Géologie des âmes ou les strates de la subjectivité
The Gaze of MAÏA LE BORGNE DE LA TOUR

Créée en 2014 par Nathalie Guiot, la Fondation Thalie s’est lancée dans de nombreux projets, et non des moindres. Avec un lieu historiquement implanté à Bruxelles, puis à Arles, elle a combiné au fil des années, un grand nombre d’expositions et plusieurs résidences d’artistes. Les expositions d’Eva Jospin, de Kiki Smith ou encore de Jeanne Vicérial ont profondément marqué les esprits et les murs de la Fondation.
Les thématiques des expositions et des résidences évoluent au fil des saisons. Au tout début, femmes artistes et savoir-faire constituaient les principaux sujets de réflexion et d’engagement au sein des expositions. Plus récemment, les récits écologiques et la représentation des majorités globales ont solidifiés l’identité même du projet. En effet, repenser ces récits depuis les sociétés marginalisées représente une véritable opportunité, ainsi qu’un défi que la fondatrice a décidé de relever.

Nathalie Guiot est collectionneuse d’art contemporain depuis une quinzaine années. Pour la première fois, une partie de sa collection est exposée à Arles. L’exposition Géologie des âmes prend alors forme au sein d’un magnifique hôtel particulier du XVIIᵉ siècle, entièrement restauré par ses soins. Les œuvres exposées s’intègrent parfaitement dans l’esprit arlésien, par l’entremise d’un terrazzo aux tons chauds, en dialogue avec des œuvres commissionnées in situ habitant judicieusement les murs et les sols. La mosaïque de Rina Banerjee, réalisée par Tonello Arles, mêle différents éléments naturels au travers de l’idée de cosmogonie, pendant que l’œuvre de Sylvie Auvray, greffée à la cheminée, s’inspire du mythe de la Tarasque, créature légendaire qui menaçait d’engloutir la population et qui reste très présente dans la mémoire collective locale.
Ouverte pendant les Rencontres de la Photographie, la fondation propose opportunément une exposition composée majoritairement de photographies extraites de la collection, et articulées sur plusieurs axes. Celle-ci nous invite à questionner la séparation séculaire entre l’Homme et la nature, notre déconnexion vis-à-vis des rituels inspirés de mythes naturels, tout en interrogeant l’impact du colonialisme sur cette rupture.
Plus généralement, à travers le titre Géologie des âmes, la fondatrice fait écho aux différentes subjectivités qui coexistent en nous, telles les strates géologiques qui se superposent sous terre.


La cage d’escalier offre un aparté singulier, où l’on saisit ces subjectivités à travers divers portraits photographiques. Tandis que Justine Tjallinks met en lumière la perfection du portrait en s’inspirant de l’âge d’or néerlandais, les œuvres de Francesca Woodman contrastent avec cette idée, en mettant l’accent sur l’intime et les conflits intérieurs qui nous traversent.

On retrouve également quelques artistes japonais renommés comme Sugimoto et Suzuki, qui donnent à l’exposition une tonalité de wabi (simplicité) et sabi (altération par le temps), en écho à l’exposition de la Fondation à Bruxelles en 2015, intitulée Wabi Sabi Shima. L’exposition présente aussi de nombreux artistes français comme Mathilde Cazes, Claudine Doury, Noémie Goudal ou encore Gérard Traquandi. Le Sud global est lui représenté par la célèbre photographe Zanele Muholi, exposée à la Maison Européenne de la Photographie et à la Tate Modern de Londres, ou encore par l’artiste vénézuélienne Lucia Pizzani, qui aborde les questions de transmission culturelle à travers le savoir-faire féminin et la matière organique comme extension du corps humain.

Ainsi, Géologie des âmes invite non seulement à la contemplation, mais aussi à une réflexion profonde, l’exposition ayant été conçue en dialogue avec plusieurs pensées philosophiques. On y retrouve la pensée d’Anna Tsing, qui s’accorde parfaitement avec les œuvres d’Anaïs Tondeur, en lien avec l’Anthropocène, illustrée par une série de photographies évoquant l’impact de la radioactivité sur des plantes irradiées de Tchernobyl. S’y ajoute la réflexion de Baptiste Morizot, auteur de Raviver les braises du vivant, en dialogue par exemple avec l’œuvre d’Adrian Paci, artiste albanais qui a, entre autres, beaucoup traité la question de la hiérarchisation inter-espèces. Enfin, le premier étage est consacré à la pensée d’Achille Mbembe et à son récit postcolonial, particulièrement présent dans l’œuvre de Monica de Miranda, artiste qui a représenté le Portugal à la Biennale de Venise en 2024.
Dans la dernière pièce de l’exposition se trouve l’espace pop-up store, qui permet de résumer plus largement l’œuvre de Nathalie Guiot.

En plus de ses projets d’expositions et de résidences, la Fondation a également édité ses propres livres. On y retrouve ses catalogues d’exposition, comme Wabi Sabi Shima, mais aussi Regenerative Futures, une exposition présentée à Bruxelles qui a marqué le début d’ALEOR Design, une galerie qui explore comment le design peut évoluer en fonction des problématiques contemporaines : entre réchauffement climatique et perte de l’artisanat dans une ère capitaliste globale. ALEOR allie la recherche de nouveaux matériaux, comme le cuir d’insecte ou le mycélium, et le savoir-faire artisanal. Est notamment présenté le travail de Juliette Rougier, qui réalise de la marqueterie en réutilisant la canne de Provence, une espèce invasive employée pour fabriquer des anches d’instruments.
À côté se trouvent Traversée, une revue littéraire, et Le Cercle des poètes apparus, un recueil de poèmes. Les deux publications sont nées pendant la pandémie du Covid-19 et de l’envie de la fondatrice de créer des espaces de créativité en ligne, en plein confinement. Enfin, sont exposés les deux volumes de Créateurs face à l’urgence climatique, retranscriptions de podcasts ayant permis le dialogue entre artistes et scientifiques, permettant l’ouverture vers de nouvelles réflexions.
INFOS PRATIQUES :
34 rue de l’amphithéâtre, Arles
L’exposition est ouverte jusqu’au 25 juillet de 14h a 18h
Entrée payante (5 euros)
Visite commentée tous les jours à 17h (sur réservation, 7 euros)
Lien de réservation :
Et enfin, du 23 au 30 août, uniquement sur réservation en envoyant un e-mail à l’adresse suivante : info@fondationthalie.org




Un commentaire
Guiot
Bravo Maia, quel bel article !