Le Barcelone d’une barcelonaise …
The Gaze of VALERIE DE SAINT-PIERRE
Un petit « city guide » très subjectif !
Les conseils et les adresses d’Emma Florensa Bournazeau, catalane, collectionneuse et vigneronne, pour vivre sa ville sans les touristes en short-claquettes…

Je n’étais pas retournée à Barcelone depuis le début des années 2000, un peu vaccinée contre cette ville que j’ai pourtant adorée… Les « ramblas » étaient alors envahies par des hordes de jeunes fêtards ivres, déversées par les compagnies aériennes low cost. Les bancs ondulants du parc Güell disparaissaient sous les fessiers imposants de voyageurs, visiblement peu intéressés par les mythiques mosaïques cachées par leur séant. Et le marché de la Boqueria était devenu un food court « muy tipico », c’est à dire plus bondé qu’une rame de métro aux heures de pointe … Un désastre. !
Aussi, quand mon amie, l’élégante et raffinée Emma Florensa Bournazeau, fondatrice du très beau domaine vinicole Terra Remota et collectionneuse, m’a invitée à passer un grand week-end chez elle, je me suis dit que j’allais redonner sa chance à Barcelone ! Et profiter de son expérience d’«insideuse » puisqu’elle y vit quand elle n’est pas sur ses terres …

Comme tous les barcelonais, Emma maudit souvent le tourisme de masse mondialisé, déversé notamment par les bateaux de croisière… Des « spots » comme la Casa Batllo ou la Sagrada Familia sont envahis en permanence ? Elle a des chemins de traverse pour profiter en toute authenticité de la vie extraordinairement gaie et détendue de cette « petite » capitale qui a tous les plaisirs d’une grande. Sans les ennuis ! Il est par exemple frappant, par rapport à Paris ou Londres, de découvrir que l’on peut encore y « improviser », débarquer dans un musée ou un restaurant sans réservation, attraper au vol et en 30 secondes un taxi en maraude, pousser la porte d’un bar à cocktails sans devoir montrer patte blanche…
Il est aussi fascinant de constater à quel point la ville, y compris du trajet qui mène de l’aéroport au centre, est prospère, propre et tenue, tout en restant « cool » . C’est assez reposant pour un parisien fatigué d’une ville des Lumières qui manque parfois à sa réputation. Enfin, outre ses lieux-cultes, j’avais oublié à quel point, où que l’on lève le nez, Barcelone est une jolie ville, truffée de curiosités architecturales et d’édifices insolites. C’est un vrai bonheur d’y flâner et de chasser les détails, céramiques végétales, animaux fantastiques, gouttières et balcons ouvragés, loggias délicieuses, vitraux ésotériques … Vamos ?
Quelques temps forts de ce séjour …
Gaudi pas envahi …

La spectaculaire Casa Batlló, chef d’œuvre fantasmagorique du « Modernismo » catalan est infréquentable ? Emma a un point de vue secret, un tête-à-tête en toute intimité avec… l’arrière de cette splendeur Art Nouveau. Il suffit de grimper au 7 ème étage du grand magasin de bricolage Servei Estacio, dans la rue attenante à ce coin du Paseo de Gracia, et de pousser la porte de l’escalier.

Elle est juste là, la Casa, derrière la vitre, avec ses spectaculaires cheminées et se laisse admirer en toute quiétude (Carrer d’Arago, 270/272). Un moment suspendu parfait.

La Pedrera, autre chef d’œuvre de l’architecte, est aussi prise d’assaut ? Il y a une autre ruse d’Emma ! Il s’y tient, jusqu’au 28 juin, une exposition consacrée aux Nabis (« Les Nabis : de Bonnard à Vuillard »)… Outre que cette dernière est magnifique et recèle, sous les étonnantes colonnades de métal du lieu, des Valotton, des Sérusier ou des Vuillard inédits, issus de collections privées, elle est le sésame parfait de cet immeuble mythique.

Elle permet en effet d’accéder à des escaliers et des plafonds peints de motifs floraux exquis ou des portes ciselées, sans la moindre interférence de preneurs de selfie. Nous étions seules au monde !

Les points de vue sur la cour intérieure de l’immeuble, toute de rotondités et de ferronneries fantasques, sont tout aussi magiques et exclusifs (Fondacio Catalunya La Pedrera, Passeig de Gracia 92) . La prochaine exposition (à partir d’Octobre) sera consacrée à Anselm Kiefer et autorisera les mêmes privautés architecturales …


Modernismo tranquilo ?
Oui c’est possible ! Juste à côté de la Casa Battlo et mystérieusement totalement ignorée de tous ceux qui font la queue devant cette dernière, se trouve la Casa Amatller, autre bijou moderniste, dû cette fois à l’architecte Josep Puig i Cadafalch, lui aussi catalan. C’est donc aussi un très bon plan B, recommandé par Emma !
L’esthétique très néo-gothique et historiciste du lieu, commandé en 1898 par un célèbre chocolatier local, afin d’y vivre avec sa fille (Madame s’étant apparemment enfuie avec un chanteur italien), est très amusante et romanesque, d’autant que la visite guidée -obligatoire- semblait menée, ce jour-là, par un grand échalas blême de la famille Adams. Les détails, poignées de porte, lustres, abats jours, papiers peints floraux, gargouilles.., sont fascinants, on y imagine la vie étonnante du duo, dans une ambiance médiévale de fantaisie, parfaitement préservée par le tout petit nombre de visiteurs ( Paseo de Gracia, 41).

Bario gotico incognito !
Ce spot historique de Barcelone est un peu compliqué pour les allergiques aux foules. A condition d’y pratiquer un raid ciblé, ce que je fis avec mon hôtesse, il devient tout à fait praticable …Juste avant d’y entrer, stop obligatoire -pour les fashionistas- dans l’un des plus grands magasins de la marque portugaise Parfois ( Avinguda del Portal de l’Angel, 15-16), star virale de la mode pas chère, très implantée en Espagne. Stylisme assez épatant, bijoux sculpturaux, sacs très pointus, il faudrait être folle pour dépenser plus …

Un peu chargées, l’on admire ensuite une très poétique boite aux lettres en marbre blanc Art Nouveau. Ornée d’hirondelles, de lierre et d’une tortue, elle fait face à la Cathédrale et jouxte la Casa del Arcadia, somptuosité gothique dans la cour de laquelle il faut glisser un œil. L’on fugue alors jusqu’à la plus secrète place Sant Felip Neri, autour de laquelle jouent des enfants, cependant que des amoureux en peignoir boivent une bière langoureuse, au balcon d’un petit immeuble.

L’église baroque qui donne son nom à la placette porte les stigmates d’un bombardement aérien fasciste, traces d’impact que la propagande du régime de Franco préféra attribuer au massacre de prêtres par les républicains. L’ambiance, sereine et familiale, prend alors un tout autre tour, bien plus dramatique ! C’est très espagnol…


L’on file derechef à La Manual Alpargatera, fabrique artisanale d’espadrilles depuis 1940 et fière de l’être. La version lacée bicolore est particulièrement ravissante -ça tombe bien, c’est la plus authentique- et l’immense boutique, spectaculaire ,avec son mur d’espadrilles et ses vitrines de modèles anciens. Une vendeuse, matrone un peu expéditive – comme il se doit ! – parfait le tableau ( Calle Avinyo,7). Un dernier arrêt à la Colmena, pâtisserie née en 1868, s’impose avant de quitter le bario. Pour le décor resté intact, et surtout, le « Coca de chicharones », délicieux et diabolique biscuit frit à l’anis très catalan (Plaça del Angel, 12), idéal pour tenir jusqu’à un déjeuner ou dîner forcément tardif…


La noche, la noche
Diner justement ? Direction l’ex Bario Chino, aujourd’hui le Raval, et ses rues vaguement mal famées (quelques dealers, en fait, mais surtout des barcelonais en goguette). L’excellent restaurant Canete, cuisine locale revampée avec des produits de saison et serveurs adorables en vestes à l’ancienne, vibrionne d’animation, entre les clients très « enjoués » – ça y va côté vin catalans- et le personnel en cuisine qui s’agite dans la cuisine ouverte (Carrer de la Union, 17).

Quelques assiettes exquises (à partager) plus loin et l’on gagne le bar Le Marsella, 200 ans d’existence et une ambiance canaille intacte. Picasso, Dali et Hemingway ont été des habitués (on se demande d’ailleurs s’il y a un bar au monde dont le cher Ernest ne fut pas un pilier !) … Les bouteilles antédiluviennes qui tapissent les murs jaunis derrière des vitres un peu opaques, les lustres en cristal terni et le plafond admirablement écaillé ont beaucoup de chien, tout comme les jeunes gens d’un genre parfois indéfini ou les beaux quinquas arty qui le peuplent. Il ne faut pas trop compter s’asseoir un samedi soir mais le gin tonic servi au comptoir fait aussi bien le job qu’à table (Carrer de San Pao, 65). Un taxi attrapé sur la rambla toute proche et la soirée s’achève, euphorisante et légère comme ne le sont pas souvent les nuits parisiennes, quand on a plus de 26 ans …
Tapies rare
Le Museu Tapies (presqu’en face du magasin de bricolage évoqué plus haut (Carrer d’Arago 255) ) est un lieu d’exposition sublime, installé dans un ouvrage d’une autre star du modernisme catalan LLuis Domènech i Montaner, on lui doit aussi le célèbre Palau de la Musica Catalana. Il voulut ici -il s’agit d’une ancienne imprimerie- évoquer l’ère industrielle naissante, avec, en façade, une utilisation, du fer forgé et de la brique nue, tout à fait saisissante. La forêt de colonnes de métal peinte en blanc du sous-sol est aussi magnifique Outre les collections permanentes consacrées à Antoni Tapies (300 œuvres léguées par son épouse qui « tournent » thématiquement, en ce moment, une reconstitution de ses premiers accrochages à succès dans les galeries parisiennes), les expositions temporaires sont très prisées des vrais barcelonais.
Ce qui veut dire qu’il n’y a vraiment pas foule, aux heures où ces derniers font la sieste ou leurs courses, l’après-midi ! Celle du moment, De Intactu or The end of Things, consacré à l’artiste Àngel Jové (1940-2023) est bouleversante. De beauté d’abord ! Ensuite, par ce qu’elle révèle des traumatismes de la guerre civile et dit de la permanence de la nature comme rempart à l’horreur… Portraits, peintures, sculptures, travail sur photos ou vitraux, influences arte povera, conceptuelle ou pop art, c’est une vraie découverte que celle de ce catalan, qui fut de toutes les avant-gardes tout en restant profondément émouvant et sincère. Jusqu’au 29 Septembre.
Un tour au marché ?
Le marché de la Boqueria vire au carnaval alimentaire ? On file au très chouette
Mercat del Ninot ( carrer de Mallorca, 133) aux échoppes et au public bien plus authentiques, dont le plafond miroir génère des effets visuels très amusants. Les « installations » de morue séchée y frisent le grand art ! On y déjeune à La Medusa, restaurant informel mais délicieux de la halle. Coquillages, croquettes, calamars (bon, il ne faut pas être allergique à la friture…) y sont juste parfaits. Attention, le lieu est prisé, il faut faire un peu la queue avant de compter s’installer. Mais l’ambiance, très joyeuse, vaut la petite attente … Y déléguer un ou deux émissaires mâles à l’avance permettra aux autres -leurs femmes ou compagnes, soyons franches !- de faire un tour dans deux très belles boutiques de mode ultra locales.

Elles sont sur le chemin quand on vient d’Eixample, et assez proches du marché, dans tous les cas . Il y a d’abord Commelle, marque de homewear et de vêtements fluides, dessinés à Barcelone et made in Spain, absolument ravissants, couleurs subtiles et matériaux d’une qualité rare, édités en série limitée, c’est snob comme on aime (Carrer Calaf, 14) ! Il y a aussi le très impressionnant magasin de la maison Cortana, la marque de luxe de Rosa Esteva (Carrer Provença, 290), elle aussi produite en Espagne. Les vêtements artistement accrochés par couleur, en tourbillons sculpturaux -comme les œuvres qu’ils sont ! – valent le détour, même pour le simple plaisir des yeux. Ils sont sublimes, excentriques, architecturés, trois caractéristiques qui ont un prix… certain ! Les barcelonaises hype en raffolent pour les soirées ou les mariages élégants.

Plein les mirettes à la Fondation Miro !
Certes rien de bien original à cette suggestion…Mais assez curieusement, en ce dimanche après-midi, les vastes et beaux espaces de ce lieu toujours aussi lumineux étaient formidablement sereins. Un petit garçon dessinait devant une créature drolatique, des chaises invitaient à la méditation entre les pans d’un triptyque, une vaste tapisserie irradiante de couleurs s’admirait dans un silence contemplatif… Bien que j’ai déjà visité l’endroit plusieurs fois, j’aurais cependant regretté, ce week-end là, de passer à côté de l’ «évidence Miro», comme l’a joliment dit l’amie qui m’accompagnait ( Parc de Montjuïc, ne pas hésiter à prendre un taxi du centre, ça ne coûte rien au regard de la distance).

Nous avons ensuite choisi de descendre par divers jardins en étage – dont les très années 30 jardins Laribal- jusqu’à la Place d’Espagne. Toute une activité dominicale se déployait sous les arbres ou les colonnades, cours de yoga, anniversaires d’enfants, rendez-vous amoureux, c’était très gai, ces 30 minutes d’immersion dans la vraie vie des Barcelonais ! Notre but était, tout en bas, le beau pavillon Mies van der Rohe (on oublie souvent de citer Lilly Reich, la co-architecte, ça vous étonne ?), reconstitution à l’identique pour l’Exposition Universelle de 1986 de son homologue de l’Exposition Internationale de 1929, détruit en 1930. Tout de travertin, d’onyx, de verre et d’acier, il déploie une parfaite architecture Bauhaus, qu’une gracieuse statue et un plan d’eau viennent poétiser. Il est lui aussi assez déserté des touristes, qui doivent trouver que 9 euros pour 3 pans de murs, c’est un peu gonflé… Ce n’est pas tout à fait faux mais ça libère les lieux ! Son contraste avec l’environnement grandiloquent, monumental et très agité de la Place d’Espagne, ses colonnes, sa fontaine, elles aussi rescapées de 1929, est par ailleurs assez délicieux.

Mais on n’a pas parlé du déjeuner du dimanche ?
C’est un tort d’autant qu’Emma nous a entraînées dans une adresse tout à fait idéale pour l’exercice, la Cerveceria Calalana, haut lieu, plutôt élégant, des agapes familiales locales ! L’« Ensalada Russia » ( cette macédoine de légumes à la mayonnaise et au thon si prisée en Espagne) était une pure merveille régressive, très légère et fraîche -d’habitude je déteste-. Quant aux « Flautas » , sortes de petits sandwichs longs ( comme des flûtes) gratinés, une vraie découverte, j’en rêve encore ! Un conseil : ne commandez pas trop, tout est très abondant et il vous faut garder de l’énergie post prandiale pour Miro ! Carrer de Mallorca, 236.

Et Emma dans tout ça ?
Emma Florensa Bournazeau, notre super hôtesse et guide alternatif, est donc, vous l’aurez compris une vraie Barcelonaise, française certes, mais pourvue d’un grand père qui vivait là et de toute une branche familiale catalane … Après y avoir fait ses études et passé beaucoup de ses vacances d’enfant, elle est enfin revenue dans sa ville de cœur, il y a 7 ans. Pour Emma, après une période de repli «catalano-catalan», dû, selon elle, à quelques « excès » idéologiques indépendantistes, Barcelone commence à retrouver tout son lustre culturel et cosmopolite. 100 000 français y vivent d’ailleurs (on les comprend !), ils sont la deuxième communauté européenne de la ville, après les espagnols.
Emma adore l’éternel printemps qui baigne la ville, déjeuner à la plage de la Barceloneta (chez Casa Costa ou Escriba), monter au Tibidao pour la vue sur la ville et les somptueuses maisons qui bordent l’avenue, arpenter le nouveau quartier de Poblenou, zone d’anciennes usines aujourd’hui « loftisée » et remplie de galeries et de restaurants branchés, flâner au Mercantic, les vraies puces de Barcelone, à Sant Cougat … Entre autres, évidemment, il s’agit juste d’une petite liste d’évidences pour ces copines novices !
C’est une collectionneuse éclectique et passionnée, qui a toujours baigné dans l’art contemporain et le design, grâce à ses parents dont elle a poursuivi la passion. Et il est vrai que son appartement barcelonais est une merveille… Ses galeries préférée sont celle de Miguel Alzueta dans Gracia (carrer de Seneca 9) et la Vasto Gallery, dans Poblenou, un lieu spectaculaire aux installations bluffantes ( Llul 109).

Depuis 1999, elle est aussi la fondatrice, avec Marc Bournazeau, du vignoble bio Terra Remota, à une heure et quart de Barcelone. Outre les vins que je vous recommande, c’est aussi une destination culturelle qui accueille chaque année, dans un décor naturel sublime, des maisons nomades des années 40 à 70, remeublées pour l’occasion. En ce moment, on peut y admirer le Pavillon Tropical de Ferdinand Fillod et une maison, elle aussi tropicale, de Jean Prouvé -inspiré du premier-, le tout installé par le galeriste perpignanais spécialisé, Clément Cividino. Terra Remota expose aussi tous les ans, dans ses très beaux chais brutalistes et les maisons nomades, une jeune artiste. Cette année, c’est la plasticienne franco-ukrainienne Elvira Voynarovska, très prometteuse. Toutes choses à découvrir, après une dégustation et avant un délicieux pique- nique, à acheter sur place dans son cageot très chic… Renseignements sur https://www.terraremota.com/fr/oenotourisme/.
Où se loger ?
Emma habite le quartier de Eixample, à mon avis idéal, car super central -on peut en partir à pied pour la plupart des spots locaux-, à deux pas du Paseo de Gracia mais très préservé des foules. Près de chez elle, le très charmant hôtel Casa Mimosa, petit bijou moderniste, doté d’un jardin et d’un roof top avec vue sur la Pedrera, est un excellent plan, « divin » même, dit Emma ! Carrer de Pau Claris, 179, h10hotels.com.



