L’extraordinaire destin de Paul Durand-Ruel, Le marchand éclairé des Impressionnistes – talk de Flavie Durand-Ruel

Renoir Le Pont des Arts ©Norton Simon Museum, Pasadena

Renoir
Le Pont des Arts
©Norton Simon Museum, Pasadena

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 « Paul Durand-Ruel fut un précurseur, novateur non seulement par ses choix artistiques mais aussi par les principes qu’il instaura au titre de marchand d’art contemporain.« ,  Flavie Durand-Ruel

Je suis allée à Londres pour écouter la captivante conférence donnée par Flavie Durand-Ruel sur la vie de son célèbre aïeul. Invitée de Spirit now!, groupe de collectionneurs crée à Londres  par Marie-Laure de Clermont-Tonnerre et Anne-Pierre d’Albis, sa descendante nous retrace la vie exceptionnelle de cet homme qui fit de son amour de l’Art une religion. Accueillis au sein du très chic South Kensington Club, nous suivons pas à pas le récit qu’elle conte avec une passion nourrie de ses riches connaissances d’historienne de l’Art.

Talk de Flavie Durand-Ruel pour Spirit now! au "South Kensinghton Club" Londres

Talk de Flavie Durand-Ruel pour Spirit now! au « South Kensinghton Club » Londres

S’il est un mot pour décrire Paul Durand-Ruel, expliquer sa prodigieuse réussite ainsi que son role déterminant dans l’histoire de l’Art, c’est probablement « la Foi ». Une Foi fervente en ses choix, une foi indestructible en ses instincts artistiques lorsque seul contre tous il se bat pour permettre aux Impressionnistes de continuer à produire leurs oeuvres et révéler leur talent au Monde.

Monet The Thames below Westminster ©London National gallery

Monet
The Thames below Westminster
©London National gallery

Qui est donc Paul Durand-Ruel? Un grand bourgeois Parisien, catholique convaincu, royaliste, sérieux et fiable…tout cela paraitrait bien classique si une passion frénétique de la peinture ne l’avait transformé en un véritable aventurier obsessionnel et persévérant de l’Art. Tour à tour bienfaiteur des artistes « refusés » de Barbizon puis des Impressionnistes, éditeur de magazines, visionnaire révolutionnant les règles du métier de marchand d’Art, conquérant de nouveaux  marchés allant même jusqu’aux Etats Unis, joueur acharné frôlant à deux reprises la faillite et au final grand Vainqueur auréolé de gloire!

Paul Durand Ruel photo Archives Durand-Ruel © Durand-Ruel & Cie.

Paul Durand Ruel photo Archives Durand-Ruel © Durand-Ruel & Cie.

Tout a commencé lorsqu’âgé de 20 ans, il rejoint, à contre coeur, l’affaire de son père passé en quelques années de marchand de couleurs à  négociant en tableaux. Paul qui se rêvait missionnaire ou militaire doit se résigner.  Son père l’encourage à découvrir le monde et à voyager partout en Europe. Peut être est ce cela qui l’inspirera plus tard à créer un réseaux international de galeries .

Galerie des Durand Ruel au 1 rue de la Paix photo Archives Durand-Ruel © Durand-Ruel & Cie.

Galerie des Durand Ruel au 1 rue de la Paix
photo Archives Durand-Ruel © Durand-Ruel & Cie.

Le grand déclic de sa vocation artistique lui vient en 1855, lors de l’Exposition universelle de Paris, où il éprouve une grande émotion devant la pièce entièrement consacrée à Delacroix. Il acquiert notamment cette toile « la mort Sardanapale« , oeuvre qui avait été fortement critiquée lors de sa première présentation au Salon  de 1828  » Le plus mauvais tableau du salon » selon la Gazette de France, et qui aujourd’hui trône admirable au Louvre!

Delacroix La mort de Sardanapale ©Musée du Louvre

Delacroix
La mort de Sardanapale
©Musée du Louvre

Delacroix fut le premier artiste qu’il veut représenter. Suivra une longue liste de peintres haïs des critiques, boudés des collectionneurs mais défendus bec et ongle par Paul Durand-Ruel. En 1862, alors agé de 31 ans, Durand-Ruel soutient activement l’Ecole de Barbizon: Théodore Rousseau, Corot, Daubigny, Diaz ou encore Millet dont le célèbre « Angelus » fut acheté et promu par lui.

Millet L'Angelus ©Musée d'Orsay

Millet
L’Angelus
©Musée d’Orsay

Les  « Salons des Refusés » de 1863  puis de 1868, crées par Napoléon III pour permettre aux peintres non retenus par le jury officiel d’être exposés, révèlent à Paul Durand-Ruel le talent des Impressionnistes parmi lesquel Manet qu’il soutiendra jusqu’à sa mort puis dans sa postérité.

Manet La femme au perroquet, 1866 © Metropolitan Museum of Art à New York

Manet
La femme au perroquet, 1866
© Metropolitan Museum of Art à New York

En 1865,  au décès de son père, il reprend à l’âge de 34 ans, les rennes de l’affaire familiale. Il s’attache dès lors, à redéfinir les règles du négoce d’oeuvres d’Art en instituant des principes très novateurs, à la base de celles des galeries d’aujourd’hui. Tout d’abord, Paul Durand-Ruel introduit la règle de l’Exclusivité. Pour ce faire, il se porte acquéreur de l’Atelier entier des artistes qu’il aime. C’est par exemple le cas pour Delacroix, auquel il propose un paiement mensuel pour acheter l’intégralité de ses productions à venir ou encore de Manet dont il acquiert en 1872, 23 toiles d’un coup! Jamais Durand-Ruel ne négociera le prix demandés par ses peintres chéris, et toujours il se battra pour garder des prix élevés avec l’intuition que la valeur perçue d’une oeuvre est liée au niveau de son prix.

Manet Le combat naval, 1872- Acheté 5000 Francs de l'époque par Paul DR

Manet
Le Combat de l’Alabama et du Kersaerge
– Acheté 5000 Francs de l’époque par Paul DR-
c/Philadelphia Museum of Art

Il révolutionne aussi l’Art de l’accrochage, substituant aux murs surchargés des galeries une seule ligne de tableaux à hauteur des yeux. Il invente aussi les expositions monographiques notamment pour Boudin, Renoir, Pissaro ou encore Sisley. De ses voyages de jeunesse, Paul Durand-Ruel retire une ouverture au monde qui le conduit à créer un réseau international de galeries (Londres, Bruxelles, Berlin puis New York) afin d’accéder à une cible élargie d’acheteurs potentiels. Pour accélérer la reconnaissance et la visibilité de ses protégés, il propose un libre accès à ses galeries ainsi qu’à sa demeure, véritable « show room » de sa collection. Dans son salon privé ci-dessous, on peut admirer la « Danse à la ville » (1883) de Renoir à gauche, ainsi que les portes peintes par Monet.

Grand salon de l’appartement de Paul Durand-Ruel, sis 35 rue de Rome à Paris, vers 1900-1910 ; photo Archives Durand-Ruel © Durand-Ruel & Cie.

Grand salon de l’appartement de Paul Durand-Ruel, sis 35 rue de Rome à Paris, vers 1900-1910 ; photo Archives Durand-Ruel © Durand-Ruel & Cie.

Acheteur effréné de tableaux d’artistes alors dénigrés par tous, il a besoin de capitaux. Pour cela, il crée des liens entre l’Art et les institutions financières, c’est une Première! Fait significatif, les prêts sont garantis sur la valeur des cadres et non des tableaux, tant ces derniers sont peu estimés! La principale collaboration se fait avec l’Union Générale qui lui prête en 1882 des moyens considérables pour soutenir ses artistes, avant de sombrer deux ans plus tard dans une immense faillite sommant alors le galeriste de restituer les fonds investis. Enfin la presse, comme moyen d’asseoir sa crédibilité d’expert et de promouvoir les peintres qu’il représente. Durand-Ruel devient ainsi éditeur de deux revues, « la revue Internationale de l’Art et de la curiosité » (1869) puis en 1891 « L’Art des deux mondes » faisant le pont entre l’Europe et les Etats Unis, où s’illustrent de grandes plumes parmi lesquelles Zola, Octave Mirbeau ou André Mellerio.

Degas La Danse au foyer de l’Opéra rue Le Peletier, 1867 ©Musée d'Orsay

Degas
La Danse au foyer de l’Opéra rue Le Peletier, 1867
©Musée d’Orsay

ET surtout L’Art avant Tout!! Ses instincts artistiques l’emmènent vers les Impressionnistes dès 1871. Cette année là, inquiet des événements violents en France, Paul Durand Ruel part à Londres où il ouvre une galerie sur New Bond street. C’est à Londres que le marchand rencontre Monet, présenté par Daubigny, puis Pissaro . Rentré en France, il se lie à Sisley, Degas, Manet et plus tard Berthe Morisot ainsi que Renoir. Avec tous, il entretient des relations intimes au point que son propre fils, Georges est le parrain de Jean Renoir, fils du peintre.

« Paul Durand-Ruel fut non seulement un « œil » pour les artistes qu’il a découverts, soutenus et défendus, ce fut l’ami sans faille de ses protégés : les artistes qu’il voulait faire connaître de leur vivant » précise Flavie DR .

Renoir Portrait de paul Durand-Ruel, 1910 ©Musée du Louvre

Renoir
Portrait de paul Durand-Ruel, 1910
©Musée du Louvre

En 1874, il organise l’exposition de son groupe d’Impressionnistes dans le studio du photographe Nadar.  Les critiques les clouent au piloris « Un groupe de personnes qui créent le pire de l’Art(..) Il faudra dire à M Pissaro que les ciels ne sont pas violets etc... » . Fiasco encore pour l’ exposition suivante des Impressionnistes, qu’il monte dans sa galerie en 1876. Et pourtant Durand -Ruel continue à soutenir financièrement à fonds perdus ses protégés leur offrant tout ce dont ils ont besoin pour vivre et produire leurs oeuvres. Il continue également ses abondants achats de tableaux. Comment trouver le financement nécessaire à ces dépenses outrageuses? La faillite de l’Union générale en 1884 le pousse vers la ruine, il est endetté de près d’1 mIllion de Francs.

Maria Cassatt La Toilette de l’enfant © Art Intitute of Chicago

Maria Cassatt
La Toilette de l’enfant
© Art Intitute of Chicago

Il n’a d’autre solution que de tenter la grande aventure Américaine! Une femme peintre va l’aider dans la conquête des Etats Unis, Mary Cassatt. Elle sera son introduction et son intermédiaire auprès de toutes les grandes familles industrielles richissimes Américaines. A commencer par son propre frère Alexander Cassatt et les Havemeyer puis les Fuller, les Canon, les Palmer , Les Fricks etc..L’opportunité se présente en 1886, lorsque James F. Sutton invite Paul Durand Ruel à participer à une exposition de l’American Art Association de Madison square sur les oeuvres des Impressionnistes Français. Durand Ruel et son fils embarquent pour l’Amérique emportant avec eux 300 tableaux. C’est un succès!  l’exposition rencontre enfin l’engouement du Public et de la Presse!  Les Havemeyer lui achète le « Saumon » de Manet annonçant le début de centaines d’ acquisitions  à venir. Au total, au cours de sa vie  Durand Ruel leur vendra deux cent trois tableaux sur les cinq cent vingt cinq de leur collection!

Manet Le Saumon

Manet
Le Saumon

Dès 1888, Paul Durand-Ruel ouvre sa première galerie à New York . Comptant dans sa clientèle toutes les grandes familles de collectionneurs, sa fortune est assurée, il peut commencer à rembourser ses dettes. Mieux encore, le succès retentissant Outre-Atlantique déclenche un nouvel intérêt en Europe pour ses artistes jadis maudits. En témoigne l’immense succès de l’exposition Impressionniste de 1905 à sa galerie Londonienne où sont présentées pas moins de 300 tableaux.

Grafton Gallery, Londres photo Archives Durand-Ruel © Durand-Ruel & Cie.

Grafton Gallery, Londres
photo Archives Durand-Ruel © Durand-Ruel & Cie.

En France également, un élan d’enthousiasme pour les Impressionnistes apparait dès 1890 avec la reconnaissance de Renoir, de Pissaro et Monet. Durand Ruel organisera à partir de ce moment près de 200 expositions à Paris. De 1890 jusqu’à sa mort en 1922, Paul Durand-Ruel achète près de 12.000 tableaux dont 1.000 Monet, environ 1.500 Renoir, 400 Degas et autant de Sisley et de Boudin, environ 800 Pissarro, près de 200 Manet et près de 400 Mary Cassatt.

Une merveilleuse revanche pour celui que tous traitaient de fou, qui persévérant des années durant dans un soutien sans faille, généreux mécène pour ses protégés aux besoins quelque peu dispendieux (à la demande de Monet, c’est Durand-Ruel qui financera pour lui l’achat de Giverny, c’est également lui qui règlera à plusieurs reprises les loyers de Renoir etc..), et qui connait enfin le succès et la reconnaissance mondiale !

« Enfin les maîtres impressionnistes triomphaient comme avaient triomphé ceux de 1830 (Ecole de Barbizon) Ma folie avait été sagesse. Dire que si j’étais mort à soixante ans, je mourais criblé de dettes et insolvable, parmi des trésors méconnus… » Paul Durand-Ruel

Caroline d’Esneval

En savoir plus sur:

*Flavie Durand-Ruel a étudié aux USA, et travaillé chez Christie’s à New York puis à Paris pendant 12 ans. Depuis 2006, elle se consacre aux Archives Durand-Ruel à Paris où elle étudie la vie passionnante de son aïeul Paul Durand-Ruel. Elle se concentre sur la recherche de l’historique des œuvres passées par la galerie et a publié, avec son oncle Paul-Louis Durand-Ruel, les Mémoires de leur ancêtre (Flammarion, 2014). Elle contribue à de nombreuses expositions, (parmi lesquelles la très belle exposition « Paul Durand-Ruel, Le Pari de l’Impressionnisme » du Musée du Luxembourg -Oct 2014-Fév 2015), donne des conférences à l’international, et travaille à l’élaboration du Catalogue Critique des œuvres de l’artiste postimpressionniste Albert André, avec les conservateurs des musées du Gard Alain Girard et Béatrice Roche.

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** Spirit now!:  Marie Laure de Clermont-Tonnerre et Anne Pierre d’Albis ont fondé Spirit now! à Londres pour offrir, à un groupe d’amis passionnés d’Art, un programme de conférences et visites privées. Y interviennent des personnalités renommées de la scène artistique internationale (Directeurs de Musées, Commissaires d’exposition, Artistes, philosophes, écrivains etc..).Pour toute information sur Spirit now!  veuillez contacter mldect@gmail.com ou apdalbis@gmail.com.

Flavie Durand-Ruel avec Marie- laure de Clermont Tonnerre et Anne Pierre d'Albis , Spirit now!

Flavie Durand-Ruel avec Marie- laure de Clermont Tonnerre et Anne Pierre d’Albis , Spirit now!

Flavie Durand-Ruel et moi! Talk Spirit now! au South Kensingthon Club

Flavie Durand-Ruel et moi!
Talk Spirit now!
au South Kensingthon Club

***South Kensinghton Club in London: « An innovative private members’ club, inspired by a spirit of adventure and a multicultural perspective. The Club draws on ancient rituals from around the world to promote fitness, health and the spirit of discovery. It is simultaneously a place to learn and be inspired, to connect with like-minded individuals, or to retreat and unwind in total privacy. » Luca del Bono – SKC – http://www.southkensingtonclub.com

 

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