Francesca Woodman (1958–1981) Une sensibilité à fleur d’émulsion…

Francesca Woodman, And I Had Forgotten How to Read Music, Providence, 1976. © Betty and George Woodman

Francesca Woodman, And I Had Forgotten How to Read Music, Providence, 1976. © Betty and George Woodman

Faut-il tenir compte d’une mort prématurée (22ans) aussi tragique que violente pour comprendre le travail de Francesca Woodman photographe hors du commun ? Interrogation omniprésente, en effet qui accompagne le visiteur tout le long de cette grande exposition rétrospective « On being an angel » dédiée à Francesca Woodman  organisée par le FOAM à Amsterdam (jusqu’au 9 mars, courrez-y !) et bientôt à la Fondation Henri Cartier-Bresson (du 11 mai au 31 juillet 2016)

Il serait toutefois superficiel de ne s’arrêter qu’à la mort de l’artiste quand on découvre une œuvre tout aussi prolifique (plus de 800 tirages) que mature. Le corpus photographique de Francesca Woodman est évidemment passionnant si on en connaît la fin, mais tout autant si l’on y observe la détermination et la constance avec laquelle l’artiste met en scène le corps dont la disparition passe d’abord par l’exhibition et une sexualité souvent contenue. Une préoccupation dans l’air du temps des années 70 où Francisca Woodman (contemporaine de Robert Mappelthorpe et de Nan Goldin entre autres)  admire particulièrement ses aînés Man ray, Weegee , Diane Arbus…

 

WOODMAN Francesca (1958-1981), Untitled, Providence, Rhode Island, 1975-78 © Betty and George Woodman.

WOODMAN Francesca (1958-1981), Untitled, Providence, Rhode Island, 1975-78 © Betty and George Woodman.

Si ses photographies décrivent un travail d’une maturité incroyablement précoce on peut aussi y trouver une œuvre prometteuse qui n’aura pas eu le temps de s’accomplir : « don’t forget she was a kid » n’a eu de cesse de répéter sa mère après son suicide. Ses parents sont artistes ce qui explique en partie son intérêt pour l’art. En leur compagnie, elle passe ses étés en Italie, puis y retourne une année entière grâce à une bourse d’étude et se forme à l’histoire de l’art. La photographie qu’elle a choisi dès l’âge de 13 ans sera son principal moyen d’expression avec la vidéo et la poésie. Elle tient aussi un journal intime dans lequel les phrases sont aussi poétiques que prémonitoires.

Francesca Woodman, Untitled (1975) © Betty and George Woodman.

Francesca Woodman, Untitled (1975) © Betty and George Woodman.

Très jeune, face à l’objectif qui la fixe le plus souvent, elle assume de vrais choix artistiques : ce sera noir et blanc, du 6×6, une performance presque une chorégraphie dans un décor minimal. L’irruption dans ce dispositif d’un étrange répertoire iconographique constitué d’animaux morts, empaillés, tissus fatigués, crânes, miroirs, murs délabrés… enrichit la mise en scène de vanités  sublimées –comme bien souvent- par l’érotisation du corps : sa posture, sa nudité, sa torsion. Enfin de latent à omniprésent, s’impose le désir de disparition: dans des cachettes, dans un mouvement que le temps de pause réduit à fantôme, dans la surexposition, enfin l’enfouissement et la dissimulation d’un corps toujours dénudé de plus en plus désincarné …

Francesca Woodman, Space 2, Providence, Rhode Island, 1976, Gelatin silver print, 13.7 x 13.3 cm, Courtesy George and Betty Woodman , © George and Betty Woodman

Francesca Woodman, Space 2, Providence, Rhode Island, 1976, Gelatin silver print, 13.7 x 13.3 cm, Courtesy George and Betty Woodman , © George and Betty Woodman

Elle,  contre un mur se recouvre  de pans de papiers peints et donne l’impression de s’y intercaler comme pour mieux s’y dissoudre. Sensualité des matières, comme le délabrement du  mur ou du grain de peau, qui semble lutter contre la mécanique d’une inéluctable disparition. Oxymore visuel où le médium photographique révèle un effacement et qui plus est, se donne à voir au monde. Ainsi sont les artistes…

Francesca Woodman, from Eel Series, 1978. © Betty and George Woodman.

Francesca Woodman, from Eel Series, 1978. © Betty and George Woodman.

Vers la fin, avant son drame, Francesca Woodman  travaille avec des grands formats: des diazotypes (photographies imprimées sur des calques d’architecte), introduit la couleur et utilise la vidéo… Un renouveau qui ne tarde pas à être contrarié par le retour de ses vieux démons… L’œuvre de Francesca Woodman n’est pas seulement une préfiguration de son destin tragique, elle figure bien concrètement sa manière d’être au monde et l’anxiété qui en découle. Elle nous livre ainsi un témoignage d’une sensibilité incroyablement bouleversante. Et par une angoissante énigme lancée comme un défi à notre manière de regarder son œuvre, elle écrit dans son journal Intime « You cannot see me from where I look at myself »*. Une œuvre toute en performances avec l’émulsion comme seul témoin. Sublime.

*« Vous ne pouvez pas me voir de là où je regarde en moi. » (Francesca Woodman).

Anne Lesage

Francesca Woodman Untitled, New York, 1979 © George and Betty Woodman

Francesca Woodman Untitled, New York, 1979 © George and Betty Woodman

Francesca Woodman Caryatid, New York, 1980 Diazotype, 227.3 x 92.1 cm © George and Betty Woodman

Francesca Woodman Caryatid, New York, 1980 Diazotype, 227.3 x 92.1 cm © George and Betty Woodman

 

 

« On being an Angel » A retrospective exhibition featuring works from the exceptional oeuvre of American photographer Francesca Woodman (1958–1981). Jusqu’au 9 mars 2016.

FOAM
Keizersgracht 609
1017 DS Amsterdam
Tel. + 31 (0)20 5516500

Francesca Woodman – On being an angel – Fondation Henri Cartier-Bresson

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