Qui a peur des femmes photographes ?

Qui a peur des femmes photographes ©Thegazeofaparisienne

Qui a peur des femmes photographes
©Thegazeofaparisienne

ENGLISH VERSION (click here)

Par Florence Briat Soulie et Anne Lesage.

Première partie : 1839-1919

ulia Margaret Cameron(1815-1879)Mrs Herbert Duckworth, 12 avril 1867Epreuve sur papier albuminéà partir d’un négatif sur verre au collodionParis, BnF, Estampes et photographies© Paris, Bibliothèque nationale de France

ulia Margaret Cameron(1815-1879)Mrs Herbert Duckworth, 12 avril 1867Epreuve sur papier albuminéà partir d’un négatif sur verre au collodionParis, BnF, Estampes et photographies© Paris, Bibliothèque nationale de France

Les Femmes Photographes, ne sont elles pas celles qui se seraient le plus appropriée l’objectif ? Celles qu’on appelait les Kodak Girls ?

Celles encore que nous découvrons actuellement  à l’Orangerie (1839-1919)  et au musée d’Orsay (1918-1945). Celles plus proches aussi, comme mon aïeule,  qui début 1900, était passionnée de photo, qui avait son propre laboratoire et était très au fait des nouvelles techniques. Elle s’amusait à mettre en scène ses soeurs, ses nièces, je pense  en particulier à un portrait de sa soeur posant avec sa fille à la manière d’une maternité de Vigée Lebrun, elle s’intéressait également à l’actualité (guerre 14-18), l’astronomie, les voyages.. et faisait aussi partie d’une société astronomique.

L’histoire de ces femmes photographes est mise à l’honneur par ces deux musées. Ces femmes qui sont présentes dès les premiers daguerréotypes  et se font une vraie place dans cet univers de l’image. Cette exposition nous révèle leur histoire et la nôtre, dépassant l’anecdote. Ce n’est pas seulement de simples albums de famille, mais la vie intime des femmes qui trouve une  vraie dimension artistique.

Les femmes s’imposent en effet différemment des hommes,  en Grande Bretagne, dans les familles aristocratiques, ce seront les débuts des albums photo de famille mais pas seulement. Ces photographes ont leur propre vision artistique et utilisent leur entourage familial et amical. Elles réalisent des oeuvres qui vont au delà de ce que nous aurions pu nous attendre de la part de femmes au XIXe et début XXe. Certaines auraient peut être voulu être peintres, mais avec la photographie qui est à leur portée de main, tout est possible…

Ce phénomène est unique dans le Royaume Uni et n’existe nulle part ailleurs en Europe.  A la tête du royaume,  une femme, la Reine Victoria, qui adore la photographie. Ce médium devient un loisir féminin très à la mode et, à Windsor est installé très tôt un laboratoire.

Alors qu’en France, l’impératrice Eugénie est très peu passionnée par le sujet, Napoléon ne s’y intéresse surtout que par la possibilité d’un moyen de propagande politique, évidemment détournée par les opposants politiques au Second Empire. Je ne peux m’empêcher de penser aux plaques stéréoscopiques satiriques « les Diableries » !

Gertrude Käsebier (1852-1934)Blessed Art Thou Among Women (Tu es bénie entre toutes les femmes), 1899Epreuve au platine, 23 x 13,2 cmAlfred Stieglitz Collection, 1933New York, Metropolitan Museum of Art© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA

Gertrude Käsebier (1852-1934)Blessed Art Thou Among Women (Tu es bénie entre toutes les femmes), 1899Epreuve au platine, 23 x 13,2 cmAlfred Stieglitz Collection, 1933New York, Metropolitan Museum of Art© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / image of the MMA

A l’occasion de cette exposition, le Musée de l’Orangerie  présente exceptionnellement un album qui appartient à la collection de la Reine Elisabeth II et qui évoque le rôle de la famille royale, celui de la princesse Alexandra qui deviendra la Reine photographe, femme d’Edouard VII, le souverain de l’Entente cordiale, et qui a débuté par les photocollages,

Le photocollage  est obtenu sans chambre (objectif), soit on utilise des photos du commerce,soit on les fait soi-même. On s’approprie ainsi des photographies, sans recourir à l’appareil de prise de vues, c’est un phénomène très féminin.

J’imagine ces élégantes dans les salons, se retrouvant, tournant les pages des albums, s’amusant d’une anecdote, se donnant des conseils, s’échangeant l’image rare trouvée je ne sais où, où tout simplement admirant le beau portrait d’un proche, un vrai loisir, où la femme a un très beau rôle. Le grand jeu est de reconnaître des personnes, trouver les codes, même les histoires sentimentales sont mises en scène.  Lady Filmer met en images son flirt avec le futur roi Edouard VII, ses scrapbooks sont très connus, décorés d’aquarelles et ont un grand succès.

En effet, qui mieux qu’elles,  pourraient photographier des scènes si intimes, mettre en scène les enfants, ou même oser séduire un grand sculpteur ? Certaines seront très célèbres Cameron, Käsebier…

Lady Clementina Hawarden , la femme d’une des plus grandes fortunes d’Angleterre, prend même la liberté de photographier ses filles dans des poses transgressives de prostituées. Ce sont des femmes ensemble tranquilles, excentriques. Ces photos n’étaient pas faites pour être exposées et montrent la grande liberté d’expression que la femme peut avoir à l’époque,  dès les années 1860 – ce sont parmi les images les plus subversives de l’exposition. Des filles de bonne famille ne se seraient jamais permises de se montrer ainsi à des hommes.

Julia Margaret Cameron (1815-1879), mère de douze enfants, très excentrique et aussi très conventionnelle, portraitiste de sa nièce Julia Margaret Cameron, mère de Virginia Woolf, jouera sur la sensualisation des enfants, sans arrière-pensées : cette photo du baiser entre deux enfants n’est autre que « le baiser biblique » de la paix. Elle est très célèbre et il existe d’ailleurs sur elle un catalogue raisonné.

Qui a peur des femmes photographes ©Thegazeofaparisienne

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Ces Kodak Girls aiment photographier des célébrités et dans cette Angleterre victorienne, Julia Margaret Cameron est l’amie de toute l’élite artistique intellectuelle de son temps. Elle poursuit les Grands Hommes, ce qui lui permet aussi de faire des portraits qu’aucun homme n’aurait pu faire, à la fois parce-qu’elle est leur amie et à la fois parce-qu’elle est une femme. Ne pas oublier que Julia Margaret Cameron a une très haute idée de son talent et de sa mission et quand elle photographie Herschel, elle n’hésite pas à lui ébouriffer les cheveux pour lui donner une image de génie universel ! Elle lui dit : « J’ai senti le devoir de donner à la Nation votre portrait »

Gertrude Käsebier (1852-1934) sera la seule femme au monde qui  fera le portrait de Rodin avec qui  elle entretiendra une correspondance, qu’elle signait « de tout coeur d’artiste à un autre artiste ». Elle qui aurait voulu être peintre, travaille le négatif avec des pigments au pinceau et elle retouche ses photos. La photo  Blessed Art Tou Among Women, de 1899 est très belle, le voilage de la robe traité en transparence, cette femme blanche qui semble irréelle, comme un ange, contraste auprès de sa fille en noir : je pense à Odilon Redon, à la peinture symboliste de la fin du XIXe siècle.

« C’est Rodin en présence d’une femme » : Käsebier à propos de son portrait du sculpteur

Qui a peur des femmes photographes ©Thegazeofaparisienne

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Kasebier a construit sa carrière sur la maternité : « la crèche » fut la  photo la plus chère,  jamais vendue en 1899.

Les professionnelles françaises photographient des scènes de la vie urbaine, à la différence des Britanniques qui ne pouvaient pas poser leurs trépieds dans les rues de Londres. De la même manière, les femmes peintres n’allaient pas dans les cafés à l’inverse des hommes Degas, Toulouse-Lautrec…

Un cas unique dans la photographie est le couple de photographes Disderi : le mari, titulaire du brevet de la carte de visite et richissime terminera ruiné ; sa femme qui aura une carrière indépendante de photographe, d’abord installée à Brest, s’installera à Paris rue du Bac.

Qui a peur des femmes photographes ? ©Thegazeofaparisienne

Qui a peur des femmes photographes ?
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Des sociétés se créent, d’abord britanniques où les Ladies sont les bienvenues, comme la Royal Photographic Society of London, puis en France mais où il est très difficile quand on est une femme d’y appartenir. On peut alors les compter sur les doigts de la main.

Ces femmes ont su exploiter au maximum cette porte ouverte vers l’intime à laquelle les hommes trouvaient porte close. Elles nous laissent un témoignage unique et nous surprennent par leur audace et leur sensibilité artistiques, l’idéal de beauté féminine, le sentiment maternel…

L’exposition se termine par les « Suffragettes » – le film de Sarah Gavron leur est consacré (2015, avec Meryl Streep et Helena Bonham Carter), avec le portrait de Susan Brownell Anthony (1820 – 1906) vers 1899, auteur de l‘Histoire du suffrage féminin e qui joua notamment un rôle central dans la lutte pour le suffrage des femmes aux États-Unis : la photographie, un art en invention, rejoint la lutte révolutionnaire des femmes pour l’égalité

« Les femmes ont pendant des siècles servi aux hommes de miroirs, elles possédaient le pouvoir magique et délicieux de réfléchir une image de l’homme deux fois plus grande que nature. Sans ce pouvoir la terre serait probablement encore marécage et jungle. » Virginia Woolf, Une chambre à soi, 1927

Florence Briat Soulie

Deuxième partie : 1918-1945

Des Femmes photographes ?
Madame Yevonde, Portrait de Joan Maude, 1932, vivex color print 1932, Londres National portrait gallery@Yevonde Portrait Archive

Madame Yevonde, Portrait de Joan Maude, 1932, vivex color print 1932, Londres National portrait gallery@Yevonde Portrait Archive

La proposition du musée d’Orsay est tout autre: la grande guerre est passée par là. Les femmes affranchies du périmètre strictement familial ou des sociétés scientifiques où elles ont l’habitude d’exercer, partent à la conquête de nouvelles pratiques photographiques.
Etre une femme photographe après la grande guerre, c’est rivaliser avec les hommes.
Etre une femme photographe entre deux guerres c’est témoigner et revendiquer son identité: sexuelle, politique, professionnelle…
Etre femme photographe c’est aussi mettre à la disposition d’une représentation, une conception pure et plasticienne.
Ainsi dès la première salle, le ton est donné: à nous de recevoir le portrait de l’actrice Joan Maude par Madame YEVONDE qui hésita longtemps entre la lutte pour le droit des femmes et la profession de photographe. Grand bien lui en a pris puisqu’elle en maitrisa parfaitement les techniques et particulièrement le Vivex, inspiré par les couleurs saturées du cinéma et du technicolor. On entre donc de plain-pied dans la professionnalisation de cette pratique pour les femmes, et ce dès 1932.
… et les hommes dans tout cela ?
Sur le caractère spécifiquement féminin de telle ou telle photographie, le critique S.R.
Nalys écrit au sujet des femmes photographes lors d’une exposition qui leur est dédiée  en 1937 : « L’homme brutal braque un objectif comme une mitrailleuse. La femme, elle, le manie tendrement, après avoir caressé du regard le sujet qu’elle se propose de fixer. Un abîme sépare les deux gestes : la féminité. ».
Laure Albin-Guillot, Nu masculin 1935-1939 @Laure Albin-Guillot / Roger-Viollet

Laure Albin-Guillot, Nu masculin 1935-1939 @Laure Albin-Guillot / Roger-Viollet

Marianne Breslauer, Selfportrait, berlin 1933©Estate of Marianne Breslauer

Marianne Breslauer, Selfportrait, berlin 1933©Estate of Marianne Breslauer

Réducteur pour le moins …Hors sujet en réalité si l’on observe que les femmes ne cherchent particulièrement à se comparer à leurs confrères dans l’exercice de la photographie

Ainsi elles abondent avec une certaine jouissance le genre photographique du Nu. On remarque l’élégance du Nu masculin photographié par Laure Albin-Guillot  vers 1935. Une maitrise de l’éclairage qui par un subtil équilibre entre ombre et lumière,  tant à la prise de vue qu’au développement, dissimule à peine ou révèle subtilement les poils pubiens. Nous ne sommes donc plus dans la statuaire ou l’académie, mais dans le désir féminin tout à fait assumé de l’être, de la beauté.
Appétence aussi  de revues dites « légères » qui fleurissent dans les années 30, premiers commanditaires des photographes, comme Paris Magazine, Pages Folles, Pour lire à deux)…
 Une distance et même un jeu se créent entre l’objectif et le sujet, ces femmes photographes revendiquent leur témoignage soit sur guerre, soit sur  des pratiques sexuelles,  interrogeant et chargeant parfois leur époque…
On pense bien sûr à Germaine Krull qui titre un portfolio « etudes de Nus » tout en montrant un couple de femmes au lit, draps froissés, mais dont les sexes et les seins sont dissimulés soit par la posture soit par les draps… Elle répond en douceur aux photographies conçues en leurs temps par des hommes et pour des hommes consignant la femme dans un statut d’objet érotique…
Gerda Taro, amante et collègue de Robert Capa,  couvre jusqu’à en mourir, la guerre d’Espagne en tant que reporter. Sans concession: « Portrait d’un homme victime des bombardements à la morgue », 1937.
Tina Modotti, Femme au drapeau, 1930

Tina Modotti, Femme au drapeau, 1930

Tina Modotti, dont Edward Weston fût le mentor exerce avec une extrême rigueur voire sévérité le métier de photographe sur une courte durée (entre 1923 et 1930); pour finalement tout abandonner et partir se battre aux côtés du Komintern en Union soviétique. Elle produit une photographie construite, descriptive et sans compromis: ainsi elle se proclame « photographe, rien de plus »; pourtant sa production sous-entend autant qu’elle décrit « objectivement ». Le constructivisme de ses photographies annonce t-il déjà le militantisme qui agite la photographe? 

Je suis photographe ( … ET femme)
S’affirmer photographe au sens professionnel, y trouver une contrepartie permet de disposer ainsi que le réclamait Virginia Wolf, en 1929  d’une « chambre à soi », une sorte de lieu intime dans l’espace privé ou professionnel de la chambre noire.
L’autoportrait révèle la femme photographe, la femme moderne, mais aussi par le jeu de miroirs leur multiplicité: on est femme, photographe, artiste, mère, épouse, maitresse, muse..Voici Claude Cahun, homosexuelle, juive et socialiste qui recherche une image dans laquelle cohabiteraient tous les aspects de son être.
Claude Cahun,Autoportrait vers 1928 ©claude Cajun

Claude Cahun,Autoportrait vers 1928 ©claude Cajun

Garda Taro, La morgue de après les bombardements , Espagne 1937 ©Gerda Taro © International Center of Photography 1937

Garda Taro, La morgue de après les bombardements , Espagne 1937 ©Gerda Taro © International Center of Photography 1937

L’un des autoportrait de femme photographe le plus touchant est celui de Marianne Breslauer en 1933; Nue sous une étoffe soyeuse comme ses cheveux qui cachent son visage, attentive au réglage de son appareil et manipulant avec une infinie douceur le déclencheur de son appareil. La composition est parfaitement équilibrée, un peu décalée, pudique et exhibitionniste :  la pointe du sein répond à celle de l’objectif, la douceur de la peau à la froideur de l’appareil , la robe entreouverte à une chambre noire hermétique. Nous sommes bien là invités dans un cadre à la fois intime et public. Ainsi la chambre (noire) est  avant tout le lieu ouaté où l’acte créatif peut s’exercer en toute liberté.. mais qui finit toujours par une révélation, par se donner à voir.

Il y aurait encore beaucoup à dire…mais mieux vaut voir cette exposition riche et se laisser toucher par les photographies qui selon votre humeur du moment capteront davantage votre sensibilité… il n’est pas interdit d’acquérir le catalogue pour mieux y revenir une fois l’exposition terminée. il est magnifique et parfaitement documenté.
 Anne Lesage

Musée d’Orsay et musée de l’Orangerie 14 octobre 2015 – 24 janvier 2016

Commissariat général Ulrich Pohlmann, conservateur en chef de la collection de photographies du Stadtmuseum, Munich
Commissariat Thomas Galifot, conservateur au musée d’Orsay, pour la 1ere partie 1839-1919
Marie Robert, conservatrice au musée d’Orsay, pour la 2eme partie 1918-1945
Qui a peur des femmes photographes ? Catalogue.

Qui a peur des femmes photographes ?
Catalogue.

 

 

3 réflexions sur “Qui a peur des femmes photographes ?

  1. Très bel article Florence, sensibles et beaux portraits, lus d’un trait comme toujours. Je connaissais mieux les hommes, a l’exception de Taro. Un grand merci. Très belles fêtes de fin d’année. Amitiés Sophia

    Sophia Noguier Envoyé de mon iPhone

    >

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