Lisbonne, Europa Oxalá à la Fondation Calouste Gulbenkian (part II)

EUROPA OXALÁ

Fondation Calouste Gulbenkian
DJAMELKOKENE-DORLÉANS Sans titre (série No reason #4) 2015 Sculpture, une paire de chaussures, fragment de béton, dimensions variables © Djamel Kokene-Dorléans, courtesy de l’artiste

En ce moment à la Fondation Calouste Gulbenkian, a lieu une exposition Europa Oxalá qui avait déjà été présentée au Mucem, et qui voyagera ensuite à Bruxelles dans un lieu très symbolique, le Musée Royal de l’Afrique Centrale installé dans le parc de Turveren, musée du colonialisme belge devenu un musée consacré à la mémoire de la colonisation. António Pinto Ribeiro, commissaire de l’exposition a proposé à deux artistes Katia Kameli et Aimé Mpane de se joindre à lui pour le commissariat et pour participer également en y présentant leurs oeuvres.

Les commissaires ont invité une vingtaine d’artistes afro-européens à participer à cette exposition qui est présentée à la Fondation Calouste Gulbenkian.

pont du 25 avril
Vue du Tage avec le pont du 25 avril à Lisbonne ©TheGazeofaParisienne

Une exposition « qui souhaite briser les clichés, et donner à voir et à ressentir une énergie nouvelle, tournée vers l’avenir »

Le fil conducteur : 21 artistes afro-européens, dont les parents et grands-parents sont nés ou ont vécu en Angola, au Congo, au Bénin, en Guinée, en Algérie ou à Madagascar.

« Quand on parle de postmémoire, on parle des mémoires acquises dans la famille, dans le groupe, et qui sont transmises aux enfants et aux petits-enfants de ces familles. La transmission est assez différente, cela dépend surtout de la personne qui prend ces mémoires, il ne s’agit pas d’un mécanisme automatique, c’est une décision active. Elles impliquent donc les mémoires de la famille, les mémoires culinaires, les mémoires du territoire d’origine, les mémoires des traumas de guerre, les mémoires d’immigration. Tout ceci porte une forte charge émotionnelle et affective, découlant de la liaison établie avec le passé. Les récits de voyage et la recherche d’archives sont des outils importants dans la formation de la postmémoire. »

António Pinto Ribeiro, commissaire de l’exposition.
Fondation Calouste Gulbenkian,
Vue d’ensemble avec le commissaire António Pinto Ribeiro

Que reste-t-il de la mémoire familiale chez ces artistes résidant en Europe et qui transparait par leurs techniques, leur expression artistique liée aux deux continents européen et africain.

Oxalá signifie « Espoir », c’est la possibilité d’une ouverture.

Fondation Calouste Gulbenkian
AIME NTAKIYICA P.O.V. (Point of View) 2021 Installation, digital print © Aimé Ntakiyica, courtesy of the artist Avec le support de la fondation Calouste Gulbenkian

On se rend compte que la deuxième génération est très préoccupée par la mémoire des parents, la troisième au contraire est tournée vers le futur, certains d’entre-eux ne sont même jamais allés en Afrique. Cette grande diversité des parcours individuels fait toute la richesse de l’exposition, en brassant ces différentes générations, artistes nés en Europe, artistes de la diaspora. L’exposition explore ainsi les questions de l’identité, avec ce travail déployé qui explore leurs racines et leurs liens complexes avec leur pays d’origine, leur culture et leurs familles.

KATIA KAMELI
KATIA KAMELI – Trou de mémoire 2018 – Installation photographique, tirage jet d’encre pigmentaire sur papier Etching Rag 310, 120 x 80 cm © Katia Kameli, courtesy de l’artiste

Katia Kameli Trou de mémoire s’intéresse à ce monument aux morts érigé en mémoire de la première guerre mondiale à Alger, en 1978 le sculpteur algérien M’Hamed Issiakhem a construit un sarcophage recouvrant l’ancienne sculpture rappel du colonialisme, ainsi elle disparait sans avoir été détruite pour autant, au fil du temps, des fissures apparaissent et laissent voir à nouveau le monument enfoui. Katia Kameli a placé devant cette ouverture une série de photographies de l’ancien monument et a ensuite photographié l’ensemble. Ainsi se juxtapose dans ce travail le symbole des conflits mémoriels entre la France et l’Algérie, toujours enfouis, toujours présents : l’Algérie d’avant la colonisation française, l’Algérie coloniale, l’Indépendance puis l’Algérie contemporaine du Hirak, le mouvement populaire pour la démocratie.

« Pour en revenir aux enjeux de l’exposition, l’idée de pouvoir contribuer à donner davantage de visibilité à des artistes liés par des histoires composées, par des souffrances héritées, mais qui ont trouvé l’énergie et l’imaginaire pour les transformer en œuvres d’art, me transporte. Car si les études postcoloniales ont le vent en poupe, il demeure encore un gros problème de visibilité et de classification simpliste pour les artistes des diasporas dans certaines institutions. C’est pourquoi nous voulons mélanger différentes générations, différentes esthétiques, pour donner à voir la richesse de la multiplicité. »

Katia Kameli

Chaque artiste a un message et une interprétation très personnelle de cette mémoire, Pauliana Valente Pimentel, pose directement la question à de jeunes artistes lisboètes d’origine africaine, ce qu’ils ressentent en tant qu’européen, le rappel de leurs origines. Chacun d’entre-eux a répondu en quelques lignes affichées sous la photographie.

I was born in a country in Europe that is constantly

telling me that I am not from here.

They are always telling me that I don’t belong here…

That’s it ! The rest you can imagine.

Isabel Zuaa – Réponse à la question de Pauliana Valente Pimentel accompagnant le portrait d’Isabel Zuaa (photo du bas au centre)
Fondation Calouste Gulbenkian
PAULIANA VALENTE PIMENTEL Série «Afro Descendentes» ‘Afro Descendentes series, 2020 Impression jet d’encre sur papier FineArt ©Pauliana Valente Pimentel, courtesy de l’artiste, avec le support de la fondation Calouste Gulbenkian

Marcio Carvalho dessine les monuments officiels historiques comme celle du roi des belges Léopold II renversée par des sportifs olympiques peints de couleurs vives comme un symbole de l’avenir en contraste avec le gris du crayon, le passé, les dessins sont très beaux , et contrastent avec le sujet. L’artiste réinterprète ainsi le mouvement sur le « déboulonnage » des statues qui célèbrent les héros de l’impérialisme européen. Ici, ce n’est pas l’acte lui-même qui est représenté, violent ou agressif, mais une prise de judo élégante et esthétique, qui provoque le retournement de perspective. Le roi des Belges, Léopold II (1835-1909), demeure une figure controversée en tant que créateur du Congo belge, et ses représentations équestres sont présentes dans l’espace public tant en Belgique qu’en République démocratique du Congo (RDC). Entre 1885 et 1908, l’administration belge du roi Léopold II a orchestré un système d’exploitation qui a fait des millions de morts au Congo, organisant la répression par la punition des « mains coupées » si les villageois ne respectaient pas leur quota de récolte de caoutchouc. Le scandale des « mains coupées » suscite l’indignation internationale, la première campagne pour les droits de l’homme au sens moderne de l’expression. Relisez à cette occasion Joseph Conrad, et son roman « Au coeur des ténèbres » (1899) qui décrit la ruée coloniale sur le bassin du Congo, une exploration au sein des aspects les plus ténébreux de l’humanité.

Fondation Calouste Gulbenkian
MÁRCIO CARVALHO Falling Thrones 2019 Statue : Roi João I Athlète: Josina Muthemba Machel, 2019 Encre micropigmentaire et acrylique sur papier, 160 x 150 cm © Márcio Carvalho, courtesy de l’artiste Falling Thrones 2020 Statue : Roi Léopold II Athlète : Patrice Lumumba, 2020 Encre micropigmentaire et acrylique sur papier, 175 × 150 cm © Márcio Carvalho, courtesy de l’artiste

« L’idée d’être à la fois commissaire et artiste m’a séduit. Le sujet de cette exposition me concernait pleinement par rapport à la décolonisation et aussi par rapport au musée de Tervuren. »

Aimé Mpane

Aimé Mpane, sculpteur congolais est convaincu de l’importance de messages positifs, il vit à Bruxelles donc très concerné par le musée Tervuren qui vient de rouvrir dans un nouveau parcours muséographique où se pose la question de la restitution des oeuvres. Nous avons en tête alors ce beau film documentaire d’Alain Resnais et de Chris Marker, « les statues meurent aussi » (1953) sur la conception occidentale de l’art et de la culture ou comment la présence vivante du Sacré devient les objets morts des musées : « Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la culture. » Déjà, en 1953, Alain Resnais et Chris Marker dénonçaient déjà le pillage culturel de l’Afrique.

Fondation Calouste Gulbenkian
AIMÉ MPANE Table de fraternité | 2020 Installation-performance, mixte média, 565 x 240 x 200 cm © Aimé Mpane, courtesy de l’artiste

Cette exposition dans ce lieu est un message d’apaisement comme les oeuvres de l’artiste, la Table de fraternité d’après la Cène de Léonard de Vinci réinterprétée par l’artiste, ce sont aussi les douze étoiles du drapeau européen sur une peinture comme une icône, les étoiles sont des fleurs, le fond est de couleur bleue dans lequel il a fait une brèche, il y voit la forme de la vierge miraculeuse de la rue du Bac à Paris. C’est un questionnement sur l’union sacrée européenne qui « coince » incarnée par les roues carrées en bois sculptées par l’artiste et posées devant la toile.

Fondation Calouste Gulbenkian
FRANCISCO VIDAL  Rhythm and Poetry , 2006- Technique mixte, contrecollée sur toile, 153 x 280 cm ©Francisco Vidal courtesy de l’artiste

Francisco Vidal a représenté le Portugal à la Biennale de Venise de 2015; d’origine capverdienne et angolaise. Sa peinture est très engagée dans son histoire entre les deux continents africain et européen. Poésie, couleurs vives, histoire de famille se côtoient sur ses grandes toiles ou papiers sur lesquels il rajoute des collages, textes, photographies… Le passé colonial est très présent dans ses représentations.

Fondation Calouste Gulbenkian
MONICA DE MIRANDA Tales of Lisbon (série Black Tales)| 2020 Installation photographique et sonore, 77 photos, 30 x 45 cm © Mónica de Miranda, courtesy de l’artiste

L’exposition est engagée, dénonce le racisme et la colonisation qui sont au coeur du propos, mais au-delà la diversité et la richesse des artistes développent un message subtil et humaniste, sur la diversité qui nous rapproche. Le titre même « Oxala » se veut positif et apporte les tonalités de l’espoir et de l’espérance. L’approche se veut ainsi délibérément fédérative : malgré les réalités sombres, sinon noires des oeuvres, reflets des angoisses, des fractures, des crises que traversent l’humanité, notre planète, l’ensemble constitue une déclaration humaniste, un manifeste pour la paix et l’égalité entre les êtres humains.

Florence Briat Soulié

Les artistes :

Aimé Mpane, Aimé Ntakiyica, Carlos Bunga, Délio Jasse, Djamel Kokene-Dorléans, Fayçal Baghriche, Francisco Vidal, John K. Cobra, Katia Kameli, Mohamed Bourouissa, Josèfa Ntjam, Malala Andrialavidrazana, Márcio Carvalho, Mónica de Miranda, Nú Barreto, Pauliana Valente Pimentel, Pedro A.H. Paixão, Sabrina Belouaar, Sammy Baloji, Sandra Mujinga et Sara Sadik.

INFORMATIONS :

FONDATION CALOUSTE GULBENKIAN

https://saisonfranceportugal.com/

EUROPA OXALÁ

Commissariat : António Pinto Ribeiro (commissaire et chercheur à l’université de
Coimbra), Katia Kameli et Aimé Mpane (artistes et curateurs d’art).

Fondation Gulbenkian (Lisbonne) : 3 mars 2022 – 22 août 2022 | AfricaMUSEUM (Tervuren / Belgique) : 6 octobre 2022 – 5 mars 2023
MUCEM (Marseille) : 20 octobre 2021 – 16 janvier 2022 

Exposition Europa Oxalá Fondation Gulbenkian

Fondation Gulbenkian
Catalogues de l’exposition Europa Oxala – Fondation Gulbenkian – Edições Afrontamento

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