Enfin le cinéma ! Arts, images et spectacles en France, 1883-1907
PAR Marie Simon Malet
Au Musée d’Orsay jusqu’au 16 janvier 2022
« Savez-vous que si quelqu’un passait 80 années de sa vie sans dormir à visionner Instagram uniquement, il ne pourrait voir que l’équivalent de ce qui est diffusé sur la plateforme en 7 minutes ? » *
Lorsque nous scrollons sur Instagram, nos yeux sont captivés par un déferlement ininterrompu d’images. Nous nous transformons en spectateurs d’un petit cinématographe de poche -notre portable- dont notre pouce serait l’opérateur.

L’exposition Enfin le cinéma ! Arts, images et spectacles en France 1833-1907au musée d’Orsay opère un travelling arrière à la source de notre monde saturé d’images. Elle nous plonge dans l’effervescence créatrice et ingénieuse de la seconde moitié du XIXème siècle qui donna naissance au cinéma.

Le propos de l’exposition est complexe, Il cherche à illustrer comment s’est installée une esthétique pré-cinématographique. Enfin le cinéma ! veut traduire une impatience née au siècle de la révolution industrielle, des progrès techniques (avec notamment l’invention de la photographie) et de la diffusion des images, une urgence à voir incarner la vie à l’écran. Pour l’homme moderne, l’avènement du cinéma au tournant du siècle était inéluctable. Aussi Dominique Païni, commissaire général de l’exposition, Marie Robert et Paul Perrin, co-commissaires, s’intéressent-ils plutôt à « l’invention du spectateur moderne » plutôt qu’à celle du cinéma.

Qui est ce « spectateur moderne » dont nous sommes les héritiers ?
Qui était-il ce « spectateur moderne » ? Un citadin à l’horizon élargi par les transformations urbaines, percements des boulevards et avenues, constructions des gares, grands magasins, opéras et théâtres… qui enregistre depuis le balcon de son immeuble haussmannien de nouveaux points de vues, contemple l’élévation de la tour Eiffel, change d’échelle.

Il est aussi un flâneur dont l’œil est captivé par les Expositions universelles, les attractions foraines. Également un passager d’omnibus qui regarde défiler réclames et publicités comme un film au ralenti, à moins qu’il ne soit le lecteur de ces nouveaux périodiques illustrés qui se multiplient à la vitesse grand V. Bref un homme de son temps qui voit s’installer les images dans son quotidien. Sans oublier qu’il aime aussi se faire photographier -c’est la folie du portrait carte de visite- voire, comme l’écrit Balzac, attirer le regard sur lui :


Honoré de Balzac, « Un espion à Paris », dans Le Diable à Paris, Hetzel, 1845
« Quand, à Paris, vous rencontrez un type, ce n’est plus un homme, c’est un spectacle ! »
Avide de spectacle et de nouveauté, la société du divertissement entre en scène – Silence, moteur, on tourne ! –
Arrêt sur image

Après un préambule où est projeté l’irrésistible film de Méliès sur le mythe de Pygmalion et Galaté -1898, la première salle, « Le spectacle de la ville », est inaugurée par l’éblouissant Pont de l’Europe de Gustave Caillebotte (1876-1877, Kimbell Art Museum de Fort Worth, Texas). En plan rapproché, deux figures masculines observent les manœuvres des locomotives derrière la structure métallique du pont qui surplombe la gare Saint-Lazare. Un autre homme sort du cadre de manière très photographique. C’est un élégant promeneur en haut-de-forme qui semble être le même que celui qui s’est arrêté, comme deux plans-séquence d’un seul acteur. L’homme qui marche induit un double mouvement : le sien vers la gauche et le nôtre qui avons la sensation d’entrer dans le cadre, de nous y faufiler, prenant la place laissée vacante pour regarder les trains. Là, mon œil est subjugué par l’empâtement de peinture blanche sur la fumée de la locomotive : l’immatérialité rendue par de la matière, l’illusion est totale.

Tableaux vivants
Au milieu de la salle, trois écrans suspendus projettent des « vues » (films) des frères Lumière qui rendent compte de ce nouveau regard porté sur la ville. Les rapprochements avec les tableaux et photographies des cimaises révèlent ce changement de perspective : nouveaux cadrages, hors-champ, plongée ou contre-plongée. Ils soulignent ainsi une communauté de sujets et de représentation entre peintres, photographes ou cinématographistes.
“Les peintres de la vie moderne” (comme les appelle de ses vœux Baudelaire dans ses Salons **) sont fascinés par le théâtre de la vie urbaine avec ses nouveaux lieux à la mode. Sous les feux du récent éclairage public, ils mettent en scène les cafés-concerts et cabarets, les loisirs, les grands magasins… L’exposition offre une rare occasion -qui mérite à elle seule de courir au musée d’Orsay- de voir l’extraordinaire triptyque du Bon Marché (1898, collection particulière suisse). Félix Vallotton pénètre dans l’antre de la consommation et du « bonheur des dames ». Au milieu, l’escalier déverse la foule un jour de solde, sur les tableaux des côtés, des élégantes font leurs courses. La mode entre brillamment en scène dans la recherche de la modernité chère à Baudelaire.

Louis Lumière, « dernier impressionniste » ?
En parcourant les salles, je me suis souvenue de Jean-Pierre Léaud dans La Chinoise (film de Jean-Luc Godard-1967) disant que Lumière était « l’un des derniers grands peintres impressionnistes ». L’inventeur du cinématographe montre en effet la société élégante ou laborieuse, les gares et les trains, l’impression de vitesse, les effets d’atmosphère comme Manet, Caillebotte, Renoir et les Impressionnistes. Comme il y adjoint le mouvement, « la vie même », il fait sensation.
Le 28 décembre1895, au Grand Café du boulevard des Capucines, a lieu sa première projection payante avec notamment la célèbre Arrivée d’un train à La Ciotat. Paris devient La ville du cinéma. La dernière salle de l’exposition montre d’ailleurs le passage du cinématographe au cinéma; autrement dit la métamorphose d’un spectacle de divertissement ambulant à des projections de films dans des salles dédiées : les « théâtres de cinéma » comme l’Omnia Pathé du boulevard Montmartre, ouvert en 1906.

Effets spéciaux et réalité augmentée
En plaçant les Cathédrales de Rouen de Monet -exposées en 1895 chez Durand-Ruel, année de dépôt du brevet des Lumière** – à côté d’un diorama, les trois commissaires de l’exposition poursuivent la démonstration : Monet restitue les variations de la lumière selon le temps qui passe dans un principe de sérialité inédit quand le diorama (inventé par Daguerre) parvient à donner à voir deux vues différentes selon le changement d’éclairage (en fait, très simplement par le truchement de deux tableaux recto-verso éclairés alternativement). On y voit aussi tous les dispositifs et machines dont le XIXème siècle est friand pour voir en 3D, donner l’illusion du mouvement, de curieux jouets pour adultes aux noms barbares, phénakistiscopes, stéréoscopes, praxinoscopes…

La photographie tient bien évidement une large place avec la chronophotographie (décomposant le mouvement) de Jules-Etienne Marey, les trucages telle cette photographie changeante aux Yeux trompeurs d’Eugène Pierre Estanave. Ne manquez pas les extraordinaires photos du peintre Henri Rivière. Le versant voyeur du médium a son pendant cinématographique : les premiers films érotiques ne sont pas oubliés.
Dans la salle consacrée aux « Mouvements de la nature », Caillebotte brosse une étonnante représentation du linge au fil du vent, Linge séchant au bord de la Seine, Petit-Genevilliers, 1892 tandis que, plus loin, dans un film de la première femme réalisatrice, Alice Guy, –Alice Guy, société Gaumont et cie, baignade dans un torrent, 1897– des petits espiègles en maillots de bain rayés s’éclaboussent joyeusement. Ils me font penser aux « Voleurs de couleur » de la publicité que Jean-Paul Goude réalisa pour Kodak en 1984.

Loïe Fuller, la star de l’exposition
Le film de sa « danse serpentine » est toujours aussi fascinant. Nombre d’objets et œuvres Art Nouveau, tel le plat en faïence émaillée de Lucien Lévy-Dhurmer et Clément Massié (v. 1895) furent inspirés par ce papillon de nuit.
Du plagiat au 7ème art
En tout quelques 300 pièces dont 166 photographies, 50 films, 14 sculptures mais aussi des affiches, du mobilier et des objets illustrent les révolutions techniques et esthétiques de cette époque vibrionnante où le mouvement, le son, la couleur sont la grande affaire. Il est parfois difficile de s’y retrouver tant les œuvres exposées sont diverses et d’inégale qualité. Mais l’exposition est riche et enthousiasmante.
Elle a aussi le mérite de ne pas faire l’impasse sur les ambiguïtés des débuts du cinéma. Il est assez étonnant de visiter une exposition qui commence par les Impressionnistes et se termine par l’académisme le plus pur. C’est pourtant le cas, les dernières salles sont dévolues à la peinture d’histoire avec un casting de choix : Jean-Léon Gérôme, Luc-Olivier Merson et autres pompiers dont la peinture eut une influence directe sur les réalisateurs de péplum et sagas historiques. Ainsi l’on voit des films copiés directement de tableaux tels Les Dernières cartouches d’Alphonse de Neuville (1873) ou Le repos pendant la fuite en Egypte (1880) de Luc-Olivier Merson pour lequel le peintre saisit en justice la société Gaumont, en 1910. Cette rébellion initiera le nouveau statut juridique et artistique du cinéma. Le plagiat deviendra un délit et le cinéma, un art.
Marie Simon-Malet
- Par cette apostrophe Marie Sorbier, productrice de l’Emission Affaire en cours du 27 avril 2021 sur France Culture, introduisait son invitée, l’essayiste et critique d’art Annie Le Brun, auteur de l’essai “Ceci tuera cela. Image, regard et capital »* (co-écrit avec Juri Armanda).
- * Charles Baudelaire, Salon de 1859
- * * brevet déposé par les frères Lumière en 1895 du « nouveau kinétoscope de projection » bientôt baptisé cinématographe.
Enfin le cinéma ! Arts, images et spectacles en France, 1883-1907
Au Musée d’Orsay
jusqu’au 16 janvier 2022
Adresse
Esplanade Valéry Giscard d’Estaing 75007 Paris
Bibliographie :
Enfin le cinéma ! Arts, images et spectacles en France, (1883-1907) – Sous la direction de Dominique Païni, Paul Perrin et Marie Robert, Musée d’Orsay / Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2021
Pour prolonger l’exposition, le roman graphique de Catel & Bocquet, Alice Guy, Casterman, 2021, raconte la vie de cette pionnière qui fut longtemps effacée de l’histoire du cinéma.
Commissaire général
- Dominique Païni, commissaire d’exposition indépendant
Commissaires à Paris
- Paul Perrin, conservateur pour la peinture au musée d’Orsay
- Marie Robert, conservatrice en chef pour la photographie et le cinéma au musée d’Orsay
Avec la collaboration de Jérôme Legrand, Philippe Mariot et Lucile Pierret, Chargés d’études documentaires au musée d’Orsay
Commissaires à Los Angeles
- Leah Lehmbeck, directrice du département peinture et sculpture européenne et art américain au Los Angeles County Museum of Art
- Britt Salvesen, directrice du département de photographie, des estampes et dessins au Los Angeles County Museum of Art
- Vanessa R. Schwartz, Professor, History and Art History, Director, Visual Studies Research Institute à l’University of South California
Remerciements à Paul Perrin pour la visite passionnante et Marie-Alix Caquelard directrice de la SAMO Société des amis des musées d’Orsay et de l’Orangerie.



Un commentaire
francefougere
Merci pour votre passionnante présentation.