Mille et un fils
The Gaze of VALÉRIE DE SAINT-PIERRE

L’exposition Fils et Filiations à la Galerie des Ateliers de Paris est un petit moment de grâce à goûter sans délai … 16 créateurs textiles ont été réunis en ces lieux par Audrey Demarre, sorte de fée préraphaélite rousse, artiste brodeuse célèbre pour la poésie de son œuvre et auteure de Broderies, anthologie curieuse (La Martinière, 2024. Ils tissent ensemble un panorama délicat et inspiré de la «scène» française du tissage, du nouage, du crochetage, de la broderie ou du tressage …
Le titre de l’expo, un peu convenu certes, met d’emblée l’accès sur la mémoire et la transmission, indissociable des patients et humbles travaux d’aiguille du passé, ici revitalisés par toute une génération de filles -il n’y a qu’un artiste garçon!- plutôt engagées. On est loin des fleurettes et des monogrammes de trousseau de mariées d’antan…
16 artistes : Morgane Baroghel-Crucq – Anaïs Beaulieu – Audrey Demarre – Font et Romani – Jeanne Goutelle – Solenne Jolivet – Rieko Koga – La filature – Aurelia Leblanc – Émilie Luc-Duc – Aurélie Mathigot – Antonin Mongin – Laura Sanchez Filomeno – Mérigot Sanzay – Hanako Stubbe – Lucile Viaud
Solaire


Il y a par exemple les incroyables paysages de Sandrine Torredemer, alias @la_filature, connue de ses nombreux fans d’Instagram pour ses paysages de bord de mer inondés de soleil -elle vit à Perpignan-. Son goût pour l’architecture 70, son amour de Cadaqués et ses scènes de baignade, toutes d’une incroyable précision, rendent ses instantanés brodés fascinants. Sa « Piscine presque olympique de Toulon » est assez prodigieuse… Cette ancienne ingénieure des Travaux Publics, qui vit aujourd’hui de son art, est fille et petite-fille de brodeuses émérites, dont elle a récupéré amoureusement les stocks de fils. Comme pour beaucoup des artistes choisies par Audrey Demarre, sa démarche privilégie le recyclage et l’upcycling : deux des broderies exposées ont été piquées sur des morceaux de chemise « de son ex et de son compagnon » ! Sandrine s’avoue même collectionneuse compulsive de brimborions de tissu « qui peuvent toujours servir », comme en témoigne son « mood board ». Tous les artistes présents ont d’ailleurs établi le leur, plongée réjouissante dans le processus de création de chacun…

Militante
Pointer la responsabilité humaine dans la spoliation de la nature est au centre des réflexions de la très affutée Anaïs Beaulieu, qui a piqué toutes sortes d’espèces végétales -j’ai reconnu le coton et la fougère…- sur des sacs plastiques noirs, pour sa série « Futiles ». Cet ouvrage, étrange et beau, lui a été inspiré par la vision, lors d’un voyage au Burkina Faso, de centaines de sacs plastiques accrochés aux branches des arbres le long des routes… Ce travail de longue « alène » est un manifeste – il a fallu 900 heures pour broder cette série quand une seconde suffit pour jeter un sac- mais touche aussi par sa pure beauté … plastique !

Emouvante
L’artiste plasticienne Rieko Koga déploie un univers plus intimiste , teinté d’une forme d’angélisme touchant, fortement marqué par son ascendance japonaise : selon une vieille croyance nippone, les points de couture ont en effet un pouvoir magique de protection. Ses exquis poèmes « gravés » sur la toile en témoignent, tout comme cette structure textile collaborative -We Were Here- où le visiteur est appelé à accrocher son prénom écrit sur un bout de tissu (plus de 10 000 personnes ont déjà participé à ce projet), recréant ainsi du lien dans une époque qui en manque parfois tragiquement.
Evanescentes mais…
La démarche d’Aurélie Matigot, « J’adore me perdre au musée », plus graphique, brouille joliment les genres avec des photos floutées et rebrodées des Corot du Louvre, des œuvres mystérieuses, arrêtant tout à coup le regard sur le galbe de l’épaule ou le fichu d’une rêveuse jeune femme … La créatrice de mode Emilie Luc Duc s’est, elle, amusée à créer une robe qui entrelace des techniques complexes de broderie, de crochet, d’apposition de perles, de trames de fil… Cette pièce « cousue de fil blanc » ( son nom), qui n’est pas rappeler certains modèles iconiques d’Alaïa, ressemble à une armure paradoxale, aussi protectrice que fantomatique, fragile mais solidement nouée…
Intrigants…
Les « Monochromes capillaires » d’Antonin Mougin, artisan designer textile, rendent hommage aux bijoux du XVI ème siècle ou victoriens, mêlant cheveux naturels et chanvre. Ses tableaux tissés aux teintes subtiles, frangés, flirtent, insolites, avec une forme de surréalisme soft. C’est par ailleurs le seul artiste mâle de l’exposition – la pratique reste apparemment assez genrée -…
Et la cerise sur le gateau…

Il y a bien sûr d’autres œuvres exposées, d’autres parcours tout aussi interpellants, celles et ceux qui viennent d’être décrits sont juste mes préférés, en toute subjectivité… Petit détail anecdotique mais non sans charme, la Galerie des Ateliers de Paris est installée dans l’ancienne boutique de Jean Paul Gaultier…

Les mosaïques au sol, dessinées par le couturier, valent aussi le coup d’œil, surtout quand elles répondent au magnifique tissage bleu du duo Font & Romani, inspiré des techniques de la Savonnerie … Vous avez dit filiation ?

INFORMATIONS :
Fils et filiations
Galerie des Ateliers de Paris
30 rue du Faubourg Saint- Antoine 75012 Paris
Jusqu’au 28 mai 2025
Commissaire de l’exposition : Audrey Demarre Scénographie : Véronique Maire
Audrey Demarre, artiste brodeuse, est l’auteure d’un ouvrage sur la broderie contemporaine Broderies, anthologie curieuse (2024).



