Paolo Roversi, sogni d’oro
THE GAZE OF MARIE SIMON MALET

Au Palais Galliera, l’exposition monographique du photographe italien Paolo Roversi est une somptueuse traversée, depuis la chambre noire de l’enfant de Ravenne, jusqu’à la lumière révélée. C’est l’une des plus belles expositions de photographies qu’il m’ait jamais été donnée de voir. Dès la première salle, je suis saisie, subjuguée, comme si j’avais franchi le seuil d’une basilique ou d’un lieu sacré : calme, douceur, paix, beauté; les photographies de Paolo sont celles d’un « illusionniste » comme le dénomme Sylvie Lécallier, commissaire de l’exposition. Elles ravissent, emportent loin du chaos du monde, nous consolent. « Le doux présent nous enlace » en les contemplant; c’ est un baume, une joie, un temps suspendu que je ne veux plus quitter.
« Ma première lanterna magica, c’était ma chambre à coucher à Ravenne où les lumières qui entraient par les persiennes formaient sur le plafond et les murs des figures fantomatiques et mystérieuses. Ma vraie lanterna magica depuis, c’est mon studio ».
Paolo Roversi

La lanterna magica de Ravenne
Bien-sûr, je me rendais au palais Galliera avec un a priori positif. J’admire le travail de Paolo Roversi depuis longtemps. J’étais impatiente et curieuse de cette exposition tant attendue : il s’agit de sa première rétrospective à Paris; bien qu’il soit le plus parisien des photographes Italiens. Pourtant, je n’envisageais pas être submergée par une telle émotion, aimantée par ses images, bouleversée par leur force mystérieuse.
« Je rêve de photographier les rêves »
Extrait de l’émission « Grand Canal », Eva Bester interview de Paolo Roversi, France Inter, jeudi 21 mars 2024

Paolo Roversi est un poète, né à Ravenne, en 1947, l’année même -aime-t-il à le rappeler- de la naissance du Polaroid dont il sera le maestro. Leur symbiose a un nom : « Paoloroid ».
Sa ville natale, autrefois sur les rivages de l’Adriatique, ne compte pas moins de huit merveilles de l’art paléo-chrétien des Ve et VIe siècles; des monuments qui sont les chasses d’éblouissantes mosaïques byzantines. Les murs et coupoles du mausolée de Galla Placidia ou de la basilique de San-Vital sont recouverts de cieux étoilés, de scènes bibliques et de figures de souverains majestueux; l’empereur Justinien et son épouse Théodora entourés des personnages de leur cour, sur d’éclatants fonds verts et bleu nuit, à la basilique San-Vital (527-548).
Chaque photographie est un portrait
De ces portraits aux grands yeux envoûtants, Paolo semble avoir emporté le secret de la beauté. Photographies de mode ou portraits, la distinction n’a pas vraiment de sens. Pour lui, chaque photographie est un portrait . Paolo recherche la beauté, son incarnation évanescente, sur le fil d’un échange de regards entre le modèle, le photographe, le spectateur. Lors des séances de pose, il est peu directif, il est en communion avec son modèle. Se tenant à côté de son appareil (et non derrière), l’image advient de leur rencontre. Ses mannequins fétiches et fidèles, Audrey, Guinevere, Kate, Kirsten, Natalia, Saskia, ont une aura magnétique, elles attrapent la lumière et leurs regards touchent nos prunelles au cœur.
« Un long temps de pose, c’est laisser à l’âme le temps de faire surface. Et laisser au hasard le temps d’intervenir. »
Paolo Roversi

De l’autre côté du miroir
Comment expliquer cette joie qui m’envahit ? Est-ce la promesse d’un monde plus beau ?
Sylvie Lécallier parle d’illusionnisme, de magie, je trouve cela juste. L’enchantement provient de son goût pour l’expérimentation et les hasards, son amour pour les tirages, sa reconnaissance envers ses maîtres, les photographes, Julia Margaret Cameron, Nadar, August Sander, Man Ray, Erwin Blumenfeld… Il connaît parfaitement l’histoire de la photographie et est un collectionneur averti.
La paire de stilettos noirs, abandonnés sur le parquet de la photographie, Théâtre, 1998, au milieu de ce velouté de bruns m’évoque les tirages au platinum palladium d’Irving Penn. Devant ce léger flouté qui estompe et polit délicatement tout, je m’interroge : d’où vient la puissance de l’image ? Dans cet espace dépouillé, un fantôme ou un corps que l’on imagine sans le voir. L’image palpite d’une présence absente, révélée par la lumière. Oui, voilà, c’est ça ! Parce que sans la lumière pour dessiner les formes et les êtres, il n’y a rien. L’œuvre du photographe est guidée par l’écriture de la lumière : il revient à l’essence même de la photographie, à la première photographie de Niépce, « Point de vue du Gras » 1826-1827, prise depuis la fenêtre de l’inventeur.
Tout part de la chambre d’enfant de Paolo Roversi, des raies de jour dessinées par les persiennes sur les murs et au plafond qui conjuraient sa peur du noir. Il se souvient, recherche ses émotions de petit garçon, veut fixer le temps perdu et retrouvé, voyage avec son imagination dans sa nostalgie.
Une petite photographie, Maria, 1956, inaugure l’exposition : Élégance de sa sœur de 18 ans qui s’apprête à partir pour un bal. Paolo en a 9, avec son premier appareil photo, offert pour sa première communion, Il en capture la grâce. C’est touchant de voir que dans ce cliché prémonitoire, il y a déjà tout : la mode, le portrait, l’intimité, la beauté.

Au studio Luce
Avec le Polaroid, à partir de la seconde moitié des années 1980, Roversi expérimente une perte progressive de la matière et de la réalité. Il utilise le Polaroid à contre-emploi. En effet, alors qu’il est sert de test ou d’étude préalable aux shooting des photographes de mode, lui, en fait le médium de son esthétique. Ses images sont comme des apparitions fantomatiques. « Nous pouvons même parler d’une photographie spirituelle et introspective, Roversi envisageant chaque prise de vue comme un chemin aléatoire vers une révélation » écrit Anne de Mondenard dans le catalogue de l’exposition.
Dans les années 1990, pour la collection printemps/été 1997 de Comme des Garçons (de la créatrice Rei Kawakubo), Paolo Roversi dessine les contours du mannequin avec une lampe torche à la main. Ce procédé ancien, qu’il réinvente en quelque sorte, est couplé à un long temps de pose. Dans son travail, cet éclairage à la torche lumineuse souligne les silhouettes et les désincarne, tout à la fois; il laisse aussi la place à l’imprévisible.
Roversi a toujours travaillé en studio, à contre-courant de la photographie de mode que pratiquaient ses contemporains dans les années 80/90, une photo naturaliste, en extérieur, présentant des femmes actives. Lui, préfère la photographie à la chambre, comme au XIXe siècle, ou le Polaroid, qui est un tirage unique, de l’immédiateté, sensible au hasard et à l’accident. Humble, il se revendique un « artisan » de la photographie de mode; mais les plus grands, Cerruti (en 1981), Rei Kawakubo (dès 1982), Yohji Yamamoto, Romeo Gigli (1996), Alberta Ferretti, la maison Dior (à plusieurs reprises), parmi tant d’autres, lui confient les modèles de leurs collections afin qu’il les sublime.
« L’instant magique de la prise de vue, un moment d’amour qui me donne le sentiment être vivant »
Paolo Roversi
Un moment d’amour
Le parcours est plus poétique qu’explicatif et chronologique, avec un parti pris radical de ne pas apposer de cartels aux 140 œuvres exposées afin de laisser tout l’espace à la contemplation. Les premières salles sont plongées dans la pénombre (en noir et rouge d’Andrinople) pour révéler des images oniriques puis le parcours s’éclaire peu à peu, on progresse vers la fenêtre d’atelier, grande ouverte à la lumière du Nord (celle des peintres), comme au Studio Luce, dans le XIVe arrondissement, où Paolo s’installe en 1981. Toute la seconde partie de l’exposition est baignée par la douce lumière du jour avec, en apothéose, dans La galerie, la sublime série des Nudi, initiée en 1983 avec Inès de la Fressange pour le Vogue Homme.
Le temps n’existe plus, comme dans le travail du photographe qui, dès le début de sa carrière, a volontairement choisi de résister à l’accélération, au renouvellement incessant de la mode. Les images de Paolo Roversi cohabitent harmonieusement dans les belles salles du palais Galliera, elles passent d’une technique et d’une époque à l’autre, sans rupture, avec légèreté et brio. Il faut prendre le temps de s’en approcher, sur la pointe des pieds. Il faut entrer dans l’univers de Paolo Roversi par la sensibilité et l’émotion, croiser le regard intense de Natalia Vodianova, la délicatesse extrême et l’élégance de ces images dont le souvenir demeure, comme une empreinte à chérir.
Bibliographie :
Catalogue : Paolo Roversi, sous la direction de Sylvie Lécallier et Paolo Roversi- Editions Paris Musées –
Lettres sur la lumière, entretiens avec le philosophe, Emanuele Coccia, éditions Gallimard,
Paolo Roversi, Des oiseaux, atelier EXB
*Sogni d’oro :est une expression pour souhaiter à quelqu’un de faire de beaux rêves, elle veut dire littéralement des songes d’or.

Paolo Roversi
jusqu’au 14 juillet
Palais Galliera, musée de la Mode de Paris
10, Avenue Pierre Ier de Serbie, Paris 16e
Direction artistique : Paolo Roversi
Commissariat : Sylvie Lécallier, chargée de la collection photographique




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