Lettre de Géorgie
Minuit moins une à Tbilissi
The Gaze of Benoît Gausseron

Sur l’avenue Rustavelli, ils sont chaque soir des milliers à manifester pour l’Europe et la démocratie, à se rire d’un président élu aussi illégitime aujourd’hui que médiocre footballeur hier. Les forces de l’ordre, qui ont déjà interpellé près de 400 personnes en un mois, ne parviennent pas à dissuader les manifestants d’en appeler à l’Europe, aux Etats-Unis et même à l’Otan. Dans les musées de l’avenue, les œuvres restent marquées par la colonisation tsariste et soixante-dix ans d’occupation soviétique. Et les quelques galeries d’art contemporain encore ouvertes de Tbilissi veulent croire que le salut viendra aussi de la beauté.
Depuis plus d’un mois, l’avenue Shota Rustavelli est le cœur en colère d’un petit pays du Caucase. Comme aux jours d’éclipse, une foule couvre chaque soir de son ombre l’avenue du centre-ville de la capitale de la Géorgie, avant de la rendre au soleil le lendemain. Les manifestants ont formé une immense chaîne humaine le long du fleuve Kura et sur ses ponts avant de se donner rendez-vous devant le Parlement. Tout est bon pour s’opposer aux élections législatives truquées d’octobre dernier, aux premières mesures liberticides prises par le président le jour même de son investiture.

est devenue le symbole de la résistance
depuis les élections d’octobre 2024
Dans l’ancienne république soviétique, la présidente sortante Salomé Zourabichvili n’a pas l’intention de céder son siège. La rue scande son nom en arborant drapeaux ukrainiens, européens, américains et bien sûr celui du pays indépendant depuis 1991 qui entend le rester, fier de ses cinq croix rouges sur fond blanc en comptant celle du milieu. Si elle a quitté le palais Orbeliani, près du fleuve, Salomé Zourabichvili entend conserver symboliquement les rênes de la seule institution dont le parti pro-russe Rêve Georgien ne s’est pas encore pas emparé.
Partout, chanté, tagué, brandi, un semblable message, loud and clear est répété : F… Russia. « Ça a le mérite d’être simple », nous dit cette manifestante croisée sur le pont de la Liberté, Ivona. Comme Ivona, les manifestants ne crient pas, ils sourient plutôt aux policiers en uniforme. Grimacent à la barbe et aux masques des agents en civil –
ces gros bras habillés comme des black-blocks ici appelés « titushkis ». Et se font l’ami du chasseur désœuvré de l’hôtel Marriott qui déplore la disparition des touristes en ce Nouvel An historique pour le Caucase.

Cathy, d’origine belge, est venue fêter Noël et le Nouvel An auprès des siens. Elle est là tous les jours. Sa crainte ? « Si ça continue, on va finir comme la Biélorussie ou la Tchétchénie. »
En ce dernier soir de l’année 2024, l’avenue Shota Rustavelli est cernée de voitures de police, de la place de la liberté à l’Ouest jusqu’à la station de métro devant le Radisson. « Ils ont peur de nous ! » s’amuse Cathy, emmitouflée dans son costume constellé d’étoiles de l’Europe.
« Danser sur l’air de l’hymne à la joie, ça vous fait drôle, mais ici on y croit à l’Europe. »
Si la police d’Etat a peur, c’est d’abord d’un enfant. Un enfant qu’on croirait né de la manif pour tous et du mouvement des gilets jaunes, battant le pavé de l’avenue Rustavelli, joyeux et vindicatif, grave d’avoir à se battre pour de vraies causes, souvent blessé et emprisonné. Car tout se passe sur cette avenue. Comme Maidan, Tiananmen ou le pont de la Rivière Kwai, les révolutions et les défaites ont leurs noms propres. Rustavelli dit le lieu d’une révolte et le chant d’une nation. Le grand poète géorgien, Shota Rustavelli (XIIeme siècle) a donné son nom à l’artère principale de Tbilissi. Il a écrit ces strophes dont les enfants des écoles connaissent encore aujourd’hui par cœur des extraits. L’homme à la peau de panthère, le grand œuvre d’une nation, six mille vers considérés comme le sommet de la littérature géorgienne en hommage à la plus belle des femmes :
« J’ai mission de la chanter en rythmes de douceur emplis / Je chante cheveux, lèvres, bouche, je célèbre cils et sourcils / Des perles de cristal taillé dans l’ordre la rangée exquise / Il n’est pas de pierre si dure qu’un doux étau de plomb ne brise. »

Avenue Rustavelli, Tbilissi, décembre 2024.
Cathy peut réciter de mémoire quelques-uns de ces vers. La manifestante, toujours drapée de l’emblème géorgien et des étoiles européennes, déclare à une journaliste canadienne qu’elle a assisté, en tant que scrutatrice des élections d’octobre, à des « carrousels » de triche.
« Il faut revoter. Sinon… »
Sinon rien. Ils vont simplement continuer. Mais, confie-t-elle, la peur a changé de camp.
« Les policiers, pas les manifestants, portent des masques. Ils ont honte. »

Les membres du « gang » – par là il faut entendre les membres du gouvernement – sont caricaturés dans les rues. Sur les poteaux électriques, sous les abribus, dans les cours d’immeubles. Tbilissi est devenue la capitale du Dazibao anti- Russe.


Pour Ivona, il n’y a pas de doute, c’est de pire en pire :
« Il y a plus de prisonniers politiques sous le régime de Poutine qu’en URSS dans les années 70 et 80. Le nouveau régime géorgien, c’est la version Beta de la Russie de Poutine. Les libertés, on vous les prend une à une, l’air de rien. »
Si l’avenue Rustavelli s’est fait le théâtre de la révolte, elle est aussi le haut lieu des arts de la ville. L’opéra, les musées des beaux-arts et de l’histoire géorgienne, la galerie nationale et les galeries d’art contemporain alentour disent avec force cette union soviétique ou cette Russie que la foule ne veut plus voir en peinture, laquelle hante pourtant son histoire.
Les Georgiens marchent souvent à contre temps aux marges de l’empire. En 1903, la Géorgie défend les Mencheviks quand la Russie promeut les Bolcheviks ; à la mort de Staline, l’URSS ouvre le temps de la critique du boucher-dictateur quand Tbilissi préfère manifester pour défendre sa maison natale ; et l’histoire de l’art géorgien est un jeu de cache-cache avec le voisin à une heure de route au Nord. Si, pour Sabine Dullin, l’historienne française spécialiste de l’Union soviétique, la Russie a la « crainte perpétuelle de l’encerclement et de l’enfermement » (L’ironie du destin, 2021), les artistes géorgiens ont inventé l’art de l’interland.
Au musée des Beaux-Arts, qui fait face au Parlement barricadé, les œuvres exposées ont été réunies par Mana Chevardnadze, la fille de l’ancien président. Trop d’œuvres sur trois étages pour en faire un musée honnête. Comme un menu trop chargé au restaurant fait craindre les plats congelés, ici ce musée bric-à-brac rassemble le pire et le meilleur.
Natela Iankoshvili, disparue en 2018, est l’une des femmes artistes les plus connues du pays. Si elle a préféré le néo expressionnisme au social réalisme, elle finit par être reconnue malgré tout à Cuba, en URSS et à Tbilisi. Elle peint des femmes en vert et en plumes dans un entrelacs de flore qui nous les font prendre pour des paons. Comme dans cette Femme au chapeau de paille de 1984 (huile sur toile).

Otar Chkhartishvili, lui, fut l’artiste rebelle du régime. Expulsé à trois reprises de l’école des beaux-arts, il explore méthodiquement les images de la propagande du régime et reste, après sa mort 2006, l’une des figures des mouvements underground géorgien et russe. « N’ayez pas peur, dites la vérité » : ce collage de 1981 fait étrangement écho aux affiches tags qui fleurissent en 2025 dans la ville de Tbilissi.

Otar Chkhartishvili.
Musée des Beaux-Arts de Géorgie.
Oleg Timchenko est l’artiste des détournements. Des citations de Staline, Hitler ou Al Capone. Des objets du quotidien soviétique que la multiplication rend aussi ridicules que les sérigraphies de Warhol moquant la société de consommation.

Sur la même avenue et à portée de voix des manifestants, le musée national a pour thème un âge d’or : la république démocratique de Géorgie créée le 26 mai 1918 et disparue le 25 février 1921 avec l’entrée de l’armée rouge dans Tbilissi. La répression peut commencer, frappant les élites, le clergé et les aristocrates, les intellectuels et les propriétaires terriens. Le musée présente l’appel des représentants de Khevsureti au gouvernement américain en 1936 :
« Le peuple de Khervuseti n’en peut plus, les Bolcheviks nous interdisent de pratiquer notre religion et imposent les Kolkhozes. Cela est notre appel à l’Amerique : vous avez le pouvoir de nous venir en aide, vous êtes les seuls à pouvoir faire quelque chose, frères américains, aidez- nous. »
Sur l’avenue en contrebas, des drapeaux américains défilent ce soir, lançant un semblable appel.
Baia Tsikoridze est aujourd’hui la meilleure des guides de la scène artistique contemporaine. D’abord critique d’art, Baia travaille pour la maison des peintres (à l’emplacement de l’actuel musée Chevernadze), avant d’ouvrir, en 1992, la première galerie privée du pays. Alors que les artistes géorgiens dominent l’art du Caucase, Tbilissi ne compte pas plus de cinq ou six galeries aujourd’hui et repose sur des institutions culturelles publiques fragiles.

Dans sa galerie de la rue Razmadze, Baia se souvient des années 80, pendant lesquelles les artistes géorgiens faisaient mine d’être insouciants –
« leur façon d’échapper au réel » – et de sa galerie sans chauffage durant les années 90. Contrairement à ce que nous – les Européens de l’Ouest – pouvons penser, l’occupation soviétique ne fut ni un bloc ni un continuum. Le réalisme soviétique prévaut jusqu’aux années 50. Tout le monde au même niveau, des usines, des champs, des travailleurs en bras de chemise et une seule figure qui se détache, le père des peuples. « Puis vient le temps des groupes anticonformistes. Même s’il y eut mille façons d’être anticonformiste. »

Ce fut le cas de David Kakabadze dans les années 20. Le cubisme pouvait être honni par le régime, qu’importait, l’un des plus grands artistes géorgiens a su réinventer un cubisme de paysage. Kakabadze détourne et contourne les règles et trouve, dans les interstices de l’oppression, la liberté de son art. « Sous la contrainte, il fait la preuve de son immense talent. »

David Kakabadze,
Paris.
Sanguine sur papier, 1920
Crédit : Galerie Baia
Kakabadze a bien sûr peint des zones industrielles et a tenu la ligne, celle du parti. Mais il a toujours réussi à inscrire le futurisme dans le gris des usines, à déposer des carrés abstraits et cubistes sur les pentes du Caucase, à glisser des formes dégénérées dans les angles morts de l’idéologie. Formé à Pétersbourg, influencé par la peinture de l’Ouest, il est aussi marqué par son passé d’ingénieur qui le porte à innover sans cesse. Il est le peintre préféré de la meilleure galeriste de Tbilissi.

Levan Chochishvili
Destruction des aristocrates
Collage sur papier mixte, 2024.
Crédit : Galerie Baia.
Plus loin, Baia nous présente les travaux de Levan Chochishvili, et notamment ce collage sur papier mixte : « Destruction des aristocrates ». L’artiste représente en 2024 la répression que subirent ses propres ancêtres un siècle auparavant ; il s’est inspiré des albums photos de sa famille. Déformés, effacés, ces visages-mémoires sont ceux d’une famille géorgienne car même le Bottin mondain a ses souffrances patriciennes. Et elles aussi sont légitimes. Ces visages ont été peints entre 1970 et 1986 et interdits par le régime d’alors. Artiste non officiel dans les années 80, Chochishvili garde cette étiquette d’artiste « non officiel », dans les années 90, pendant les premières années du nouveau régime. « Être artiste, c’est aussi désobéir », déclarait la manifestante Cathy devant le Parlement, donnant raison à Levan.

Quant à Merab Abramishvili, disparu en 2006, son travail rappelle celui du plus connu des peintres géorgiens, Pirosmani. L’un et l’autre peignent les animaux comme des icônes et les paysages comme des cosmos. Rien de naïf, plutôt une semblable lecture religieuse des choses et des vivants que la terre porte, au paradis comme en enfer.

Merab Abramishvili
Dancer.
Crédit : Galerie Baia
Au premier étage de la galerie, nous faisons la découverte de Kako Topourira. C’est le plus parisien des artistes de la Galerie Baia, il vit entre Tbilissi et Paris. Critique d’art avant de devenir artiste, il est le peintre des sommets – ses montagnes du Caucase semblent tirées de contes pour enfants d’un Poliakoff devenu géomètre – et de l’infiniment petit – son Kaléidoscope de 2023 est un patchwork de pastilles patiemment clouées jouant à la marelle.


Enfin, Baia feuillette devant nous le grand livre des tapisseries miniatures de Nino Kipshidze. Cette artiste géorgienne, qui commença sa carrière en 1985, est devenue une référence de la tapisserie contemporaine. Inspirée par l’artisanat géorgien, elle le revisite avec des codes venus d’Asie ou du Moyen-Orient, et surtout, marie sur un même carré de tissus la minutie figurative d’une nature morte et la composition abstraite d’un pochoir délivré du monde.


Retour avenue Rustavelli. Les manifestants, en ce 31 décembre 2024, dînent sur la plus longue table de rébellion du monde. Ils se tiennent la main, brandissant drapeaux de la Géorgie et de l’Union européenne enlacés, et font, à nouveau, face à des policiers et des agents en civil que leurs masques noirs trahissent. Ils se souviennent, pour l’avoir appris à l’école comme un poème de Rustavelli, que le 31 mars 1991 un référendum était lancé avec pour seule question : êtes-vous favorable au rétablissement de l’indépendance nationale de la Géorgie sur les bases de sa constitution du 26 mai 1918 ? 98 % des votants avaient répondu oui.
Nous passons la nuit au 13, rue Machabeli, la maison des écrivains géorgiens. Le petit café, le musée et les cinq chambres de cette résidence Art Nouveau sont vides. Cette maison où Sartre, Steinbeck, Dylan (Bob), Ginsberg ont séjourné avant l’indépendance, a changé de mains : la direction a été remerciée et une ancienne députée pro-régime a été nommée à sa tête. La maison est désormais boycottée par tous les écrivains de la ville et nous y dormons avec les remords d’un collaborateur.





Un commentaire
Laure Martin
Merci pour cet intéressant article sur la scène artistique géorgienne et sur la situation politique helas très inquiétante dans ce pays aussi menacé par la volonté de « reconquête » de Vladimir Poutine.