Henry Taylor au Musée Picasso
Une peinture engagement et tradition
The Gaze of ANNE LESAGE
Du 8 avril au 6 septembre 2026, le Musée national Picasso-Paris consacre une grande exposition au peintre contemporain américain Henry Taylor (né en 1958). Cette rétrospective, inédite en France, rassemble une centaine d’œuvres particulièrement émouvantes couvrant les quarante ans de création de l’artiste. Ce matin d’avril, en arrivant au musée Picasso j’étais loin d’imaginer le bouleversement qui s’opèrerait dans les deux heures à suivre. Au fur et à mesure de notre déambulation dans un parcours plus thématique que chronologique, Henry Taylor qui m’était alors totalement inconnu se révèle alors comme un artiste majeur dont les œuvres s’inscrivent à la fois dans une tradition picturale et dans une réflexion à la fois profonde et rebelle sur la société américaine.

Né en 1958 en Californie, Henry Taylor commence sa carrière de manière atypique en travaillant pendant plusieurs années comme aide-soignant dans un hôpital psychiatrique : les patients deviennent une première source d’inspiration du témoin soignant, devenu peintre qui mixe à la fois empathie et violence.
Plus de 100 œuvres des années 1990 à nos jours offrent au visiteur une immersion dans l’univers de l’artiste et documentent la société américaine contemporaine : des détails du quotidien (laveur de pare-brise) aux grandes questions politiques (les célébrités, les emblèmes américains)

Taylor se distingue par ses portraits expressifs aux couleurs vives, aux touches rapides qui traduisent davantage qu’une spontanéité, une grande maîtrise d’exécution et une profonde connaissance de l’histoire de l’art. Il dépasse le portrait individuel pour dépeindre le portrait psychologique d’une Amérique socialement instable.

Certes, le portrait est au centre de son travail mais il faut garder à l’esprit qu’il ne s’agit pas seulement de représenter un individu, il faut aussi comprendre que chaque figure est le point d’entrée d’une réflexion plus large sur la condition humaine et sur les injustices sociales qui sont structurels aux États-Unis. Parallèlement, on se rend bien compte que l’artiste est complet : la peinture ne suffit pas et à l’instar de Picasso la sculpture vient s’ajouter au corpus sous forme d’assemblage d’objets usuels, de superpositions où l’épaisseur des châssis et des toiles, celle des aplats les transformant en objets, en sculptures comme pour mieux montrer la condition sociale des plus démunis face au gâchis généré par une société américaine devenue outrageusement consumériste.

C’est un choix politique de la part de l’artiste qui permet de rendre visibles des personnes souvent absentes des représentations artistiques ou médiatiques et d’aborder les thèmes du racisme, des violences policières et des inégalités et de les positionner face aux célébrités afro-américaines les plus emblématiques : Jay-z ou Martin Luther King.
Ajoutons qu’il n’est pas anodin que cette rétrospective ait lieu au Musée Picasso… L’œuvre de Taylor met aussi en évidence le dialogue incessant qu’il entretient avec l’histoire de l’art ainsi vient la référence directe aux tableaux de Picasso comme Les Demoiselles d’Avignon, que Taylor revisite à travers une perspective contemporaine et afro-américaine.

La découverte du travail d’Henry Taylor m’a profondément remuée peut-être même davantage que celle d’artistes pourtant très appréciés comme Jean-Michel Basquiat beaucoup plus exposé en France. L’effet de surprise aura certainement nourrit l’émotion que cet artiste a suscité par sa force, sa colère maitrisée et sa parfaite connaissance de l’histoire de l’art. Il n’y a de spontané sans doute que le geste de peindre, d’assembler, mais on comprend très bien au-delà de la maitrise, qu’en amont de chaque projet s’instaure le dialogue entre connaissance et sensibilité.
Son travail rappelle indubitablement que l’art peut être à la fois un espace de représentation, de réflexion et de résistance. Cette énergie, j’en suis tombée follement amoureuse immédiatement après cette rencontre avec l’œuvre…

« Ce portrait du musicien et figure du monde artistique Shawn Corey Carter, mieux connu sous le nom de Jay-Z, a été peint par Henry Taylor pour la couverture du New York Times Styl Magazine. Plutôt que de se limiter à une représentation de la célébrité ou du succès, Taylor choisit ici un titre chargé d’histoire, une référence directe aux pancartes portées par les ouvriers noirs lors de la grève des éboueurs de Memphis en 1968, qui proclamaient leur humanité face à la discrimination. Cette inscription agit comme un rappel puissant que, malgré son statut de superstar, Jay-Z reste inscrit dans la longue lutte pour la reconnaissance sociale et l’égalité. »
– cartel de l’œuvre ©Musée Picasso

Henry Taylor.
Where thoughts provoke
Musée national Picasso-Paris
5 rue de Thorigny, 75003 Paris
Jusqu’au 6 septembre 2026
Commissariat : Cécile Debray, présidente du Musée national Picasso-Paris. Joanne Snrech, conservatrice du patrimoine



