Bi-centenaire de la photographie à Fontevraud
Une exposition :
Chambre noire, toile blanche
La photographie face à la peinture

Une exposition inédite à Fontevraud a ouvert ses portes il y a trois jours dans le cadre des célébrations du bi-centenaire de la photographie. Dominique Gagneux, directrice du musée s’empare de la totalité du site unissant le musée et l’abbaye dans un même événement qui lève les voiles sur les illusions « peinture vs photographie » en invitant 75 artistes à dialoguer avec les collections, les lieux, l’architecture et la nature qui les entoure… Le visiteur est vite mis dans le bain de la photographie, il est accueilli dès la cour d’honneur par l’oeuvre mythique de Man Ray Le Violon d’Ingres qui annonce la couleur. Cette exposition donne le top départ de cette fête ou révolution de la naissance de la photographie et répond aux questions toujours existantes sur les liens ou pas entre peinture et photographie.

Propos recueillis de Dominique Gagneux, directrice du musée d’Art moderne de Fontevraud et commissaire de l’exposition.
Florence Briat Soulie : Pour quelles raisons une exposition de photographies est-elle importante dans un lieu comme Fontevraud avec son abbaye et son musée d’Art moderne (cf article précédent) ? est-ce dans le cadre du bicentenaire ?
Dominique Gagneux : Le musée d’Art moderne de Fontevraud a ouvert le 21 mai 2021, il ya juste cinq ans. L’idée était effectivement de l’inscrire dans les grandes manifestations nationales, comme celle du bicentenaire de la photographie. Nous avons d’ailleurs obtenu le label et nous sommes au tout début de cette série de manifestations qui va durer jusqu’en 2027. La deuxième raison est que depuis la création du musée j’organise des expositions très souvent en dialogue avec la collection permanente qui elle-même est fondée sur des confrontations entre différents types d’oeuvres d’art souvent stimulées par la participation d’artistes contemporains. J’aime aussi pouvoir introduire d’autres formes de création, la musique, le théâtre et le vin. Cette exposition est justement inattendue puisqu’il n’y pas de photographies dans la collection.
FBS : Comment est conçue l’exposition entre le musée d’art moderne construit à partir de la donation de la collection Martine et Léon Cligman et l’abbaye ? quel pourrait être le lien entre les espaces ?
Quatre espaces avec le musée
D.G. : Cette fois-ci l’exposition ne se contente pas de rester dans le seul espace du musée mais investit plusieurs lieux.
Le musée d’Art moderne
D.G.: Dans le musée, l’exposition commence dès le rez-de-chaussée avec ce tissage entre les oeuvres prêtées, des photographies, et la collection du musée. Nous avons même intégré dans l’exposition Un vanneur de Millet, vers 1848. Cette peinture a été prêtée par le musée d’Orsay et s’inscrit dans une autre manifestation nationale « 100 œuvres qui racontent le travail » avec également une exposition au musée d’Orsay.

Nous avons choisi les oeuvres en fonction de l’accrochage de la collection Martine et Léon Cligman. Je ne souhaitais pas présenter une histoire de la photographie mais proposer un certain nombre de rapprochements entre les prêts et la collection.
L’église abbatiale
Ensuite, nous avons installé une oeuvre de Bill Viola (cf plus haut) dans la croisée du transept au coeur de l’église abbatiale, qui apparaît là dans toute sa dimension méditative et spirituelle. Nous nous sommes vraiment attachés à l’esprit des lieux.
Le regard des photographes sur la peinture
D.G. : Evidemment l’idée est de poser toujours cette question du rapport à la peinture. La collection Cligman ne possédant pas de photographies, c’est ce lien qu’entretient la photographie avec la peinture que j’ai exploré, c’est même plus précisément le regard d’un certain nombre de photographes sur la peinture.
Le Grand dortoir de l’abbaye
D.G. Puis dans un tout autre contexte architectural, nous avons choisi un troisième lieu, le grand dortoir de l’abbaye. C’est presque une nouvelle exposition qui commence dans ce très grand espace, sous une voûte en bois magnifique. Nous y avons installé des oeuvres vidéo et des grands formats autour de la question de la nature, du rapport au vivant avec cette très impressionnante installation de Nicolas Floc’h produite spécialement pour l’exposition grâce à un mécénat et qui montre la couleur de la Loire en son estuaire.
Il s’agit d’un travail que je mène depuis une dizaine d’année sur la couleur de l’eau avec des photographies prises à différentes profondeurs toujours au grand angle comme si on avait l’horizon au milieu de l’image, je pars de la surface et je descends jusqu’à l’endroit où la lumière disparait et je recommence la même chose quelques kilomètres plus loin et ainsi de suite. Ici on part de Nantes et on arrive au large de Saint Nazaire en mer. Les couleurs vont être liées aux territoires traversés, les roches, les terres, les minéraux dissouts, la couleur verte la plus à gauche est la chlorophylle de la photosynthèse du phytoplancton.
-Nicolas Floc’h
Nous y présentons aussi des oeuvres d’Elger Esser, de Raphaelle Péria, Jocelyne Alloucherie, de Vincent Fournier. Ce dernier, lors de sa résidence à Fontevraud, a créé trois fleurs à partir d’espèces des jardins de l’abbaye qu’il a transformées en imaginant leur apparence si elles étaient soumises à des conditions climatiques très extrêmes. Le choix du contre-point est une peinture de François Boisrond très photographique.

On peut voir aussi l’installation d’Ange Leccia sur les nymphéas, petit clin d’oeil à l’histoire du musée puisque la première exposition estivale était Métamorphoses dans l’art de Claude Monet.

Contemplation – Méditation
D.G. : Cette thématique est à nouveau liée au lieu, je pense que dans l’abbaye on va pouvoir déambuler au milieu de ces oeuvres dans une position contemplative. Les oeuvres sont toutes liées à la fois au rapport que les artistes entretiennent avec la peinture et le paysage qui est un genre pictural.
Le 4e lieu – Le logis de la Grande Prieure.
D.G. : Et enfin il y a un quatrième lieu connecté à ce grand dortoir, un espace appelé le logis de la Grande Prieure qui est un petit appartement des XVIIe/XVIIIe siècles à décor de boiseries. Là encore nous avons installé quatre photographes Elger Esser, Ingar Krauss, Claire Adelfang et Sabine Pigalle qui nous semblaient capables d’habiter cet appartement avec une forme photographique très référentielle.

Le fil conducteur dans le musée
D.G. : Au début du parcours, nous proposons une cimaise introductive avec l’invité, une des versions d’Un vanneur de Millet, il est associé d’une part à un cliché verre de Millet provenant de la galerie Paviot car Alain Paviot est un spécialiste de cette technique qui se trouve entre le dessin, la gravure et la photographie. D’autre part, en contre-point contemporain, une oeuvre de Saul Leiter A Worker qui est dans la thématique du travail, l’attitude du personnage, un ouvrier new-yorkais dans les années 50 étant proche du vanneur.

Créer des collisions
D.G. Cette présentation donne le ton de l’exposition, mon principal but étant d’emmener le visiteur à regarder, à créer des collisions de manière à ce qu’il puisse prendre du plaisir à voir ces rapprochements.
Nous présentons aussi ce qu’a été au départ la photographie avec des références à la peinture, cette rivalité qui est née dès ses débuts et cette déstabilisation que sa création a pu apporter au peintre qui dès lors n’a plus vocation à représenter le réel puisque c’était la photographie qui allait le faire.
Mais la photographie représente-t-elle vraiment le réel ?
D.G. : Mais la peinture représente-t-elle véritablement le réel ? C’est une question à laquelle on ne répondra pas mais on va découvrir au fil du parcours les innombrables formes que peut prendre la photographie.

Contre-points contemporains
D.G. : Le parcours continue, émaillé de contre-points contemporains, avec des clichés verre d’Alkis Boutlis, la série Cristal de Valérie Belin qui dialogue avec les verres de Maurice Marinot. Là encore, deux matières qui n’ont rien à voir se connectent et établissent un lien très visuel. Puis c’est au tour de la photographie peinte d’Elizabeth Lennard, avec sa série de Painted New-York qui répond à la Vue de Manhattan de Bernard Buffet.

«L’image se déplace, de l’empreinte un peu archaique de la photographie argentique vers quelque chose de plus détaché du réel, plus pictural, quelque chose qui désormais est davantage du domaine de l’image» -Valérie Belin, 2008
Et ainsi de suite, on continue encore à mêler les oeuvres de la collection avec des expressions contemporaines de la photographie, les grands noms du XXe siècle comme Henri Cartier-Bresson, André Kertész, Robert Doisneau…
Les grands thèmes de la peinture : la nature morte, la peinture d’histoire, le nu

D.G. : Au dernier niveau, le rapport s’inverse : ce sont de grands ensembles photographiques contemporains qui sont exposés avec quelques contre-points picturaux, on traite de grands thèmes de la peinture, la nature morte, la peinture d’histoire, le nu dans leur expression la plus contemporaine.
Dans la salle réservée à la nature morte, on retrouve La Traversée de Juliette Agnel aux côtés des oeuvres de David Hockney, Véronique Ellena…
Nous présentons aussi des photographies de peintres celles d’Anselm Kiefer et celles de de François Rouan. (À voir aussi les vitraux du grand réfectoire créés par François Rouan et inaugurés en 2025)
FBS : Est-ce que cette exposition a donné lieu à des découvertes, de nouvelles données sur ce rapport peinture /photographie ?
D.G. : Beaucoup d’historiens ont déjà très bien écrit sur le rapport entre la peinture et la photographie. Notre propos a été de mettre l’accent sur des télescopages visuels et éclairants avec des parti-pris très forts comme par exemple Noire et blanche de Man Ray présentée dans la vitrine d’art africain.

Ce qui est peut-être la surprise de l’exposition c’est de voir justement cette multiplicité de formes que peut prendre ce rapport à la peinture qui est parfois technique, parfois formel et qui peut être référentiel. Et, au fond, ce qui ressort de cette visite, ce sont les liens de grande proximité entre les deux médiums qui peuvent être parfois de la rivalité mais aussi de l’amitié, aujourd’hui, qui sont encore valides, encore questionnés.
Ni la peinture, ni la photographie ne représentent le réel
D.G. : On a très bien compris que ni la peinture, ni la photographie ne représentaient le réel. Si pour certains, la photographie était juste « un rectangle de papier noir et blanc », avec cette exposition, ils vont comprendre qu’elle prend des formes extrêmement variées que ce soit les formats, les tailles, les supports, on peut avoir le même sujet en grand ou en petit. La photographie est un art « très plastique ».

Extrait de l’interview de Juliette Agnel à propos des deux séries exposées à Fontevraud Les Portes de glace et La Traversée, le monde de Berthe.

Florence Briat Soulie : Dans les deux séries que tu présentes à Fontevraud, y a-t-il deux manières différentes de présenter la couleur ?
Juliette Agnel : Oui, on peut le dire. Les Portes de glace sont tirées sur du papier Hahnemühle ultra smooth. Elles sont montrées sans les verres de protection. On est bien face à cette matière quasi-picturale, à ce velouté de l’image sur ce papier très mat. Mon idée était de ne surtout pas documenter les glaciers, mais d’être vraiment dans une interprétation de ce qu’ils peuvent apporter. Dans ce que je voulais exprimer avec Les Portes de glace, le choix du papier a été déterminant. On a cette impression de monochromie bleue. Dans cette série, le papier efface quelques données, on a une perte d’information. J’en aurais eu davantage dans les gris par exemple, si j’avais choisi un papier argento-numérique Lambda. Mais j’ai choisi ce papier Hahnemühle pour être plus allégorique, dans un travail plus pictural ou graphique que représentatif.
F.B.S: Et pour la série La Traversée, le monde de Berthe que tu as réalisé en 2025 lors de ta résidence sur les traces de la photographe de Berthe Riou (1891-1964) au manoir de Kergoat ?
J.A. Dans cette série, la matière est dans l’image elle-même. Il n’y a pas besoin de réinterpréter l’image car j’ai utilisé l’appareil de Berthe Riou pour la fabriquer. Et le fait d’avoir traversé l’optique de Berthe, cela donne déjà un grain et une qualité d’optique unique et très picturale ressemblant à un autochrome. Les autochromes étant de façon évidente, en tout cas pour moi, ce qu’il y a de plus proche de la peinture. Et cela est suffisant pour ne pas en rajouter. Pour les tirages, j’ai utilisé un papier cartonné, une cartoline neutre qui s’appelle Baryta, proche du papier que j’utilisais quand je faisais du tirage argentique.


Chambre noire, toile blanche
La photographie face a la peinture
Jusqu’au 4 octobre 2026.
Abbaye Royale et Musée d’Art moderne de Fontevraud / Collections nationales Martine et Léon Cligman
Abbaye Royale de Fontevraud, 49590 Fontevraud-l’Abbaye
Commissariat :
Dominique Gagneux, conservatrice générale du patrimoine et directrice du musée
Gatien Du Bois, chargé de collections et d’expositions au musée
Assistés de Aude Le Mercier, chargée de collections et de projets au musée



