Affinités et plus à Colmar
Colmar, musée Unterlinden ,

Soleil de plomb, canicule, un thermomètre qui explose, et pourquoi pas tout lâcher et partir à Colmar, à deux heures de Paris, un double objectif de visite à la fraîche, (musée climatisé) celui d’un chef-d’oeuvre à voir absolument et une exposition, les Conversation(s) de Nino Barattini.
Le retable d’Issenheim

Profiter de l’ombre du cloître, ouvrir une porte et découvrir le retable d’Issenheim créé vers 1512 par Mathis Gothart Nithart dit Grünewald (né en 1475-1480 – 1528) pour les peintures et par Nicolas Hagueneau pour les sculptures. Il s’agit d’un triple triptyque dont les panneaux s’ouvrent successivement. Ils illustrent plusieurs épisodes de la vie du Christ et de saint Antoine l’ermite, patron de la commanderie des Antonins pour laquelle l’oeuvre avait été commandée. Sauvé à la révolution, depuis 1852, il se trouve dans le musée autrefois le couvent des Dominicaines d’Unterlinden, et il en est le trésor. En entrant dans l’église on est ébloui par tant de beauté, la dramaturgie mise en scène sur ces panneaux, la luminosité des couleurs, la finesse des dessins des figures, les paysages ou décors intérieurs, tout est extraordinaire.

La première vue nous arrache le coeur, celle de la crucifixion, le spectateur ressent la tristesse infinie de Marie en blanc soutenue par Jean, devant le corps de son fils marqué par les supplices atroces. De chaque côté sont représentés les saints protecteurs Saint Antoine et Saint Sébastien invoqués contre les épidémies, puis une première ouverture du retable offre une atmosphère baignée de douceur, la Vierge Marie, la maternité, le concert des anges, puis une deuxième ouverture dans un décor fantastique, Saint Antoine en présence de l’ermite et en proie avec les démons très stylisés découvrant cet imaginaire qui impressionnait tant les fidèles de l’époque.

Depuis l’an 2000, le C2RMF (centre de recherche et de restauration des musées de France) effectuait de nombreux examens, radiographies. Il avait été déjà restauré à plusieurs reprises au XXe siècle. Après concertations des restaurateurs, une grande campagne de restauration a été décidée et a duré cinq ans, principalement esthétique. Il a fallu agir sur les vernis oxydés qui assombrissaient les couleurs, un travail d’orfèvre qui n’autorise aucune erreur et ne doit pas abîmer la couche picturale. L’encadrement du panneau sculpté a aussi été repris et ainsi de suite minutieusement au millimètre près, le retable a été restauré et ce travail a révélé de nombreux détails disparus, la chevelure de Marie-Madeleine, l’ombre des jambes du Christ sur la croix, le Concert des anges, un chemin ainsi que la polychromie originale des sculpture sont apparus à nouveau.
Conversation(s)
La visite n’est pas terminée et continue avec les « Conversation(s) » à deux du commissaire Nino Barattini.

Comment faire pour valoriser les collections d’un musée qui recèle plusieurs époques et pratiques artistiques… on pense très vite aux « Carambolages » de Jean-Hubert Martin qui casse les ordres établis.
Paul Valéry dans son « Problème des musées » fustigeait cet ordre de classement
« Je suis dans un tumulte de créatures congelées, dont chacune exige, sans l’obtenir, l’inexistence de toutes les autres. «
-Paul Valéry, « Le problème des musées », 1923

Au Louvre les arts décoratifs sont ravivés par la haute couture, dans les musées de nombreux artistes contemporains sont invités à dialoguer avec les oeuvres du musée permettant ainsi des confrontations parfois inattendues et plus ou moins heureuses. A Colmar, au musée Unterlinden, Nino Barattini, conservateur du patrimoine nommé depuis peu pour la programmation moderne et contemporaine du musée a pu ainsi piocher à travers les collections des œuvres qui l’ont séduit, il a souhaité les mettre en dialogue deux à deux et il nous propose une succession de séquences pensées comme plusieurs conversations d’où le (s) faisant penser aux films muets divisés en chapitres courts et agrémentés de sous-titres. A ces dialogues deux à deux il ne manque que les paroles : au spectateur de les imaginer, le cartel n’étant que la porte ouverte vers l’imagination de notre regard.

Dans cette Conversation (s) apparaît évidemment ce thème de sacré, qui est le fil conducteur du musée, ce sont des croix celles de Combas, ou de Annette Messager, des fonds or, les sujets religieux, le thème de l’icône de Serge Poliakoff… ou encore cette vierge d’El Rocio habillée par Yves Saint-Laurent pour la paroisse parisienne Notre-Dame-de Compassion. Là encore pour ce dernier duo on est émerveillé évidemment par ce florilège d’or symbole de la lumière divine, de dentelles et aussi par cette histoire improbable en 1984, celle d’un curé et d’un couturier et pas n’importe lequel. Le commissaire, s’est servi non seulement dans les collections du musée mais a également obtenu des prêts, et demandé aussi l’intervention d’un jeune artiste Malo Chapuy qui a réalisé une oeuvre pour l’exposition. Son travail est une relecture ou un détournement de l’art du Moyen-Âge et de la Renaissance.
« Un objet est mort quand le regard vivant que l’on posait sur lui a disparu» disaient Chris Marker et Alain Resnais dans leur film Les statues meurent aussi. Ainsi meurent les œuvres de nos musées, prisonnières d’une vision diachronique et univoque, condamnées aux murs où elles occupent chacune des places numérotées. Mais les œuvres n’ont-elles pas davantage à révéler lorsqu’elles se parlent? Bien qu’elle se définisse comme un «échange spontané de propos; un entretien tantôt familier ou formel», la conversation désigne plus couramment l’idée d’une transmission, d’un partage, voire d’une réciprocité. «
– Nino Barattini, extrait du catalogue de l’exposition.

Ce qui est intéressant c’est cette compréhension des duos qui se fait naturellement au cours de la visite ainsi un portrait de femme de Hans Holbein l’Ancien et une peinture abstraite de Pierre Soulages s’accordent, notre regard est frappé par ce noir sublime et attire notre attention sur cette même recherche des deux artistes à cinq siècles d’écart.

« Il y a évidemment une rupture d’échelle là encore, ce qui est un leitmotiv assez récurrent dans l’exposition l’inspiration de ce tableau, de ce dialogue du moins, c’est évidemment Linda Nochlin avec son essai fondateur des années 70 pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes? et la pratique de Agnès Thurnauer s’inscrit dans les pas de Linda Nochlin dans la mesure où elle nous permet ici dans un dialogue en tension aussi bien formel que conceptuel, d’interroger la place des femmes évidemment dans l’histoire de l’art, la construction des récits historiques et la manière dont on peut silencer également les artistes femmes dans l’historiographie générale de l’art occidental »
-Nino Barattini, commissaire de l’exposition

La visite se poursuit, pas à pas, chaque spectateur se fait son film, Vera Pagava vs Urbain Huter, Théo Mercier rencontre un portrait d’Elisabetha vers 1600, L’Annonciation interprétée par Otto Dix face à celle d’un artiste anonyme v.1520, Maurizio Catalan et un Christ au mont des Oliviers vers 1500, une imposante composition murale prêtée par Pompidou de Serge Poliakoff à côté d’un retable vers 1420…
Avant de partir, un petit tour par les collections permanentes, vous pourrez admirer Le char de la mort de Théophile Schuler (1821-1878).

Conversation(s)
Musée Unterlinden
Jusqu’au 7 décembre 2026
Commissariat : Nino BarattiniCommissaire de l’exposition Conservateur du patrimoine
Place Unterlinden – 68000 Colmar Tél. +33 (0)3 89 20 15 50
info@musee-unterlinden.com
Catalogue de l’exposition : Conversation(s) Musée Unterlinden. Bernard Chauveau Edition




Un commentaire
Agnès Thurnauer
Très beau compte rendu 🔥❤️