Wim Delvoye, de L’ordre des choses … à la folie!
Décidément Marc-Olivier Wahler, Directeur du Musée d’Art et d’Histoire, a le don d’inviter des « co-équipiers » exceptionnels pour réveiller la flamme de cette belle institution, à la majesté quelque peu intimidante. Pour cette quatrième carte blanche, le génial artiste belge Wim Delvoye nous offre une exposition spectaculaire à la fantaisie jubilatoire, comme vous n’en avez jamais vue. Ses oeuvres détonnantes et flamboyantes y dialoguent brillamment avec des pièces choisies au sein des collections du MAH, dans des mises en scène aussi extravagantes que méticuleusement étudiées. Ses détournements audacieux ré-enchantent notre regard sur les choses du quotidien et procurent une nouvelle jeunesse aux trésors historiques du Musée. Un vrai bonheur!

Fait à la main, Ispahan (Iran). Photo©thegazeofaparisienne
Renversement, décalage, mouvement
L’esprit percutant et l’humour de Wim Delvoye nous emporte dans un autre monde, celui du mouvement, de la remise en question joyeuse de nos certitudes pour un nouvel ‘ordre des choses‘. Avec la complicité de Marc-Olivier Wahler, il transforme le musée en espaces ludiques où se joue une ambition importante: proposer un antidote « à la fixité des choses », à la stagnation de la pensée et des comportements. Ici tout invite à la mobilité, bouscule nos hiérarchies, change nos perspectives.

Suivez les billes….
Dès la première salle, où s’exposent des sculptures classiques du MAH ( Canova, Pradier etc..), l’artiste belge vient contredire l’immobilité inhérente à l’art statutaire. Son Ravissement de Psyché par le baiser de l’amour twisté, inspiré de Canova, s’étire outrageusement et apporte un dynamisme nouveau à la scène, tandis qu’une étonnante Vénus (également inspirée de Canova) est traversée de billes mobiles roulant sur un circuit!
Les salles suivantes reprennent, en format géant, ce dispositif de circuit à billes avec une mise en scène grandiose et délirante. Les espaces sont parcourus de rails tentaculaires qui traversent les cloisons, trouent des copies de tableaux mythiques (Picasso, Cranach, Warhol…) face à des pièces originales de la collection de Wim Delvoye et des réserves du MAH. Suivant la course effrénée, triviale et bruyante, de ces boules métalliques, notre regard fasciné, se met en mouvement, passe d’une oeuvre à l’autre, des copies vers les originaux de grands maîtres.


Sens dessus dessous
Wim Delvoye pratique avec maestria l’art du décalage et du renversement. Des objets d’une banalité flagrante (pelle usée, arrosoir, motocyclette etc..) se voient offrir de sublimes étuis doublés de velours faits sur-mesure, qui feraient rêver les plus précieux trésors!, des valises Rimowa habillées d’aluminium finement ciselées, s’invitent dans les vitrines historiques d’armes et d’armures, des scènes de jeux videos célèbres (Fortnite, Counter-strike..) sculptées en bas-relief dans du marbre, conversent allègrement avec des stèles de l’Egypte ancienne etc… Ces confrontations inédites appellent à la réflexion: le contenant précieux confère-t-il plus de valeur à son contenu? Quelles limites entre le fonctionnel et l’art? Entre les combats destructeurs des jeux et les espérances antiques d’immortalité lesquels sont les plus attirants?

L’obsession du collectionneur
Wim Delvoye collectionne compulsivement aussi bien pièces de monnaies rares que…. les étiquettes de Vache qui rit® (il en expose ici 126 panneaux!), présentées dans la même salle. Des sujets si différents qui lui procurent le même plaisir. Lui-même s’interroge si finalement « ce serait plutôt le processus d’accumulation qui motive le collectionneur bien plus que la nature même de la collection ».

photo©thegazeofaparisienne, courtesy@alexdesneval
L’hommage à la Suisse
Wim Delvoye aime la Suisse, il le clame joyeusement et cela apparait comme une évidence dans sa carte blanche. Il rend ainsi hommage à ses artistes, ses traditions, sa culture: on y retrouve les merveilleux dessins et machines de Tinguely cohabitant avec une version compacte de la fameuse Cloaca de Delvoye, un génial film de Peter Fischli & DaviD Weiss, Der Lauf der Dinge (Le Cours des choses), mais aussi des objets iconiques typiquement helvétiques tels que des mécanismes d’horlogerie, les pétards traditionnels etc..jusqu’au drapeau de Genève incrusté sur une table à repasser!
La facture artisanale la plus exigeante et esthétique
Légendes: Wim Delvoye : Pneu gravé à la main / Détail sculpture de pneus gravée à la main / Détail Nautilus, métal découpé au laser / Nautilus (2017)/ Photos ©thegazeofaparisienne
Wim Delvoye est un magicien de l’inattendu, de la provocation et de l’humour. Mais ses oeuvres magnifiques révèlent aussi un attachement très exigeant à l’esthétique. Je suis subjuguée par la beauté des carrosseries de voitures (Ferrari et Maserati) sculptées de motifs ornementaux aux riches détails. L’artiste est allé chercher le meilleur artisan en la matière, jusqu’à Ispahan (Iran), pour obtenir cette perfection de la technique du repoussage. Le résultat est stupéfiant. « C’est pour moi, comme le tapis volant d’Aladin et Yasmine, assez magique. » commente-t-il. Moi aussi, elles me font rêver!
Même embellissement pour des pelles, des valises, un extincteur etc …, leur nature fonctionnelle banale disparait devant ce travail exceptionnel. Dans une démarche identique, les pneus gravés précieusement à la main, dialoguant avec les pétards et leurs madriers du XVIIe siècle, sont si artistiques qu’ils trouvent naturellement leur place sur un mur bien plus que sous une voiture!
En point d’orgue de son exposition, ce sont ses sculptures métalliques, finement découpées au laser, qui me fascinent. L’interprétation par Delvoye, dans un style gothique flamboyant, de la tour de Bruxelles (en modèle réduit …mais tout de même immense!), est spectaculaire. L’artiste nous confie avoir voulu proposer un projet similaire pour la nouvelle nef de Notre Dame de Paris, comme alternative à une reconstruction en bois à l’identique. Ce travail du métal est de toute beauté, que ce soit pour cette édifice pointant glorieusement vers le ciel, comme pour l’hypnotique coquille d’escargot/coquillage vue dans une pièce précédente.

Le regard curieux et décalé que Wim Delvoye porte sur le monde captive autant qu’il fait sourire. Facétieuse jusqu’à la provocation, fabuleusement touche-à-tout (sculptures, mécanismes, dessins, tatouages, installations etc..), enthousiaste et passionnée, sa créativité débridée et sans limite ne cesse de surprendre. Ses fantaisies visuelles cachent toujours une réflexion profonde, un questionnement et cette volonté acharnée de dynamiter les idées reçues.
Caroline d’Esneval
Wim Delvoye, L’ordre des Choses
Jusqu’au 16 Juin 2024
au MAH de Genève, Rue Charles-Galland 2, 1206








Un commentaire
Aude Langlois-Meurinne Charquet
Quel bel article! Caroline décrypte et nous entraîne dans ce tourbillon qu’est l’oeuvre de Wim Delvoye.