Juliette Agnel, en aparté

Juliette Agnel est photographe, ses oeuvres ont été exposées dans de grandes institutions dont le Musée du Louvre en 2022 à l’occasion de l’exposition « Pharaon des deux terres », aux Rencontres de la Photographie à Arles, au Domaine de Chaumont sur Loire… elle est la lauréate du prix Niépce 2023, un des prix très prestigieux de la photographie, ouvrant l’accès à plusieurs expositions prévues : à la BNF jusqu’au 24 mars, au Jeu de Paume à Tours cet été et à Angers en 2025… Cela m’intéressait de l’interroger pour The Gaze sur sa passion de la photographie qui l’a conduite à mener ces voyages aux quatre coins du monde et voici ses réponses.

Formation, découverte de l’ethnologie, rencontres passionnantes

Juliette Agnel : Après mon bac, je m’inscris à l’université dans une formation très théorique sur l’histoire de l’art et l’ethnologie. J’ai ensuite bifurqué vers une maitrise de cinéma avec une spécialité d’ethno-esthétique que je n’ai pas terminée. Mon professeur d’ethnologie, Jean-Louis Paudrat, co-auteur de l’Art africain aux éditions Citadelles & Mazenod, m’a fait découvrir des récits d’ethnologues incroyables, passionnants, comme ceux de Marcel Griaule (1898-1956), « Dieu d’eau – Entretiens avec Ogotêmmeli » (1948), ouvrage fondateur de l’ethnologie, l’histoire de sa rencontre avec le vieux sage aveugle du pays Dogon, Ogotêmmeli, qui lui fait découvrir la cosmogonie et la mythologie Dogon.

Juliette Agnel Taharqa et la nuit, 2019 -Tirage fine art sur papier Ultra Smooth Hahnemühle -Soudan – 80 x 120 cm – copyright Juliette Agnel / courtesy Galerie Clémentine de la Féronnière

Un premier voyage en pays Dogon décisif

J.A : Un premier voyage en pays Dogon en 1995, en relation avec mon cours d’ethnologie, sera décisif pour la suite. Je pensais faire un voyage où l’on travaillerait la peinture, le son, l’écrit, une sorte de travail à la Victor Segalen. Ce qui m’attirait, c’était les formes du paysage et leurs constructions en terre, très sensuelles, les mosquées de Djenné et de Tombouctou. Dans ce voyage qui a duré trois mois, nous n’étions que deux étudiants, je suis partie avec du matériel Super 8, un appareil photo, des négatifs, des crayons… Sur place nous avons fabriqué des pigments, nous avons beaucoup peint.., J’ai pris beaucoup de photos et, à mon retour, ma vocation de photographe était décidée , je candidate et suis prise aux Beaux-Arts de Paris..

Approche sensorielle, l’atelier de Leslie Hamilton l’école des Beaux-Arts de Paris

J.A : J’ai suivi également ce cours d’approche sensorielle où pendant toute une année il faut travailler sur une forme et la transformer en photographie. J’avais choisi le marron qui m’a paru être une forme très sensuelle, et j’ai développé ensuite toute une série sur les végétaux en très grand format. Aux Beaux-Arts, j’ai présenté un travail sur Paris et ses végétaux et le Pays Dogon. A l’école je n’ai fait que de la photo, du Super 8, beaucoup de laboratoire, de la pratique grand format, du cibachrome couleur. Je passais beaucoup de temps et de pratique dans le laboratoire photo à tel point que je suis devenue monitrice du labo ! Dans l’atelier de Leslie Hamilton, mon professeur, qui a introduit la photographie aux Beaux-Arts de Paris, j’ai exercé cette pratique constante du laboratoire, avec l’étude des techniques anciennes. C’est là où j’ai exploré la chambre 20/25, le platine, je profitais de tout ce que je pouvais essayer. Nous étions deux sur place, passionnés, à oeuvrer pour la pratique du grand format en argentique, beaucoup de noir et blanc avec des masquages, c’était très intéressant.

Périple en pays Dogon, nouvelle perception du monde

J.A : Pour arriver en pays Dogon, je suis passée par Dakar, où j’ai pris le train pendant deux jours pour aboutir au Mali. De là, j’ai pris le bateau sur le fleuve Niger pendant cinq jours jusqu’à Mopti. Enfin j’ai terminé en voiture pour arriver à destination. Les conditions étaient à la fois très dures et intenses, avec toujours la même nourriture, très peu d’eau, pas d’électricité, les moustiques… Cela a complètement renversé ma perception du monde et j’étais impatiente d’y retourner une fois rentrée en Europe.

Peut-on voir ce travail du Pays Dogon ?

J.A : Je viens de récupérer tout ce travail. J’ai de nombreux diapositifs, des tirages noir et blanc. Je suis retournée sur place très fréquemment à tel point que j’étais même devenue cliente mystère sur les vols Air France à la fin de mes études aux Beaux-Arts. Je partais très souvent pour des séjours de quinze jours. Pendant une dizaine d’années, j’ai pu multiplier les voyages en pays Dogon et dans le reste de l’Afrique. Voyager seule était aussi à la fois très angoissant et excitant, une confrontation avec soi-même, un entrainement à supporter les difficultés.

Les peintures rupestres, l’auvent de Songo

J.A : J’ai commencé par des diapositives 24/36, pour répertorier les signes de peinture rupestre, que j’ai retrouvée dans la grotte vingt ans après. Par ces peintures rupestres a surgi cette idée sur l’auvent de Songo, dit aussi l’auvent Desplagnes, du nom de ce militaire français qui l’a reconnu et inventorié dans la culture occidentale. J’étais fascinée par cet art rupestre vivant, qui ne s’est pas fossilisé, et se transforme en permanence. J’avais des documents anciens, ceux de l’ethnologue Marcel Griaule, en 1932, lors de sa mission Dakar-Djibouti, qui a produit une documentation de ce même auvent qui est repeint tous les cinq à sept ans. J’ai pu ainsi observer les différences et la transformation des peintures. Ce qui est très intéressant ce sont ces aspects vivants des peintures rupestres et celui de la transformation en continu. Je voulais travailler sur ce sujet en photo. Dans une autre période je suis venue avec mon 6/6 Rolleiflex et j’ai photographié aussi bien des paysages que les populations.

Vue de l’exposition Prix Niépce Juliettte Agnel. Portes de glace – 2018, Groenland. Tirage fine art mat – 120 x 150cm copyright Juliette Agnel


La pratique de la chambre, un travail très physique

J.A : C’est très lié à mon intérêt porté au laboratoire au moment où j’expérimentais toutes les techniques aux Beaux-Arts où il était alors possible d’emprunter du matériel de premier ordre, comme des Hasselblad. Il y avait aussi une chambre avec un agrandisseur sur rails que j’utilisais beaucoup : l’image est projetée sur un mur, tu prends ton rouleau de papier, et lorsque tu mets des caches pour éclaircir ou travailler les noirs et les blancs, c’est ton corps que tu mets en mouvement devant l’objectif. Ce travail est très physique. Cela n’a rien à voir avec un agrandisseur normal, c’est un travail grandeur nature, c’est ce que je cherchais dans les photos, le grand format et il y a cette importance cruciale dans l’acte du tirage. Tout était lié avec la prise de vue, l’exploration des prises de vue en ma possession à l’époque avec l’argentique, c’était à peine le début du numérique. On m’a prêté une chambre 20/25, cela a été exceptionnel. Il faut beaucoup de technicité, rien que pour développer le négatif, et cette exploration des possibles me plaisait comme celle du sténopé que j’ai faite au départ pour des ateliers. J’ai regardé les photographies anciennes,à Orsay, partout, Edward Steichen (1879-1973) … je suis allée à Berlin pour voir Karl Blossfeld (1865-1932). C’était les débuts de Paris Photo au Carrousel du Louvre (à partir de la fin des années 1990). J’étais contente aux Beaux-Arts, je n’avais pas beaucoup de temps, étant arrivée en quatrième année. Les résidences permettent aussi d’expérimenter, de pouvoir explorer, s’isoler d’être dans un espace donné pour cela.

La question de l’invisible

J.A : Je le dis maintenant, l’invisible m’inspire, mais je ne le percevais pas forcément avant. Ce qui m’émeut, et me touche sont des choses que je ressens et que parfois j’ai envie de partager. Et cela peut être aussi bien devant un objet pauvre, un paysage qui ne se voit pas dans des lieux moins visibles. Ainsi l’invisible est devenu pour moi une matière d’intérêt que j’ai nommée ensuite. Tous les artistes recherchent une manière de retranscrire l’invisible finalement. Au départ je parlais de forces telluriques, d’énergie des lieux, c’est cela que j’ai voulu explorer à un moment donné, plus précisément en nommant l’invisible et en travaillant avec un géobiologue. C’est ainsi que je suis partie en Bretagne dans les Monts d’Arrée, un lieu plein d’énergie, le point culminant et symbolique de la Bretagne. Il s’agissait pour moi de trouver un moyen de le représenter, de trouver la manière de le montrer. J’aime les challenges et l’impossible.

Les tombes de Taharqa (Soudan), les grottes d’Arcy-sur-Cure en Bourgogne .. de la réalité à l’imaginaire par la photographie

J.A : A chaque fois, sur un lieu, je me demande comment montrer ce que je ressens en restant avec une prise dans le réel, et la photographie le permet. Peut-être une façon de ne pas perdre pied. L’outil photographique est intéressant car il permet aussi cette communication avec les autres par cette réalité qui est là sous nos yeux, pour basculer vers l’imaginaire et emmener les regardeurs vers cet espace.

Une nouvelle destination ? le rite de Mithra

J.A : Je suis attiré par les mystères, le sacré, comme le rite de Mithra, les Mithraéum, présents non seulement dans l’aire gréco-latine mais aussi dans le monde indo-iranienne, sa zone d’origine. Le culte de Mithra serait arrivé avec les légionnaires ou marchand romains depuis l’Asie et serait sous certaines églises de France, d’Italie… il y a un mithraéum à Angers par exemple. J’ai vu une représentation de Mithra à Rome à la Villa Médicis dans une exposition « Histoire de pierres ». Un Dieu qui nait de la roche, et qui est aussi représenté par le soleil et la lune et j’ai cette envie de faire une grande photo du soleil et peut-être aussi de la lune, mais cela peut être un projet pour demain comme pour dans longtemps, ou cela peut aussi se transformer … je ne sais pas.

Cette série Taharqa et la nuit est-elle terminée ?

J.A : J’y retournerais bien pour des raisons amicales et du plaisir de ressentir ce lieu, mais je ne referai pas une série bis ou une suite … Taharqa et la nuit appartient à une grande série Les nocturnes. Il s’y trouve aussi des photographies de Martinique. Je ne peux pas arrêter cette série, il faut que l’identité du lieu fasse que ce soit une nouvelle exploration.

(On a pu voir la série Taharqa et la nuit au Musée du Louvre lors de l’exposition « Pharaon des deux terres » en 2022 ainsi qu’au domaine de Chaumont sur Loire Voir article précédent )

La main de l’enfant qui a donné lieu à une exposition à Arles dans ce lieu fascinant les Cryptoportiques sous l’Hôtel de Ville.

J.A : La matière première de mon travail dans la grotte est l’obscurité (ce projet a été réalisé dans les grottes préhistoriques d’Arcy-sur-Cure, qui furent habitées depuis le Paléolithique et hébergent des peintures pariétales datant d’il y a environ 28 000 ans. Les grottes sont des espaces vivants, en constante évolution, sous l’effet de l’action humaine, du XVIe siècle à nos jours, elles sont ouvertes au public).

L’obscurité – un séminaire Science et Art organisé par la Fondation Bettencourt-Schueller

J.A : C’est une notion importante pour moi. Il y a peu de temps j’étais dans un séminaire Science et Art organisé par la Fondation Bettencourt-Schueller sur la créativité et cette recherche de la page blanche. Pour les scientifiques, elle n’existe pas. Ils sont très réticents à la liberté et à la possibilité d’une page blanche et moi je me disais que c’était ce qu’on recherchait toujours, même si en soi cette page blanche n’existe pas vraiment car nous sommes très complexes.

Pour moi, c’est l’obscurité qui m’a permis de créer à l’intérieur de la grotte d’Arcy-sur-Cure. J’avançais avec une petite lampe-bougie, avec une lumière très douce et mon appréhension de la grotte, je ne savais pas ce que j’allais photographier avant d’y aller. Ce rapport au temps, la découverte des lieux, le silence, toutes ces questions que je voulais prendre comme appui pour le travail de création. Il s’est trouvé que je ne savais pas comment faire, en l’absence de lumière dans l’obscurité de la grotte. J’ai eu cette solution de « peindre » avec la petite lampe. Le résultat est cette série faite avec un appareil photo posé sur un trépied, avec un temps de pose très long. J’effectue une espèce de danse, comme dans le laboratoire des Beaux-Arts avec l’agrandisseur sur rail, pour ne pas être vue et pour capter seulement la lumière et pas seulement le noir de la grotte. C’était une manière pour moi d’aborder la grotte et la révéler.

Vue de l’exposition à la BNF – La photographie à tout prix – Une année de prix photographiques à la BnF – 3e édition

Un travail minéral et végétal

J.A : Le minéral et le végétal sont tous les deux pour moi des matières vivantes. L’humidité, le minéral, le sec m’intéressent et lors de ma résidence avec le géobiologue, son discours dépassait cette opposition végétal/minéral. Ainsi, pour les montagnes, on évoque les sommets que l’on a gravi et on ne pense pas beaucoup aux sources, aux nappes phréatiques, au côté humide. Le sec et l’humide sont comme ces deux pôles opposés, qui se complètent et s’attirent, le masculin et le féminin. Ces sources dont le géobiologue est le médecin et dont nous devons prendre soin comme sources d’énergie des lieux. Pour lui, il faut rééquilibrer les deux termes et je n’oppose pas le minéral et le végétal.

En savoir plus

Juliette Agnel est représentée par les galeries Clémentine de la Féronnière (France) et Nicholas Metivier (Canada)

Le prix Niépce

Le prix Niépce 2023 a été attribué à Juliette Agnel, il est doté de 15 000 € par l’ADAGP et PICTO Foundation.

Créé en 1955, le Prix Niépce Gens d’images est le premier prix de photographie professionnelle lancé en France. Il distingue chaque année le travail d’un photographe confrmé, âgé de moins de 50 ans, français ou résidant en France depuis plus de trois ans. Depuis 2016, il bénéfcie du mécénat de Picto Fondation, et du soutien de l’ADAGP. Le lauréat du prix bénéfcie par ailleurs d’une présentation de son travail lors d’un « Atelier Gens d’images » et d’une exposition à la galerie Dityvon de l’Université d’Angers. Ce prix historique a été soutenu dès sa naissance par la BnF qui acquiert régulièrement des œuvres des lauréats.

Photo : Portrait de Juliette Agnel copyright Chiara Santarelli

Trois expositions du Prix Niepce :

La photographie à tout prix – Une année de prix photographiques à la BnF – 3e édition

BNF site François Mitterrand – jusqu’au 24 mars 2024 – Commissariat : Héloïse Conésa

Juliette Agnel – Prix Niepce 2023

Jeu de Paume Tours

du 14 juin au 10 novembre 2024

Université d’Angers

Janvier – mars 2025

Expositions collectives :

Van Gogh et les étoiles – Fondation Van Gogh (exposition collective)

Arles, 1 juin – 8 septembre 2024

Commissariat : Jean de Loisy et Bice Curiger

French photography today, between classic and modern, a new vision of reality

Séoul, Corée du Nord

au Sungkok Museum http://www.sungkokmuseum.org/main/
30 mai – 28 août 2024

Commissariat : Emmanuelle de l’Ecotais

Quelques explications sur les différents formats

24×36 mm petit format 2,4 x 3,6 cm de négatif

6×6 120 moyen format

La chambre : 6×9 cm, plus grand jusqu’à 20×25 cm ou même jusqu’à 50×60 en cm


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