Eblouissante rétrospective de Zao Wou-Ki à Gianadda

Triptyque 1982, 200x525 cm Zao Wou-Ki fondation Gianadda- Inauguration par D. de Villepin. Décembre 2015

Zao Wou-ki Triptyque 1982, 200×525 cm, ©gersendedefoucaud

 

« Je peins ma propre vie, mais je cherche aussi à peindre un espace invisible, celui du rêve, d’un lieu où l’on se sent toujours en harmonie, même dans des formes agitées de forces contraires » Zao Wou-Ki *

J’y suis retournée une seconde fois… Je l’ai tellement aimée, cette exposition! J’ai voulu revoir ces œuvres si fortes et émouvantes, réunies dans cette impressionnante rétrospective de l’oeuvre peinte de Zao Wou-ki, la plus importante depuis celle du Jeu de Paume de Paris en 2003. Et une nouvelle fois, j’ai ressenti cette énergie bienfaisante, presque physique, que transmettent ses couleurs vibrantes, son geste puissant, mais aussi cette grâce infiniment poétique, comme une musique, un souffle qui résonne en nous. Ce souffle si particulier, auquel son ami, le poète François Cheng, membre de L’Académie Française, rend hommage dans ces vers, dont l’intégralité du poème ouvre le catalogue de la rétrospective.

Extrait de « A Celui qui contemple l’oeuvre de Zao Wou-ki » , par François Cheng (membre de l’Académie Française)

« Entends-tu ce soufle qui vient de loin,

Plus loin que toute mémoire,

Plus loin que tout horizon?

Ne l’entends tu pas résonner

Pourtant, basse continue,

au plus intime de toi? (...) »

 Zao Wou-Ki fondation Gianadda- Inauguration par D. de Villepin. Décembre 2015 ©TheGazeofaParisienne

Zao Wou-Ki fondation Gianadda- Inauguration par D. de Villepin. Décembre 2015
©TheGazeofaParisienne

Il est ce peintre à la fois Chinois et Occidental, au confluent de deux cultures si éloignées qui trouvent leur synthèse dans son oeuvre magistrale. De l’Occident, il a fait sienne la représentation abstraite, la liberté formelle, l’utilisation de la peinture à l’huile et surtout ses couleurs expressives, portant les tumultes et la richesse de sa vie intérieure. De l’Asie, il exprime une fusion instinctive avec la nature, l’importance de l’espace et du vide, le souffle, le signe et bien sur la maîtrise innée de l’Encre.

Encre de Chine sur papier 1972 ©TheGazeofaParisienne

Encre de Chine sur papier, 1972, ©TheGazeofaParisienne

Cette exposition magnifiquement orchestrée à quatre mains par les commissaires Daniel Marchesseau et Yann Hendgen, nous convie à un voyage en « Zaowoukie » comme Claude Roy aimait à qualifier le « pays » imaginaire du peintre. Un voyage intinérant et chronologique, au fil des quelques 80 oeuvres rassemblées à Gianadda, qui jalonnent son cheminement artistique depuis son héritage figuratif jusqu’à la découverte de son propre langage: l’Abstraction Lyrique.

Triptyque 1987-88 200x486cm ©TheGazeofaParisienne

Triptyque 1987-88, 200x486cm, ©TheGazeofaParisienne

Dès les premières oeuvres exposées, l’influence de la peinture Européenne est très présente. Zao Wou-ki est fasciné par les grands maîtres comme Renoir, Matisse, Cézanne, Picasso, Modigliani etc…., dont il a découvert les oeuvres grâce à des cartes postales rapportées de Paris par son oncle ou en feuilletant les catalogues d’expositions achetés à Shanghai.  Instinctivement, il sent que là est le chemin de son expression picturale. Aussi décide-t-il en 1948, de quitter la Chine pour s’installer à Paris, afin de s’imprégner totalement de l’Art Occidental. Dans ses premier tableaux Parisiens, on retrouve des éléments inspirés de Picasso, Cézanne ou Matisse qui le touchent particulièrement.

Nu assis avec une nature morte 1948

Nu assis avec une nature morte
1948

En 1951, lors d’un voyage à Berne, il découvre l’oeuvre de Paul Klee. Cette rencontre artistique est déterminante: elle lui révèle la voie pour s’affranchir de la figuration, inhérente à ses apprentissages Chinois, par le biais du signe. Les oeuvres de Zao Wou-Ki sont très imprégnées de cette influence jusqu’au milieu des années 50.

Vase, Théière, verre et fruits, 1953 ©TheGazeofaParisienne

Vase, Théière, verre et fruits, 1953, ©TheGazeofaParisienne

Vent, 1964 Centre Pompidou, Paris, Photo Dennis Bouchard

Vent, 1964,Centre Pompidou, Paris,
Photo Dennis Bouchard

En 1954, une nouvelle étape est franchie, avec  » Vent« , la première oeuvre de Zao wou-ki qui bascule dans l’abstraction sans aucune référence à un objet.

« Le premier tableau qui ne racontait rien si ce n’est l’évocation du bruissement des feuilles ou du moutonnement de la surface de l’eau au passage de la brise » Zao Wou-Ki.

Que de beauté dans ce mouvement fluide, dans cette lumière douce et sensuelle!

 

Paris est, à ce moment là,  en pleine effervescence artistique et très vite le peintre se lie d’amitié  avec des artistes talentueux tels Viera da Silva, Hans Hartung, Soulages….Avec ce dernier, il part pour un long voyage qui le mènera aux Etats Unis, puis en Asie. A son retour à Paris à la fin des années 50, sa peinture suit une nouvelle évolution: le signe disparait à son tour de ses toiles pour une abstraction totale et informelle. Zao Wou-ki a trouvé son langage, il s’affirme comme figure incontournable de l’Abstraction lyrique. Du geste puissant et libre nait le mouvement, l’énergie, où se lisent ses émotions, les vibrations de son monde intérieur.

 

 

 

 

 

L’exposition à Gianadda présente une douzaine polyptyques exceptionnels très grands formats ( 3 à 5 mètres), à partir du début des années 60, réunis dans la grande salle principale de la fondation. L’effet de les voir tous ensembles, se faire face, est absolument spectaculaire.

On y admire notamment l' »Hommage à Edgar Varèse« (1964), que Zao Wou-ki a rencontré en 1954 lors de la représentation de son oeuvre « Désert », au théâtre des Champs Elysées. Sa musique très avant-gardiste, aux accents « électroniques » suscite scandale et rejet du public. Cependant, Zao Wou-ki est sensible à ses sons très « abstraits » et au rôle donné au silence, aussi important que les sons eux-mêmes. Cette oeuvre monumentale a été offerte au Beaux-Arts de Lausanne par Françoise Marquet en 2015.

Hommage à Edgar Varèse 1964, 255x345 cm Musée cantonal de beaux Arts de Lausanne, don F. Marquet. ©TheGazeofaParisienne

Hommage à Edgar Varèse, 1964, 255×345 cm
Don de Françoise Marquet au Musée Cabtonnal des Beaux Arts de Lausanne.
©TheGazeofaParisienne

La fin des années 60 est une période douloureuse pour Zao Wou-ki, très éprouvé par la maladie grandissante de May. Sa deuxième épouse, si belle et  aimée, décède tragiquement en 1972. Le peintre lui rend un vibrant hommage avec « En mémoire de May  » (1972). Une oeuvre poignante, remplie de souffrances et de larmes, avec ce corps à l’allure d’un vautour échoué, reflétant le chaos de la vie et la désolation de la mort.

En Mémoire de May 1972, 200x525 cm Centre Georges Pompidou. Don de l'Artiste à l'état Français en méoire de son épouse. ©TheGazeofaParisienne

En Mémoire de May, 1972, 200×525 cm
Centre Georges Pompidou. Don de l’Artiste à l’état Français,©gersendedefoucaud

Après de longs mois de détresse, où il est incapable de peindre, Zao Wou-ki retrouve enfin goût à la vie en 1973. il renoue avec la peinture à l’huile, les grands formats, les couleurs se font vives, les compositions lumineuses.

Je vous laisse savourer la beauté de son « Hommage à Claude Monet « (1991). Zao Wou-ki admire profondément la lumière et la matière de la peinture de Monet; il se rend d’ailleurs plusieurs fois à Giverny. Dans l’hommage que l’Artiste lui rend, je retrouve la luminosité,  la sensation tactile et la transparence de l’eau des Nymphéas.

Hommage à Claude Monet, 1991 194x484 cm ©TheGazeofaParisienne

Hommage à Claude Monet, 1991, 194×484 cm, ©TheGazeofaParisienne

Autre Chef d’oeuvre de l’Artiste: l' »Hommage à Henri Matisse » de1986.  Zao Wou-ki reprend un thème de prédilection de Matisse, « la fenêtre ouverte », en proposant une vision personnelle où les couleurs se rencontrent dans un mouvement flou, où des éléments étranges presque des écritures courent dans l’espace de la toile. L’interprétation de Zao Wou-ki, apparait évolutive, mouvante, énigmatique.

Zao Wou-Ki Hommage à Matisse 1986 ©TheGazeofaParisienne

Zao Wou-Ki, Hommage à Henri Matisse,1986
©TheGazeofaParisienne

Henri Matisse Porte-fenêtreà Collioure 1914

Henri Matisse, Porte-fenêtre à Collioure, 1914

Et quelle plus belle déclaration d’Amour que ce magnifique « Hommage à Françoise« (2003)? Le mariage de couleurs Rouge incandescent-Rose tendre exerce un pouvoir hypnotique. Saviez vous qu’en Chine, le Rouge est la couleur du bonheur? C’est ce que m’apprend Françoise Marquet, qui fut sa femme durant près de quarante jusqu’à la fin de ses jours.

Hommage à Françoise 2003 ©TheGazeofaParisienne

Hommage à Françoise, 2003 , ©TheGazeofaParisienne

Après ces explosions de couleurs, la suite de l’exposition nous présente le Noir et Blanc des merveilleuses Encres de Chine de Zao Wou-ki.  Depuis son arrivée à Paris, le peintre avait volontairement écarté cette technique traditionnelle pour échapper à l’image de « peintre Chinois ». Il renoue avec elle en 1971, sur les conseils d’Henri Michaux. Dans ces moments douloureux où il n’arrivait plus à peindre, il retrouve avec facilité ce geste essentiel, si naturel pour lui .

Paravent 2005 Encre de Chine sur papier 164x478 cm ©TheGazeofaParisienne

Paravent 2005, Encre de Chine sur papier, 164×478 cm
©TheGazeofaParisienne

Tout ce pan de son oeuvre apparait comme un pont unissant le savoir-faire traditionnel Chinois, présent au plus profond de lui, et son geste abstrait qui en réinvente le genre…. gracieuses, subtiles, mystérieuses, envoûtantes sont les Encres de Zao Wou-Ki!

Encres de Chine, 1981, 1986,

Encres de Chine, 1981, 1986,1984 et 1989 ©TheGazeofaParisienne

Il était écrit que la première grande rétrospective de l’oeuvre de Zao Wou-ki, depuis sa disparition en 2013, aurait lieu à la Fondation Gianadda. En effet un lien particulier unissait son fondateur, Léonard Gianadda, au peintre. Une amitié s’était tissée au fil des ans, nourrie de leur sensibilité artistique, de leur appartenance à l’Institut de France, de leur rencontres régulières à Martigny, Paris ou encore Giverny.  Le destin a voulu que la dernière sortie en public de Zao Wou-ki se fasse à la Fondation Gianadda, un mois seulement avant sa disparition. Il s’y était rendu avec son épouse Françoise pour la rétrospective de leur ami Sam Szafran.

Léonard Gianadda avec Zao Wou-Ki en habit d'académicien. Photo: Jean Pierre Wiswald

Léonard Gianadda avec Zao Wou-Ki en habit d’académicien, 2003
Photo: Jean Pierre Wiswald

Une magnifique rétrospective pour l’un des plus grands peintres du 20 ème siècle, qui a su apporter à la peinture un langage nouveau nait d’un dialogue incessant entre l’Asie et  l’Occident. Courez voir cette exposition à la Fondation Gianadda de Martigny. Vous en ressortirez éblouis par les couleurs flamboyantes, le geste puissant et la poésie de Zao Wou-ki.

Caroline d’Esneval

Fondation Pierre Gianadda – Rétrospective Zao Wou-Ki- Jusqu’au 12 Juin 2016 à Martigny

 

Françoise Marquet et la Fondation Zao Wou-ki ,dirigée par Yann Hendgen, s’attachent à faire rayonner l’oeuvre du grand peintre dans le monde entier par la préparation de nouvelles expositions. Les prochains événements à ne pas manquer:

Notre article sur « Zao Wou-ki La lumière et le souffle » exposition de Pully: https://thegazeofaparisienne.com/2015/07/16/exposition-zao-wou-ki-la-lumiere-et-le-souffle/
Huile sur toile 1962 130x90 cm

Huile sur toile 1962
130×90 cm

2 réflexions sur “Eblouissante rétrospective de Zao Wou-Ki à Gianadda

  1. L’article d’une passionnée qui sait faire sentir. Zao Wou Ki c’est la création sous le signe de l’ouverture accomplie, l’imaginaire en sa splendeur, allié à une grande sensualité dans les coloris et les formes. Merci.

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