Pas besoin d’un dessin, carte blanche à Jean-Hubert Martin au MAH

Un souffle jubilatoire envahit les murs de la vénérable institution du MAH. C’est l’effet de la nouvelle exposition qui s’y joue , Pas besoin d’un dessin, proposée par le célèbre et génial commissaire d’exposition, Jean-Hubert Martin.

Vue de l’exposition, De la croix au globe, en haut gauche Antonio Saura , Crucifixion (1960) , au centre masque facial kanaga 2Oe siècle (collection Musée Barbier- Mueller), Photo ©thegazeofaparisienne, MAH Genève

Ce dernier prend le contrepied des règles, insufflées par les historiens de l’Art, qui régentent les expositions habituelles. Ainsi, pour la Carte Blanche que lui a confiée Marc-Olivier Wahler, il se moque de la chronologie, fait fi de toute hiérarchie entre les oeuvres et objets exposés, mélange joyeusement styles et époques, avec pour seule intention de créer des saynètes narratives laissant libre cours au ressenti et à l’interprétation de chacun. Par ce regard neuf , curieux , ludique sur les fabuleuses collections du MAH, l’exposition surprend, captive et ravit.

Vue de l’exposition, De la croix au globe, en haut Olivier Mosset, Sophie’s Choice (1987) , au sol Richard Long Geneva Circle One (1987), Photo ©thegazeofaparisienne, MAH Genève

« Dans une exposition j’essaye d’éveiller le regard et la curiosité des gens, de sortir de la banalité, de leur montrer des choses qui suscitent l’attention, la curiosité, l’interrogation » Jean-Hubert Martin , entretien avec Marc-Olivier Wahler, directeur du MAH

Accrochage narratif et jeux d’analogies

L’immense exposition se déploie dans tout l’espace du MAH et présente 550 oeuvres, choisies une à une par Jean-Hubert Martin, parmi les milliers de pièces qui sommeillent dans les réserves Genevoises.

Vue de l’exposition, Du drapeau à la couverture, Photo ©thegazeofaparisienne, MAH Genève

Elle invite à une promenade joyeuse à travers une vingtaine de chapitres. Dans les différentes séquences, illustrées par un titre évocateur, les oeuvres interagissent entre elles. À la manière des « cadavres exquis », chacune ajoute son mot à l’histoire . Sans aucun lien temporel ni hiérarchique, chefs-d’oeuvre et curiosités se rencontrent autour de relations de similitudes formelles, d’analogies , de filiations ou encore d’oppositions. Comme le révèle le nom des salles, le sein conduit à la maternité, le cheveux à la barbe , de l’oeil vient le regard, alors que Lilluput et les géants s’affrontent comme les riches et les pauvres , la haine et l’amour. De son côté, Chromatisme clôt l’exposition en présentant un nuancier réunissant des pièces autour du critère unique de la couleur .

Vue de l’exposition, De l’oeil au regard, en haut Markus Raetz, à gauche, Sainte Cécile Auteur inconnu, à droite masque funéraire, antiquité romaine et Tête d’amour 3e siècle AC. Photo ©thegazeofaparisienne, MAH Genève

Redécouvrir quelques chefs d’oeuvres

Pour autant , l’aspect ludique de ce parcours ne nuit en aucun cas à sa qualité. Bien au contraire, cette exposition regroupe de magnifiques chefs-d’œuvre anciens, modernes ou contemporains qui nous interpellent d’autant plus fortement dans ce contexte narratif inhabituel. Telle l’émouvante Fontaine personnifiée d’Agasse (1837) qui dialogue harmonieusement avec une oeuvre du Japonais Kunisada (1853), les portraits barbus de Ferdinand Hodler , la magnifique Femme nue couchée de Karl Stauffer-Bern (1883), L’enfance de Bacchus de Charles Giron (1879) pour n’en citer que quelques uns .

Côté modernes et contemporains, j’ai été captivée par Métamorphose I de Markus Raetz ; Crucifixion d’Antonio Saura (1960); l’installation de Philippe Cramer où les profils des personnages se dessinent dans le contour du vase au centre; l’association de Sophie’s Choice d’Olivier Mosset avec la terre craquelée Geneva Circle One (1987) de Richard Long , et bien d’autres encore.

Vue de l’exposition Pas besoin d’un dessin, Chromatisme, Photo ©thegazeofaparisienne, MAH Genève

Déplacer le curseur du côté de la sensibilité et de l’émotion

Le parti pris de cette belle présentation est de remettre au premier plan la relation immédiate et instinctive du spectateur face à l’oeuvre. Aussi, Jean-Hubert Martin cherche-t-il à s’affranchir du processus de rationalisation /explication « scientifique » systématique des oeuvres, qui intervient généralement à l’entrée même des expositions. Comme l’évoque le titre de la proposition, Pas besoin d’ un dessin, le commissaire veut laisser le spectateur réagir spontanément sans idée préconçue, donner libre cours aux vagabondages de ses émotions et de ses pensées, trouver le chemin de de sa propre interprétation.

Le commissaire de l’exposition Jean-Hubert Martin aux côtés de Marc -Olivier Wahler, Directeur du MAH, ,© Musée d’art et d’histoire de Genève, photo : B. Jacot-Descombes

Si l’art a pour vocation d’interpeler et questionner, il est aussi intrinsèquement un vecteur d’émotion et de plaisir pour ceux qui le contemplent. Cette exposition audacieuse nous le rappelle avec brio. Sa monumentalité ne lasse pas, bien au contraire; j’ai passé le pas de chaque chapitre avec l’excitation d’être à nouveau surprise, amusée ou éblouie . J’y ai retrouvé toute la passion, la profondeur, l’audace ainsi que l’humour de son talentueux commissaire Jean-Hubert Martin.

A voir absolument , au MAH de Genève jusqu’au 19 Juin 2022

Caroline d’Esneval

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