plus simple est d’aller vite – l’exposition s’achève le 16 février prochain- vivre de visu et pleinement cette expérience très finement orchestrée…

Jean Dubuffet – Rebonds d’une œuvre à l’autre
Fondation Dubuffet, Paris, France
jusqu’au 16 février 2024
Derniers jours
137, rue de Sèvres, 75006 Paris.
du lundi au vendredi, de 14 à 18h, dubuffetfondation.com
Commissariat : Fondation Dubuffet (Sophie Webel, Déborah Lehot-Couette) avec Stanislas Ract-Madoux




Un commentaire
Sophia
quelle magnifique description de ce que nous avons vu !