Paul Poiret, le couturier qui voulut être un artiste
The Gaze of VALERIE DE SAINT-PIERRE
Après Worth, ce printemps au Petit Palais, je suis allée un peu à reculons à l’exposition « Paul Poiret, La mode est une fête », au Musée des Arts décoratifs … Rien de personnel, juste une forme d’interrogation sur l’idée de voir à nouveau un couturier statufié et des robes momifiées sur des mannequins sans tête ! `

Heureuse surprise, j’ai très vite plongé dans l’univers foisonnant et poétique de Paul Poiret, que je connaissais mal -c’est sa première grande monographie-…
Créateur star de la Belle Epoque et des Années Folles, il fut aussi, on le découvre là, un passionnant narrateur de son temps, de la libération du corps féminin au flirt poussé qu’il eût avec le fauvisme, les japonismes, les Ballets Russes … Cet homme fût définitivement «un artiste, pas un couturier», comme il le dira de lui-même, ingénument, sans la fatuité qui caractérise souvent ce genre d’auto-proclamation.
Osée Joséphine…

Formé auprès de Jacques Doucet, puis de Worth (justement), il crée sa propre maison de couture en 1903. «Poiret vint et bouleversa tout» dit de lui Christian Dior… Effectivement, dès 1907, la robe «Joséphine», chef d’œuvre de la collection Manifeste, d’inspiration Directoire, fait voler les corsets par-dessus les moulins, affranchissant les élégantes de la contraignante silhouette en S qui prédominait jusque-là. Souples, la taille remontée sous la poitrine et simplement marquée d’un simple gros grain, affichant des couleurs volontiers acides, les robes du soir de cette période sont exquises de grâce. Ce sont elles qui ouvrent vraiment le bal de sa carrière et de l’exposition.
De vitrine en vitrine, on déambule ensuite chronologiquement au fil de l’inspiration volontiers fantasque et folkloriste de Poiret. Ici, de somptueux manteaux de soirée orientalisants, brocarts fourrure et velours ; là, une robe noire brodée de rouge ou une étole fleurie très slaves… Tiens, de gracieux kimonos en crêpe de soie revisités ! Oh , des motifs floraux que l’on dirait tirés d’une potiche chinoise ancienne …

Un couturier voyageur et passeur
On voyage beaucoup avec Paul Poiret qui aimait réemployer tissus et broderies rapportés de ses pérégrinations et baptisait volontiers ses tenues de noms de lieux visités, Marrakech ou Tolède.
En parallèle de ces excursions Haute Couture, on explore aussi, au fil de ses amitiés avec Van Dongen, Dufy, Derain, Paul Iribe, Vlaminck, Georges Lepape, Peggy Guggenheim.., toute la scène artistiques de l’époque. Poiret fût certes un collectionneur mais il sut aussi initier, bien avant que le terme existe, des «collabs’ » avec ses amis peintres. Les motifs du manteau « La Perse » sont dessinés par Dufy, de magnifiques boutons en céramique commandés à Vlaminck paradent, chatoyants…
Denise, épouse et égérie


On se laisse vite fasciner aussi par les très nombreuses photographies de son épouse Denise, une beauté «mince, brune, délavée et intouchée par le maquillage et la poudre », selon les termes de Poiret, posant dans la plupart des créations de son mari. Elles en disent beaucoup de la relation longtemps fusionnelle qui régna entre les deux époux. Egérie incroyablement moderne -son androgynie dans la robe « Mythe ou Faune » de 1910 stupéfie-, organisatrice avec lui de soirées mondaines mythiques (comme la fastueuse Mille et deuxième nuit » de 1911 inspirée par le « Shéhérazade » des Ballets Russes), infatigable compagne de voyage, mère de 5 enfants remarquablement peu aliénée par sa maternité, Denise est la « femme Poiret », brillante et libre, par excellence… Sa décision de divorcer, en 1928, plongera le couturier dans une profonde dépression.

Un génie du business avant l’heure
On découvre aussi, un peu plus loin, à quel point le fantasque Poiret, plein de malice -on le voit éclater de rire aux côtés d’une facétieuse Joséphine Baker- et profondément jouisseur -il écrivit aussi un livre de cuisine – fut aussi une sorte d’as du marketing avant l’heure… Il imagina en son temps à peu près tout ce que la mode d’aujourd’hui ne manque pas de faire et refaire : tournée européenne avec ses mannequins façon fashion week, déplacements très médiatisés aux Etats Unis -on l’y surnommait « King of fashion»-, «pop ups» sur des péniches, et surtout, création d’une marque de « lifestyle » globale, avec les Parfums de Rosine -flacons spectaculaires et noms merveilleux !- et Atelier Martine, école -pour jeunes filles- et studio de création de tissus d’ameublement, papiers peints (le motif Radis ferait un tabac aujourd’hui) et meubles.
Les derniers jours de Poiret
Son influence durable sur d’autres génies postérieurs de la mode -Dior, Saint Laurent, Gaultier…-, mise en exergue à la fin de l’exposition, ne rend que plus triste la faillite finale de la maison Poiret, en 1929, ruinée par la crise et les dépenses de plus en plus hasardeuses d’un couturier aux abois.
A défaut d’être glorieuse, la fin de vie du créateur, roi de Paris devenu clochard et dormant sur les bancs des squares -faute de s’humilier à demander de l’aide-, est aussi romanesque et affranchie des conventions que le fut Paul Poiret …

Paul Poiret. La mode est une fête
jusqu’au 11 janvier 2026
Musée des Arts décoratifs
107, rue de Rivoli
75001 Paris
Tél. : +33 (0)1 44 55 57 50
Commissariat : Marie-Sophie Carron de la Carrière, conservatrice en chef du patrimoine en charge des collections mode et textile 1800-1946



