À la Mode! L’art de paraître au XVIIIe siècle

Par Marie Simon Malet

Au Musée des Beaux-arts de Dijon

Musée des Beaux-Arts de Dijon, affiche de l'exposition
Musée des Beaux-Arts de Dijon

Sur les chapeaux de roues, mon aller-retour à Dijon sous le soleil de plomb de cette matinée de juin rend ma visite de l’exposition, À la mode, l’art de paraître au XVIIIe siècle, trop rapide pour en apprécier toute la richesse mais a le mérite de me donner l’envie de la revoir. Après tout, Dijon n’est qu’à deux heures de train de Paris. 

Cette exposition a un charme très Marie-Antoinette de Sofia Coppola qui se savoure et vaut que l’on s’y attarde, ne serait-ce parce qu’elle offre l’opportunité d’admirer des dessins, estampes et costumes dix-huitième inédits. 

Joseph-Marie VIEN
Joseph-Marie VIEN (Montpelier 1716-PAris 1809), Jeune femme tenant un serin sur son doigt, 1766 – Huile sur toile. Dijon, Musée des Beaux-Arts.

Co-produite avec le musée d’arts de Nantes et le musée de la Mode-Palais Galliera, elle a été montrée en deux étapes : d’abord à Nantes, de Novembre 2021 à mars 2022, puis à Dijon où elle a été inaugurée le 13 mai dernier. Elle se tient dans les salles des collections permanentes du musée des Beaux-arts fraîchement rénové après une deuxième phase de travaux de quatre années (2015-2019). 

Jean-Antoine Fraisse
Maquettes pour broderie de gilet, poche et bordure du bas du devant gauche « Scène exotique » d’après Jean-Antoine Fraisse(1680-17392), Livre de desseins chinoís, d’après les origi- naux de Perse, des Indes, de la Chine et du Japon (1735), 1770 – 1785 Gouache, crayon graphite, papier vergé Paris, Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris Inv. 1956,42.62

Mode et peinture

Le trajet de la gare au palais des ducs et des États de Bourgogne, siège du musée des Beaux-arts, ne prend qu’une quinzaine de minutes à pied et c’est une joie de traverser cette ville magnifique. Il y a une grande cohérence entre la beauté de Dijon et l’exposition « A la mode, l’art de paraître au 18e siècle ». 

Musée des Beaux-Arts de DijonLe palais des ducs et des États de Bourgogne
Le palais des ducs et des États de Bourgogne, Musée des Beaux-Arts de Dijon.

Son ambition est d’illustrer les liens ténus qui se tissent entre la mode et la peinture au siècle des Lumières, l’une influençant l’autre et vice versa. L’expansion économique de la mode, la structuration de la production textile et des métiers, la démocratisation -relative- du portrait et le développement de la scène de genre dans les beaux-arts, une émulation entre l’aristocratie et la bourgeoisie concourent à cette rencontre féconde et la porosité de ces deux univers. 

Exposer ces liens sans réduire le vêtement à un rôle purement illustratif des œuvres picturales est un défi, trop peu relevé et souvent peu convaincant. La volonté des commissaires, Sandrine Champion-Balan et Myriam Fèvre, à Dijon, Adeline Collange-Perugi pour le Musée d’arts de Nantes et Pascale Gorguet-Ballesteros au Palais Galliera était de traiter à un niveau d’égalité les métiers de la mode et les beaux-arts. Pari gagné ! L’ensemble est harmonieux et les correspondances entre les tableaux, gravures, dessins et la mode sont pertinentes. 

La scénographie de Loretta Gaïtis assistée de Lorraine Charrat est particulièrement réussie : palette de couleurs raffinée, jeux de miroirs et de reflets, vitrines d’accessoires de mode et de vêtements dont le mannequinage fut assuré par les équipes de Galliera, – une affaire délicate dont on ne soupçonne pas la complexité : il faut pas moins d’une heure et demi pour placer un gilet d’homme !-  Tout contribue à une atmosphère subtile et à rendre le propos très explicite. 

François BOUCHERDijon
A gauche : corps à baleines milieu du 18° siècle
Toile de lin beige; doublure, toile de lin beige ; rubans, maille de soie bleu, taffetas de soie bleu; baleines; cuir mégissé blanc Paris, Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris Inv.1920.1.1202.
A droite : Jean-Jacques BACHELIER (Paris, 1724 – Paris, 1806) d’après François BOUCHER (Paris, 1703 – Paris, 1770) Les Mangeurs de raisins, 18° siècle Biscuit
Dijon, musée des Beaux-Arts – Inv. 3923

Ministres des modes 

Aux chefs-d’œuvre de Jean-Marc Nattier, Carle Van Loo, Adélaïde Labille-Guiard… répond une garde-robe issue des collections du musée de la Mode de la Ville de Paris – Palais Galliera mais également d’autres institutions françaises (Musée des Tissus de Lyon, Musée de la Vie bourguignonne de Dijon, Musée de la Toile de Jouy, Musée de la Chemiserie et de l’Elégance masculine d’Argenton-sur-Creuse). Elle met en exergue, non seulement toute l’habilité des peintres à peindre les étoffes et les accessoires -ce talent faisait alors leur succès- mais les enjeux sociaux de la représentation et de l’art de plaire. A l’instar des marchandes de mode dont l’autorité s’impose, les peintres deviennent de véritables «ministres des modes». Ainsi fut désignée Rose Bertin, la plus célèbre d’entre elles. Je suis enchantée de pouvoir « la rencontrer », le portrait de la « styliste » favorite -pour employer un autre néologisme- de la reine Marie-Antoinette par Elisabeth-Louise Vigée Le Brun ayant été prêté par un collectionneur privé pour l’occasion. 

Le vestiaire masculin n’est pas en reste, il rivalise de somptuosité avec la mode féminine. L’exceptionnelle robe d’intérieur dite « chasuble de Vaucanson » c; 1770-1780 prêtée par le Musée des Tissus de Lyon trône en pièce maîtresse dans un petit salon dix-huitième avec une référence appuyée à Diderot. Dans ses Regrets sur ma vieille robe de chambre, le philosophe rendait hommage à cette tenue « loose » pour reprendre à nouveau une expression actuelle, qui le rendait « pittoresque et beau ». Ce nouveau vêtement arboré dans l’intimité par l’homme de science ou de l’art, parfois complété d’un bonnet « à l’ottomane », était du dernier chic. Se faire représenter dans cette tenue vous donnait une caution d’intellectuel à la pointe de la mode et des usages de son temps.

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Robe d’intérieur de Jacques de Vaucanson, dite “chasuble de Vaucanson”, vers 1770-1780, Lyon, musée des Tissus

« Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi ; j’étais fait à elle. Elle moulait tous les plis de mon corps sans le gêner ; j’étais pittoresque et beau. L’autre, raide, empesée, me mannequine. »                 

Regrets sur ma vieille robe de chambre par M. Diderot, Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune -1768-69         

Dessiner la mode sous toutes les coutures

Jean-Baptiste Oudry,
Atelier de Jean-Baptiste Oudry, Comédiens italiens dans un parc, vers 1710, Bordeaux, musée des Beaux-Arts

Il est aujourd’hui très rare d’obtenir des prêts de pièces textiles et d’art graphique pour une exposition en deux étapes. En effet, à cause de leur fragilité extrême, les règles de conservation des vêtements comme des dessins et estampes exigent un temps de conservation à l’abri de la lumière similaire à celui de leur exposition (sans parler d’une lumière de 50 lux maximum dans les salles).

Aussi beaucoup d’œuvres graphiques et costumes sont différents de celles précédemment exposées à Nantes. Le musée de Dijon a saisi cette occasion pour mettre en valeur sa collection d’arts graphiques riche de quelques 100 000 estampes : des sanguines de Nicolas Lancret, Jean-Antoine Watteau, grand dessinateur de la mode de son temps qui, comme d’autres artistes talentueux mit son talent au service de la toute nouvelle presse de mode, « la Corbeille de mariage » du Dijonnais Clément-Pierre Marillier, 1771, une sanguine pour la première fois montrée représentant une marchande de mode en plein travail. 

« Le superflu, chose très nécessaire »

Voltaire, Le Mondain, 1736 

L’exposition réunit plus de 140 pièces du XVIIIe siècle. Quatre sections rythment le parcours :

Les « Phénomènes de mode » illustrent les changements de la mode et la représentation du style français qui, arboré par l’aristocratie et la haute bourgeoisie urbaine, impose son modèle à toutes les cours et villes d’Europe. Dans cette influence des codes vestimentaires de la Cour, la section se penche aussi les ambiguïtés de cette mode d’apparat.

  « Le XVIIIe est un siècle qui se met en scène et qui se regarde lui-même en train de le faire. »

Sandrine Champion-Balan 

Le deuxième thème met en valeur le rôle des peintres dans « La fabrique de la mode », des artistes aussi célèbres que Jean-Antoine Watteau contribuant à la toute jeune presse de mode, d’autres (ou les même) fournissant des cartons de broderies, en précurseurs du couturier et du créateur des siècles suivants. 

Le troisième chapitre « Fantaisies d’artistes » interroge l’imaginaire des codes vestimentaires dans la représentation théâtrale et dans le genre de la fête galante.

Enfin, ma préférée « Pour une histoire du négligé déshabillé » clôture l’exposition autour d’un thème passionnant et inédit : le rôle de la chemise et du blanc au siècle des Lumières. 

La révolution vestimentaire du siècle des Lumières

Dernière section de l’exposition consacrée à la perception de l’intime et du naturel à la fin du siècle des Lumières avec l’invention de la “robe-chemise” (cf photo suivante légende de la robe vue de dos) la vogue du blanc et l’allègement de la mode Au fond au milieu Pierre-Paul Prud’hon, Portrait de Mademoiselle de Vellefrey, vers 1796. Dijon, musee des Beaux-Arts

Le blanc obtenu grâce aux techniques de blanchiment des toiles de lin aux Antilles apparaît dans la sphère publique à partir de 1750. Il annonce une révolution de l’apparence qui prône une simplicité naturelle, opposée au noir du clergé et au faste de l’aristocratie qui ne sera bientôt plus de bon ton. La chemise, vêtement de corps, prend le dessus et se porte pour elle-même. Elle apparaît dans les portraits d’hommes et est réinterprétée sous la forme d’une robe-chemise monochrome portée sans panier pour les femmes, « effortless chic » ! Mise au goût du jour par Marie-Antoinette dans son portait par Elisabeth Vigée Le Brun, elle fit scandale au salon de 1783 : cette simplicité trop déshabillée n’était tout simplement pas acceptable pour une reine. (cf article sur Peintres Femmes au musée du Luxembourg). 

Philosophique, intime, naturel, prônant un retour aux sources de l’Antiquité, le déshabillé ou négligé se passe du corps à baleines pour les femmes et offre une liberté nouvelle au corps féminin comme masculin.

Musée de Dijon
A droite : robe. Vers 1785-1790 Toile de coton (mousseline) blanc; broderie, point de chaînette, fils de coton blancs ; boutons de bois recouverts de passementerie blanche Lieu de fabrication de la mousseline brodée : Inde Jouy-en-Josas, Musée de la Toile de Jouy – Inv. 000.4.10 – Paire de gants de femme Fin du 18°- début du 19° siècle Peau mégissée de veau, peinture à l’encre (?) Écouen, musée national de la Renaissance – Inv. ECL13548 . Louis-Simon BOIZOT (modèle de) L’Amour médecin, 1778 Biscuit / Manufacture de Sèvres – Ecouen, musée national de la Renaissance.

La chemise, enfin, tenue intime car des siècles durant au contact du corps, a également une aura érotique qui n’échappe pas à la représentation picturale; l’exposition présente une gravure d’après Une femme endormie dite La fidélité surveillante, extrêmement osée de Jean-Baptiste Deshays et un petit Baiser à la dérobée d’après Fragonard où le décolleté qui dévoile un sein résume toute la séduction de ce siècle avant la tourmente révolutionnaire. 

Si vous avez la chance d’aller à Dijon ou de pouvoir vous y arrêter sur le chemin de vos pérégrinations estivales ne manquez pas cette délicieuse exposition pleine d’enseignements sur le rôle de la mode et les codes de l’apparence au XVIIIe siècle.

Belle parenthèse au cœur du centre historique de Dijon
Ou ville au patrimoine historique exceptionnel, Dijon, l’ancienne place forte du duché de Bourgogne est une ville culturelle dynamique

INFORMATIONS :

À la Mode! 

L’art de paraître au XVIIIe siècle

Au Musée des Beaux-arts de Dijon

13 05 2022 – 22 08 2022

2ème étape de l’exposition du Musée d’arts de Nantes (automne 2021) 

En partenariat avec le Musée d’arts de Nantes et le musée de la Mode-Palais Galliera, et la participation exceptionnelle du Musée de Versailles.

Commissariat :

Sandrine Champion-Balan, conservatrice en chef, chargéE de la valorisation des collections, responsable des collections modernes pour les musées de Dijon, Adeline Collange-Perugi, conservatrice, responsable des collections d’art ancien pour le Musée d’arts de Nantes, Pascale Gorguet-Ballesteros,  conservateur en chef, responsable du département mode XVIIIè et poupées au Palais Galliera, Musée de la Mode de la Ville de Paris, avec la contribution de Myriam Fèvre, responsable des arts graphiques pour les musées de Dijon.

À Dijon, les cinq musées municipaux sont gratuits depuis 2004 et la ville s’enorgueillit d’une toute fraîche Cité internationale de la gastronomie et du vin qui a ouvert ses portes le 6 mai 2022.

Crédit photo : ©Marie Simon Malet

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