Petit précis de lectures intenses à mettre dans sa valise. 

The Gaze of SEVERINE LEGRIX DE LA SALLE

Sales temps qui en annoncent d’autres, guerres qui tuent au loin et fracturent les familles ici, violence verbale et digitale de vieux clowns peroxydés ou de jeunes premiers gominés, faits divers atrocement tristes, printemps trop chaud…on s’enfuit où on affronte ?  Cet hiver je n’ai aimé que des textes intenses, capable de rivaliser avec le choc des images et le poids des mensonges. Parce que la littérature a ce pouvoir :  quitte à ce que ce soit triste, autant que ce soit beau. Même sur la plage. 

Salammbô, de Gustave Flaubert (Classiques – Poche) 

« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar ».

Téléportation immédiate dès la première phrase dans un monde disparu, convocation d’images vagues mais mythiques (à regarder avant de commencer : les plans de Carthage à cette époque reconstitués en 3D,  fascinant). Et ça enchaîne immédiatement :

« Les soldats qu’il avait commandé en Sicile se donnaient un grand festin pour célébrer le jour anniversaire de la bataille d’Eryx (…) les capitaines, portant des cothurnes de bronze s’étaient placés dans le chemin du milieu, sous un voile de pourpre à franges d’or, qui s’étendait depuis le mur des écuries jusqu’à la première terrasse du palais ».

Je ne vais pas vous retranscrire ici les 400 pages de ce chef d’œuvre aussi étrange pour l’époque que baroque aujourd’hui, mais sachez que si vous plongez, vous allez partir vous battre aux côtés de mercenaires de toutes les contrées du monde connu d’alors, souffrir lors de batailles sauvages, rivaliser de ruses saignantes, frémir d’amour brut pour Mâtho et pleurer Salammbô car « Ainsi mourut la fille d’Hamilcar pour avoir touché au manteau de la déesse Tanit. » L’Histoire et le monde sont violents, les mots pour le dire sont éternels.

Gustave Flaubert

Salammbô
Édition de Jacques Neefs

Classique Le Livre de Poche

Badaq, de Carlos Bardem (Le Cherche-Midi) 

La conquête de l’Asie du Sud-Est par les Espagnols au XVième siècle, racontée par une gentille rhinocéros qui eut la mauvaise idée de se promener sur la plage quand le galion a débarqué. Hilarant et triste à la fois, ce roman choral donne aussi à entendre la voix d’un capitaine vertueux et qui essaye de le rester dans l’adversité, sa compagne mudéjar (ces musulmans restés en Espagne qui se sont soumis à l’autorité chrétienne) qui rend fou un équipage privé de femmes, leur ami ambitieux et trouble, un prêtre trop humain pour ne pas être rattrapé par l’Inquisition. Ouvrir la route du poivre a englouti des vies et des rêves : notre amie rhinocéros décrit si bien l’absurdité du pouvoir et la vanité des conquêtes qu’on aimerait la retrouver aujourd’hui sur un plateau télé …

Carlos Bardem

Badaq

Editions Le Cherche-Midi

Les orphelins, d’Eric Vuillard (Actes Sud) 

J’adore cet auteur qui part d’un fait, qui aurait pu rester dans les coulisses de l’histoire, pour démontrer par quels aveuglements et enchaînements ce moment apparemment banal était en réalité le point fondateur d’une tragédie. L’ordre du jour – prix Goncourt 2017 (la réunion secrète des industriels allemands qui financeront Hitler), Une sortie honorable (une séance routinière de l’Assemblée nationale consacrée à l’Indochine) sont des coups de poings. Avec Les orphelins, Eric Vuillard décrypte les débuts du capitalisme sauvage américain au travers de la pauvre vie de Billy the Kid, petit blondinet touchant de malheur, de naïveté et de pure violence. Quand les mots manquent, les revolvers tirent…On aurait aimé lui tenir la main. 

Eric Vuillard

Les orphelins

Actes Sud

Mémoires de Cortés, de Christian Duverger (Fayard) 

Cortés : petit hidalgo désargenté ayant conquis le plus grand empire d’Amérique Latine. Avec deux navires et quelques soldats face à 18 millions d’âmes. Avec intelligence, volonté et fascination. Avec comme alliés improbables des vassaux locaux contre le pouvoir central mexicain, il trace sa route dans la montagne, guerroie de temps en temps, aime, apprend la langue , avance, se rapproche. Et un jour, Mexico :

« Nous pensions tous être devant un paysage sublime, avec un lac immense serti de collines bleutées qui s’enfuyaient à perte de vue. Nous pensions admirer une merveille de la nature. Mais, en vérité, tout dans ce paysage était humain, tout était construit, tout était vivant : les chaussées survolaient les eaux, les pyramides qui lançaient des fumées d’encens vers le ciel, le sillage des canots qui dessinaient des figures aléatoires et mouvantes, la couleur des fleurs cultivées sur le toit des maisons. Ici la nature était humaine, la beauté était une invention des bâtisseurs de la ville. Nous n’étions pas préparés à le comprendre et nous n’avions pas les mots pour le dire ».

Puis enfin le face à face : l’énergie farouche de Cortés face à l’incompréhension absolue de l’empereur Motecuzoma. 

Christian Duverger emprunte le souffle des Mémoire d’Hadrien de Marguerite Yourcenar pour ce roman à la croisée de la réflexion historique et de la littérature, une méditation sur le tréfond de la destinée humaine. Brulé par la curiosité, ébahi par la sophistication violente de la civilisation qu’il découvre, Cortés se mue en homme d’état animé d’un idéal : fonder une société mixte comme le couple qu’il formera avec Marina, princesse mexicaine, sa meilleure alliée, et fusionner le meilleur des deux mondes. Mais l’appel de l’or, les prétentions et manigances des cours européennes, l‘intransigeance des déistes inquisiteurs face aux idoles millénaires et aux sacrifices humains, la variole, l’éternelle soif de pouvoir et de territoires auront raison de ses rêves. Ce qui aurait pu finir en mixité heureuse se terminera en bain de sang.

Christian Duverger

Mémoires de Cortés

Fayard

Le Village de l’Allemand, de Boualem Sansal (Folio) 

J’avoue, je ne connaissais pas Boualem Sansal avant son incarcération. Un amoureux des mots ? Une prose militante ? Un romancier ou un essayiste ? Et bien tout ça , avec une force narrative puissante dans ce livre qui date de … 2008 (Grand Prix RTL et Grand Prix de la Société des Gens de Lettres du roman). Basé sur une histoire vraie, il relie trois époques et trois mondes : la seconde guerre mondiale, la sale guerre des années 1990 en Algérie et ce qui se trame dans les banlieues françaises. Troublant, prémonitoire ou dérangeant, c’est tout simplement un livre  fort et magnifiquement écrit. Un écrivain qu’il faut lire plutôt que ou avant d’en parler.

Boualem Sansal

Le Village de l’Allemand

Folio

Une dernière suggestion de Florence Briat Soulié, La Bonne Nouvelle de Jean-Baptiste de Froment

“Comment qualifier La Bonne Nouvelle ? Beaucoup d’humour, parfois corrosif mais sans jamais trop l’être, un regard aigu sur les phénomènes de société, et avec cela un optimisme qui fait le plus grand bien. La lecture de L’Envers de l’histoire contemporaine, un roman de Balzac, et modèle revendiqué par Jean-Baptiste de Froment, aide à comprendre la richesse d’une intrigue qui ne se dévoile que dans les dernières pages.” -Yves Gagneux, directeur de la Maison de Balzac

Jean-Baptiste de Froment est normalien et agrégé de philosophie. Le Prix Balzac pour la création contemporaine 2026 lui a été décerné le 8 juin dernier, pour son troisième roman La Bonne Nouvelle qui est une fable contemporaine très en phase avec La Comédie humaine de notre époque. L’intrigue : une châtelaine Hermine de Larmencour vient d’enterrer son mari, lorsque la cuisinière lui apprend La bonne Nouvelle « Monsieur Paul, il est ressuscité ! », est plutôt inattendue et déroutante. Ce livre se lit comme un roman policier et jusqu’à la dernière page, le suspense captive le lecteur et l’interroge sur la possibilité du bien.

« D’un autre côté, les légendes dans lesquelles se drapent les gens ne me déplaisent pas: tous, nous avançons plus ou moins masqués. Déguisés, en tout cas… Enlevez-nous les apparences, derrière, plus rien… Nous serions nus comme des vers, inintéressants au possible. Le côté ascète, la pureté squelettique des premiers temps, très peu pour moi… C’est aussi pour ça que je m’habille tous les jours comme si c’était carnaval. » – Jean-Baptiste de Froment, extrait de La Bonne Nouvelle p. 58

Jean-Baptiste de Froment

La Bonne Nouvelle

Editions Anne Carrière

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