PIONNIÈRES, Artistes dans le Paris des Années folles

par Charlotte Le Grix de la Salle

Exposition au Musée du Luxembourg, Paris

Fortes et affranchies. Négligées et oubliées. Pionnières. Elles s’appellent Tamara de Lempicka, Sonia Delaunay, Tarsila do Amaral, Chana Orloff…Elles sont fatales, marginales, amazones, mères, androgynes, bi-sexuelles, noires, audacieuses : ces femmes ont été à la tête des grands mouvements artistiques modernes. Et c’est pour leur redonner leur place légitime dans l’Histoire de l’art que le musée du Luxembourg organise cette exposition. 45 artistes réhabilitées : peintres, sculptrices, cinéastes, chanteuses, designers… Les Années folles revivent sous nos yeux, années d’exubérance et d’émancipation.

C’est la Grande Guerre qui a tout changé, a fait exploser le monde patriarcal. Les femmes sont devenues ouvrières, infirmières. Les frontières ont bougé, les femmes artistes aussi. Aux Etats-Unis, la prohibition et le racisme ont poussé toute un génération à choisir l’Europe. La soif ! De liberté culturelle, artistique, sexuelle qu’on leur refusait jusqu’alors. C’est à Paris que ces femmes affirment leur visibilité sur tous les fronts. Le Paris des années 20 est à l’avant-garde, cosmopolite, les exilés de l’Est y côtoient les Américains, les Afro-Américains, les écoles et Académies sont ouvertes à tous. Et voilà que pour la première fois, elles possèdent leur propre atelier, galerie ou maison d’édition. 

Sylvia BEACH dans sa Librairie Shakespeare and Company, 1936.
Photo de Sophie Gisela FREUND.

Parce qu’elles sont moins visibles que leurs homologues masculins et pour gagner leur indépendance, les artistes femmes vont choisir la pluridisciplinarité : mode, décoration de spectacle, objets comme les « poupées-portrait ».

Sans titre, dit American Picnic, 1918, Juliette Roche.

Derrière les fêtes et l’effervescence culturelle, des interrogations plus profondes et prémonitoires apparaissent : le regard féminin, la liberté sexuelle, la fluidité des genres, le combat pour la diversité. Et cela passe d’abord par le corps : on s’habille ou l’on se déshabille comme on veut, on se coiffe à la garçonne.

Josephine Baker utilise son nom pour développer des produits dérivés.
La baigneuse au maillot noir, Jacqueline Marval, 1923
Né à la fin du XIXème Siècle, le costume de bain dévoile le corps et devient moulant dans les années 20. 

Ce corps libéré et revendiqué  se donne à qui il veut. Amours homo ou bi, les carcans explosent à coups de pinceaux. A Paris, on n’enferme pas les homosexuelles en prison comme à Londres ou Berlin, l’amour entre femmes est vécu au grand jour. Tamara de Lempicka fait partie des artistes qui vivent ouvertement leurs multiples aventures et subliment leurs amantes. 

Perspective , Tamara de Lempicka, 1923.
les deux amies, Tamara de Lempicka, 1923.

Masculin ? Féminin ? Ce sont les femmes qui s’emparent  de ce que l’on appelle « la fluidité des genres ». Dans les années 20, il y a un questionnement radical  sur le « je », sur le passage entre le masculin et le féminin, sur un « troisième genre ». Toute sa vie, Gerda Wegener peint son mari, plus connu sous son identité trans de Lili Elbe. Claude Cahun met en scène ses travestissements. Romaine Brooks éloigne les portraits féminins des codes traditionnels. 

Autoportrait, 1927,Lucy Schwab dite Claude Cahun.
Au bord de la mer (1914), Beatrice Romaine Goddard, dit Romaine Brooks. ,

Abolir les frontières, y compris géographiques et ethniques, les artistes féminines sont mobiles, curieuses, ouvertes à toutes les cultures. Il n’y a qu’à voir ce déjeuner sur l’herbe moderne et multi-ethnique, relecture de La Danse de Matisse, dans lequel on peut imaginer que les personnages assis au centre représentent le dialogue entre couleurs de peau, et que les danseurs androgynes incarne la fin de toute différence entre les sexes. 

Sans titre, dit American Picnic, 1918, Juliette Roche.

« Pionnières » n’est pas une exposition féministe, elle est celle de l’émancipation voulue et vue par les femmes. Choisir leurs corps, leur vie, leur travail, leurs outils, dont elles sont les premières à revendiquer l’entière propriété. Elles n’ont pas été reconnues à leur juste valeur. A ce titre, cette exposition, en donnant à voir ces œuvres, pour certaines jamais exposées, représente en elle-même une étape significative dans l’histoire de l’art. 

Charlotte Le Grix de la Salle

PIONNIÈRES, Artistes dans le Paris des Années folles , jusqu’au 10 Juillet 2022

Musée du Luxembourg, Paris.

Commissariat: Camille Morineau, Conservatrice du Patrimoine et Directrice de AWARE, -Archives of Women Artists, Research & Exhibitions

+ Info sur l’exposition PIONNIÈRES

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