Se perdre dans les merveilles du Musée de Cluny

La Dame à la licorne et l’exposition Toulouse 1300-1400, l’éclat d’un gothique méridional

Anonyme. Tenture de la Dame à la Licorne : le goût Tapisserie, vers 1500 ©thegazeofaparisienne

Décembre 2022, il fait un froid glacial ce jour là à Paris, je m’engouffre dans les murs du musée de Cluny, musée qui conserve les chefs-d’oeuvre du Moyen Âge, époque souvent énigmatique, passionnante. J’étais invitée par la conservatrice Béatrice de Chancel-Bardelot qui m’a organisé une visite des lieux. L’architecture du musée s’étale sur plusieurs siècles, réunissant  les thermes gallo-romains, l’hôtel de Cluny et la partie contemporaine. Dans l’Hôtel de Cluny vécut le collectionneur amoureux de cette époque médiévale, le conseiller maître à la Cour des comptes, Alexandre du Sommerard (1779-1842).

La tenture de la Dame à la licorne

Dans ce musée se trouvent de nombreux trésors inestimables, mais l’un d’entre-eux tient du merveilleux, d’un conte ou d’une image qui subsiste dans notre inconscient, cette impression reste gravée en nous depuis l’enfance à l’instar de la Belle au Bois dormant, Cendrillon, Peau d’Âne.. Ce chef-d’oeuvre est l’ensemble des 6 tapisseries de la Dame à la Licorne.

Le château de Boussac dans la Creuse

Cette histoire commence dans un château du Moyen Âge, celui de Boussac surplombant la Creuse, et décrit par George Sand dans le journal de l’Illustration en 1847 où elle cite 8 tentures et non 6, y en avait-il deux de plus où est-ce son imagination? Cela a dû être une véritable apparition, dans cette sous-préfecture de la Creuse. Prosper Merimee, inspecteur des Monuments historiques, en 1841, en avait déjà fait la découverte sur ce même lieu, elles seront acquises par le musée de Cluny en 1882.

A mon seul désir

Tenture dite de « La Dame à la Licorne ». Tapisserie À mon seul désir, 1484-1538 (détail) ©thegazeofaparisienne

Je venais de lire sur les conseils d’une amie A mon seul désir de Yannick Haenel, l’auteur a eu une véritable aventure amoureuse avec la Dame à la Licorne et est venu tous les jours la contempler, ce texte qu’il a écrit est une véritable ode à « sa Dame ».

Qui était cette Dame à la licorne ? Longtemps on a cru qu’elle avait été réalisées pour Zizim, le prince Ottoman enfermé au château de Bourganeuf, cette erreur est due aux armoiries présentes sur les 6 tapisseries et représentant des croissants de lune argent. Mais non le mystère est résolu et ce blason appartient à la famille lyonnaise des Le Viste.

Cet animal étrange, la licorne apparait dès l’Antiquité, au Moyen Âge, les représentations des animaux sont très ambivalentes, réalité et imaginaire se confondent. Cette licorne est farouche et dangereuse, sa corne est magique et détecte les poisons, elle porte en elle le double symbole de virginité et christique. selon la légende, elle ne peut être capturée que par une jeune fille vierge et se laisse mourrir, une fois captive. C’est l’époque de l’amour courtois où les jeux de mots, codes plaisent beaucoup. A Paris c’est la mode de l’allégorie, la licorne est dans le vent !

 » Ce castel, fort bien conservé, est un joli monument du moyen âge, et renferme des tapisseries qui mériteraient l’attention et les recherches d’un antiquaire. 
J’ignore si quelque indigène s’est donné le soin de découvrir ce que représentent ou ce que signifient ces remarquables travaux ouvragés, longtemps abandonnés aux rats, ternis par les siècles, et que l’on répare maintenant à Aubusson avec succès. Sur huit larges panneaux qui remplissent deux vastes salles (affectées au local de la sous-préfecture), on voit le portrait d’une femme, la même partout, évidemment ; jeune, mince, longue, blonde et jolie ; vêtue de huit costumes différents, tous à la mode de la fin du XVe siècle. C’est la plus piquante collection des modes patriciennes de l’époque qui subsiste peut-être en France : habit du matin, habit de chasse, habit de bal, habit de gala et de cour, etc. Les détails les plus coquets, les recherches les plus élégantes y sont minutieusement indiqués. C’est toute la vie d’une merveilleuse de ce temps-là. « 

Maurice Sand. Personnages d’une tapisserie du château de Boussac. Dessins illustrant l’article de George Sand “Un coin de Berry et de la Marche”, L’Illustration, samedi 5 juillet 1847, vol. IX, 227, p. 276
George Sand – Extrait de Promenade dans le Berry. Mœurs, coutumes, légendes. Préface de Georges Lubin, Complexe, s.l., 1992, coll. Le Regard Littéraire, n°55, pp.94-101.

Les cinq sens + un (?)

Cette tenture comporte 6 tapisseries, sur chacune on voit une très belle femme, ses vêtements sont somptueux, une jeune fille lui présente un miroir, une coupe…elle est entourée d’une licorne et d’un lion, le sujet de cinq d’entres elles est l’un des 5 sens, la sixième tapisserie est plus mystérieuse et porte l’inscription: A mon seul désir. le carton est du peintre Jean d’Ypres, on ne connaît pas l’origine du lissier, encore une énigme !. Le décor à mille fleurs caractéristique de cette époque est sur fond rouge agrémenté de nombreux animaux réels comme ce petit lapin ou ce singe enchaîné ou inventés. Une vraie expérience de se retrouver dans ce décor féérique, un sentiment amplifié par la scénographie récente du musée !

La licorne fascine les artistes

De nombreux artistes sont fascinés par cette licorne, Jean Cocteau crée un spectacle en s’inspirant de la Dame à la licorne. Gérard Fromanger (1939-2021) peint en 1979 un grand tableau titré A mon seul désir appartenant à la série Tout est allumé et se trouvant dans les collections du Centre Pompidou, Claude Rutault a également créé avec le Mobilier National une série de tapisseries.

Trois étapes sont nécessaires pour la création d’une tapisserie : d’abord le modèle dessiné par l’artiste puis c’est au tour du cartonnier qui agrandit le dessin aux dimensions voulues et enfin l’étape finale qui est confiée au lissier.

Il y a tellement de choses à dire sur cette oeuvre, en 2018/ 2019, le Musée de Cluny avait présenté une exposition intitulée Magiques licornes dont la commissaire était Béatrice de Chancel Bardelot.

De nombreux chefs-d’oeuvre se trouvent au musée de Cluny

Au centre : Saint Jean l’Evangéliste. Ïle de France, 1243-1248. calcaire lutétien, traces de polychromie. Provenance : chapelle haute de la Sainte Chapelle de Paris. Entrée au musée en 1851, la tête à part vers 1900. Autour de la sculpture : Samson, un héros vaincu. Aveuglement de Samson par les Phillistins – Samson condamné à octionner le moulin des Phillistins. Paris, vers 1243-1248. verres colorés, grisaille, plomb. Provenance : chapelle haute de la Sainte Chapelle de Paris, baie des juges. Dépôt des Monuments historiques 1908 ©thegazeofaparisienne

Les têtes des rois de Juda de Notre-Dame

Têtes de la galerie des rois de Juda de Notre-Dame de Paris. 2e quart du XIIIe siècle ©thegazeofaparisienne

Mais ce musée recèle d’autres chefs-d’oeuvre incroyables comme des vitraux de la Sainte Chapelle, des clefs de voute, des émaux de Limoges, une plaque de reliquaire représentant Saint François d’Assise, d’autres tapisseries, le visage de la sculpture de Sainte Barbe du début du XVI siècle, celle de Saint Jean l’évangéliste provenant de la Sainte Chapelle, des petites plaquettes en or émaillé du XIVe, visiter la chapelle de l’hôtel médiéval… et les 28 têtes des rois de Juda en pierre sculptée de Notre-Dame de Paris, c’est une histoire rocambolesque, elles sont retrouvées par chance en 1977 dans la cour de l’Hôtel Moreau 20 rue de la Chaussée d’Antin à Paris. En voici l’histoire :

« Pendant la Révolution, l’administration révolutionnaire a payé un entrepreneur de maçonnerie Jean-Jacques Varin pour faire tomber tous les rois de la galerie de Notre-Dame, ces têtes sont restées un certain temps, Varin avait été payé pour faire tomber et non pour débarrasser, et personne ne s’en occupait. Au bout d’un moment, elles ont fini par être récupérées et apparemment transportées sur la rive droite (l’Hôtel Moreau) et peut-être enterrées pour les préserver de « profanation ». A la Restauration, alors que toutes les statues avaient été cassées par les révolutionnaires, on cherchait à remettre une Vierge au trumeau du portail de la Vierge. Qui sollicite-t’on ? C’est à ce même Monsieur Varin, toujours en poste à qui l’on s’adresse, celui qui, après avoir été payé pour casser, a été payé pour installer, et à la question si il n’aurait pas une Vierge en magasin, la réponse fut positive. Ce fut cette Vierge qui se trouvait au XVIIIe siècle dans une chapelle près de la cathédrale qui fut installée sur le portail et le resta jusqu’à la restauration de Viollet Le Duc puis, elle fut placée à la croisée du transept de Notre-Dame et a été épargnée en 2019 lors de la chute de la flèche. »

Béatrice de Chancel Bardelot, conservatrice générale du musée de Cluny.

L’exposition Toulouse 1300-1400, l’éclat d’un gothique méridional, jusqu’au 22 janvier

Le Maître de Rieux

De gauche à droite : Saint Paul, Saint François d’Assise, Saint Jean l’Evangéliste et Jean Tissendier en donateur. Maître de Rieux, Toulouse, vers 1333-1343. Calcaire de Belbèze polychromé. Provient de la chapelle Notre-Dame de Rieux, au couvent des Cordeliers de Toulouse. Toulouse, musée des Augustins ©thegazeofaparisienne

Encore dix jours pour voir cette exposition sur Toulouse au 14e siècle, je ne savais pas en venant que j’allais avoir une véritable révélation devant ces sculptures d’une grande beauté il s’agit des portraits de Saint Jean l’Evangéliste, Saint Paul, Saint François d’Assise, l’évêque Jean Tissendier qui a commandé La Chapelle Notre Dame de Rieux du couvent des Cordeliers de Toulouse, représenté en franciscain avec sa corde et aussi en évêque avec sa crosse et sa mitre, il a eu comme fonction également celle de bibliothécaire du Pape. Toutes ces sculptures proviennent de La Chapelle et sont reconnaissables par leur style, celle de ce sculpteur anonyme appelé le Maître de Rieux. Elles sont d’une finesse incroyable, il suffit de regarder les yeux, l’expression du regard, les traits du visage, les plis des vêtements, les accessoires comme la corde de l’évêque, l’épée de Saint Paul, tout est sublime. La commissaire m’apprend que lors de leur restauration au XXIe siècle on a redécouvert leur polychromie qui réapparait très distinctement sur les visages mieux préservés que les parties basses moins protégées de l’humidité.

La Vierge à l’Enfant dite Notre-Dame de Bonnes-Nouvelles. Maître de Rieux (?) Toulouse, vers 1333-1343. Calcaire de Belbèze polychromé. Provient de la chapelle Notre-Dame de Bonnes-Nouvelles, de l’abbatiale Saint-Sernin de Toulouse. . Toulouse, musée des Augustins. ©thegazeofaparisienne

La Chapelle a été détruite au début du XIXe siècle et immédiatement les statues sont déposées au musée des Augustins, l’ensemble est constitué de ce qu’on appelle un collège apostolique c’est à dire les douze apôtres, le Christ, la Vierge, deux représentations de Jean Tissendier, celle en donateur et son gisant et trois Saints Franciscains, elles se trouvent toutes dans le musée sauf deux qui sont au musée Bonnat Helleu à Bayonne. A la fois très réalistes et en même temps très idéalisées, ce ne sont pas encore de vrais portraits. Saint Jean tient dans sa main un livre avec le début de son évangile en latin, Saint Paul tient un autre verset d’évangile et non ce qui est étonnant une lettre de Saint Paul. Béatrice de Chancel-Bardelot pense que c’est en lien avec la destination funéraire de la chapelle.

Un peu plus loin une autre sculpture est attribuée au Maître de Rieux, une très jolie Vierge à l’enfant qui tient un oiseau, plus petite en taille, elle provient d’une autre chapelle. Polychrome, la Vierge porte un manteau voile et ce bonnet en résille très caractéristique du sculpteur, la pierre devient si légère que de loin on pense vraiment à une de ces soieries italiennes du XIVe siècle, des artistes toulousains sont nourris de l’art italien.

Les capitouls de Toulouse (tenues rouge écarlate), 1367-1368. Toulouse, 1367. Peinture sur parchemin. Toulouse, Archives municipales. ©thegazeofaparisienne

Cette exposition nous dévoile les codes du Moyen Âge à travers l’art gothique, comme ces enluminures où les décors sont religieux mais aussi parfois un détail profane nous saute aux yeux, humoristique comme un petit singe.

Croix processionnelle. Catalogne (?), fin du XIIIe ou début du XIVe siècle. Cristal de roche, cuivre doré, fer. Babessière-Candeil (Tarn), église Sainte-Anne ; dépôt au trésor de la cathédrale d’Albi – classé Monument historique, 5 décembre 1908. ©thegazeofaparisienne

Une visite à ne pas manquer, il vous reste encore quelques jours jusqu’au 22 janvier, sinon toujours possible de faire la visite de ce musée et déambuler dans les salles qui s’enchaînent avec toutes ces merveilles du Moyen Âge.

Ange reliquaire. Toulouse, XIVe siècle. argent doré et partiellement polychromé, nielle, cristal de roche. Musée du Louvre, Paris ©thegazeofaparisienne

TOULOUSE 1300-1400 :

L’ÉCLAT D’UN GOTHIQUE MÉRIDIONAL

Jusqu’au 22 janvier 2023

Commissaires : Béatrice de Chancel-Bardelot, Charlotte Riou

Musée de Cluny – musée national du Moyen Âge 
28 rue Du Sommerard, 75005 PARIS 

Tél : 01 53 73 78 00 – 01 53 73 78 16

Mail : contact.musee-moyenage [at] culture.gouv.fr

Photo : Hôtel des abbés de Cluny fin XVe / XVIe siècles ©thegazeofaparisienne

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2 commentaires

  • Flahault Launiau

    Merci pour ce partage rythmé par les références littéraires, historiques, artistiques qui nous éclairent et nous donnent envie de retourner voir ce merveilleux endroit.👏🏻

  • Florence Calvet

    Vraiment cette visite nous rappelle combien ce Musée est indispensable. Histoire de Paris et histoire de France s’y retrouvent pour le plus vif plaisir de nos curiosités.
    Allez hop , adieu la morosité pluvieuse, filons réenchanter notre imaginaire avec la Belle et sa Licorne.
    Merci The Gaze !

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