Pauline-Rose Dumas, histoire d’atelier
Pauline Rose Dumas (Paris-1996) calligraphie cette histoire d’atelier, invisible et visible de la toile vierge au premier regard. Elle joue du métal comme d’une encre qui structure et coule et découle, du support à l’œuvre. Insistante, elle nous guide et forge des initiales, autant de points d’ancrage en associant outils et matières, le métal devient la colonne vertébrale de la toile fragile, recomposée à partir de morceaux recollés, détails mis bouts à bouts, la douceur et la force dans ses œuvres. Elle donne ses lettres de noblesse à l’outil en retrait dans l’atelier, une façon aussi d’attirer l’attention sur les métiers d’artisanat d’art et de supprimer les frontières qui finissent par s’effacer au fil du temps. De retour de New-York où elle effectuait une résidence à la NARS Foundation, Pauline Rose Dumas a eu juste le temps de préparer son solo show Entre-Temps pour Art Paris 2024 (Grand Palais éphémère 4-7 avril 2024). Elle est représentée par la galerie Anne-Laure Buffard. Depuis ma rencontre aux Beaux-Arts de Paris (cf article précédent) avec l’artiste d’où elle est sortie parmi les félicités, il s’est passé beaucoup de choses et jej souhaitais en savoir plus sur Pauline-Rose Dumas, ses études, inspirations, projets…

Formation Londres- Berlin – Paris
Chelsea College of Art : specialité design textile
C’est naturellement que je suis entrée dans une école de design textile au Chelsea College of Art en section impression. J’ai toujours entremêlé le dessin et le tissu. Mes deux parents sont aussi artistes. Le dessin fait partie de ma vie, et l’une de mes grand-mères travaillait le tissu. C’est en Angleterre que j’ai commencé à appréhender ce matériau avec des techniques que j’utilise encore aujourd’hui comme l’impression digitale sur tissu, la teinture, le tissage, la maille, etc. … Pour mon diplôme au Chelsea College of Art, j’avais créé des cartes imaginaires en tissu où j’avais laissé toutes les épingles, Door of one’s room (La porte de la chambre à soi), titre inspiré du roman de Virginia Woolf, A Room of One’s Own (Une chambre à soi). C’était la première fois que j’associais le métal et le tissu, les outils liés au champ du textile sont souvent en métal, les ciseaux, les aiguilles etc.
Résidence à Berlin, observer l’espace

Après l’Angleterre, je suis partie à Berlin où on m’a donné un atelier pendant six mois, et à ce moment-là j’ai vraiment compris que je voulais être artiste et j’ai passé le concours des Beaux-Arts. Dans cet atelier, c’était un moment un peu particulier car en arrivant là-bas je n’avais aucun bagage en arts plastiques mais seulement des expérimentations. Je suis arrivée dans un atelier complètement vide, dans une ville très particulière. Ma première façon d’appréhender l’espace, ce fut à Berlin. Mon atelier était dans une zone industrielle avec autour, des terrains vagues, les matériaux bruts, des bâches de chantier. Prendre des photos, la poussière des palettes, toutes ces choses m’intéressaient et c’est ainsi que j’ai commencé à me projeter dans l’installation par l’espace vide de l’atelier devenu ainsi une espèce de terrain de jeux, presqu’un paysage.
Ecole des Beaux-Arts de Paris – Atelier de Tatiana Trouvé

Après cette résidence, je suis rentrée au Beaux-Arts de Paris en quatrième année dans l’atelier de Tatiana Trouvé. J’aimais cette émulation du groupe que Tatiana Trouvé avait installée dans son atelier, il y avait une très bonne ambiance, le travail de chaque étudiant individuellement, me plaisait. J ’ai passé un entretien avec elle et c’est grâce à elle que je fais de la sculpture car dans mon dossier il y avait les collages des tissus. Je lui avais montré une toute petite boîte en carton. Elle y avait remarqué une aiguille et elle m’avait dit, c’est par-là qu’il faut que tu commences ton travail de sculpture, cette sculpture est déjà une installation. Il faut que tu changes ton rapport de l’échelle. Elle m’a vraiment ouvert le monde de la sculpture en soulignant ces intuitions et aidant ainsi à les mettre en forme. Je suis sortie diplômée en septembre 2022.
Inspirations
Voyage à Rome, la Galerie des Cartes au Vatican
Pour la couleur dans mes tissus, un voyage à Rome m’a vraiment captivée, tous ces musées de la Renaissance italienne, les couleurs utilisées par les peintres de cette époque, les bleus de Fra Angelico et la matière des fresques, l’association des couleurs et du plâtre m’ont énormément marquée. Je me souviens de la Galerie des Cartes au Vatican et de tous ses ornements sur les murs, les couleurs qui passent avec le temps, ne sont plus les mêmes qu’à l’origine.
Un livre de Joan Didion, Slouching Towards Bethlehem
La littérature m’inspire beaucoup également. À New York. J’ai découvert l’écrivaine Joan Didion. Journaliste, elle a beaucoup voyagé et a beaucoup écrit sur la Californie des années 60 et 70. Son livre Slouching Towards Bethlehem est un recueil d’essais de 1968. Au départ, il s’agissait d’une commande de journaux sur des vies de gens, avec des histoires, parfois assez banales, mais aussi des faits divers. Ce qui m’a inspirée dans ce livre, c’est sa méthode d’écriture. Comment les artistes arrivent à développer leur monde par l’écriture, les arts plastiques, le cinéma…
Le cinéma – David Lynch
Je regarde très souvent le cinéma de David Lynch, j’observe comment certains motifs réapparaissent, ses méthodes de travail, le rythme très cyclique, les échelles des objets, l’ordinaire qui devient extraordinaire, la création d’un vocabulaire étrange, fantasmé qui me fait penser à Lewis Caroll.
Valentine Schlegel « je dors, je travaille »
J’aime beaucoup aussi Valentine Schlegel (1925-2021), sculptrice et céramiste française, un livre, « Je dors, je travaille » édité par Hélène Bertin et Charles Mazé & Coline Sunier présente son travail et sa démarche artistique. « Je dors » et « je travaille » étaient inscrits sur une pancarte accrochée à la porte de son atelier sétois. Ce livre bio-monographique montre son intérieur, ses céramiques, sa vie … mon diplôme tournait un peu autour de cette dualité, quand on dort est-ce qu’on travaille ou l’inverse ? Valentine Schlegel avait cette étonnante collection de couteaux installée comme une vague dans son appartement, j’aimais cette ambivalence, l’idée de la collecte d’objets et la manière de les installer, faisant partie de son travail artistique.
Dans l’intimité de l’atelier
Un atelier paysage
J’aime évoquer l’atelier comme un paysage. Je pense à l’intimité entre la sculpture et le végétal de la nature, l’espace du dedans et du dehors en un tel lieu, l’idée de décloisonner les disciplines et les frontières.
Mon atelier se trouve à Montreuil dans un lieu où résident d’autres artistes et j’ai des interactions avec des gens qui font des choses très différentes de moi un peu comme lorsque j’étais à l’école des Beaux Arts dans l’atelier de Tatiana Trouvé. J’ai besoin d’y aller tous les jours, c’est un espace physique et un temps où je me connecte avec mon travail, une nécessité d’avoir une régularité, comme un rituel. En Angleterre, il y a sept ans, j’avais ce sentiment de ne pas avoir accès à cet espace de concentration autour de mon travail. Je ne savais pas comment accéder à cet espace, et ma rencontre avec la sculpture a été un déclencheur, c’est comme si j’avais réussi à développer cet espace mental.

J’ai vraiment la sensation, lorsque je travaille le métal à la forge, de tirer un fil de dessin dans l’espace
Je construis toujours ma sculpture à partir d’un dessin, j’ai vraiment la sensation lorsque je travaille le métal à la forge que je tire un fil de dessin dans l’espace et que tous les objets qui m’entourent, mes outils s’accrochent tous un peu à cette pulsion de la sculpture. Je souhaite que l’on retrouve ces objets dans mon travail sans qu’ils soient fonctionnels, comme si ils étaient passés par une transformation, ce sont des hybridations entre un fil, un ciseau… A Art Paris, mes dessins reprennent des sculptures, elles deviennent presque comme des fleurs, finalement des formes conscientes et inconscientes.
Ce que je traduis en métal je le traduis d’une autre façon en dessin, il y a toujours un peu cette idée de cycle dans mon travail, cette idée de choses qui reviennent qui partent, de chutes de tissus que je réutilise, de matériaux qui sont recyclés puis laissés de côté.
Les outils de l’atelier sont comme des déclencheurs d’idées
Les images qui me viennent et que je choisis d’attraper et tous ces outils de l’atelier sont comme des déclencheurs d’idées pour moi. Ils sont proches de moi et s’accrochent à d’autres intuitions que j’ai. Quand je prends une photographie c’est pareil, elle initie une série de tissus que je vais faire. Une image que je transforme à partir d’un détail trouvé dans mon quotidien qui peut être une flaque d’eau, une bâche de chantier, un rayon de lumière qui apparaît, toutes sortes de détails qui peuvent devenir très beaux.

L’immédiateté de la forge me plait
Dans la forge il y a quelque chose de très immédiat qui me plaît, même si les sculptures prennent du temps à se former, il faut souder les morceaux pour les assembler. L’idée que j’ai d’une sculpture est que sa réalisation passe par ma main, il n’y a pas autant d’étapes que pour le bronze.
Pour les grandes sculptures il y a toujours un dessin, je travaille sur deux échelles différentes, très petit. et assez grand, parfois avec cette perspective de passer de l’échelle de mes mains à celle du corps.
L’utilisation de la photographie comme une palette
J’utilise la photo comme un matériau plastique , j’effectue un travail numérique , les couleurs sont modifiées , les photos découpées. La photo me permet de prélever ma palette de couleurs dans l’environnement c’est comme si je faisais mes propres teintures, sauf que mes couleurs viennent de photos, j’aime la matière de ce matériau, ses nuances, elles me rappellent une histoire. Ces photos là je les prends toujours à l’iPhone je ne les imprime pas et c’est très spontané. J’aime beaucoup cet artiste, Sarah Sze, ce geste de capturer plein de petits moments comme ça qui, mis bout-à-bout, crée autre chose.
New-York, résidence NARS Foundation
C’est un temps un peu particulier car nous sommes projetés dans un environnement différent créant des situations inconfortables pour le travail, décalant et déplaçant ainsi beaucoup de choses. New-York a été une expérience très riche, par la résidence et la ville. La résidence de la NARS Foundation est financée par la ville de Brooklyn, une dizaine d’artistes internationaux et américains étaient invités, leur offrant ainsi un temps de réflexion sans objectif de rendement, avec à la fin, une exposition de restitution.
Située dans le Sud de la ville, dans un port industriel en face d’Ellis Island, lieu très chargé d’histoire dans une sorte de no man’s land avec des industries comme si je me trouvais dans l’envers du décor de New-York, à l’inverse de l’image que l’on se fait Manhattan ou d’autres quartiers de Brooklyn plus touristiques. Tous ces terrains vagues autour de la résidence sont des propriétés privées entourées de grillages, cette notion de frontière et de découpe m’a beaucoup impressionnée et j’ai fait de nombreux dessins de ces grillages.
Actualités, à suivre
Vent des forêts
J’aimerais développer une série qui serait composée de sculptures spontanées c’est ce que je vais proposer à Vent des forêts. Quand on fait de la randonnée, on peut voir des petites pyramides ou empilements de pierres, des kerns, je trouve cela beau car c’est un geste très spontané que beaucoup de gens, sans être artistes ont.Ces empilements sont des espèces de mini monuments. Pour Vent des forêts je vais faire des colonnes de bobines de fil à coudre empilées comme si c’était des plantes métalliques. Il y aura plusieurs sculptures de 3 m de haut qui seront pérennes.
Art Paris – Solo show Entre Temps

Ma première exposition aux Beaux-Arts pour mon diplôme s’intitulait Table des matières. « Entre-temps », il s’est passé deux ans , j’ai eu des expositions dans des lieux atypiques, mais ici c’est la première fois que je me représente sur la scène parisienne et c’est vraiment Entre-temps que s’est il passé ? Il y a cette histoire de temporalité, des sculptures ressemblant à des sabliers retournés, des aiguilles qui donnent la mesure, des thèmes de mon diplôme, les ciseaux, les textiles … un trousseau d’aiguilles est présent comme pour donner l’accès à l’exposition. Chaque oeuvre, dessin ou sculpture est une installation, et porte un peu en elle tout ce qui compose mon travail.
FORMATION
2022 DNSAP – Beaux-Arts de Paris, Diplômée avec les félicitations, Atelier Tatiana Trouvé, Paris / France
2019 BA UAL Chelsea College of Arts, Bachelor en design textile, Londres
EXPOSITIONS PERSONNELLES
2024 Sculpture in situ en extérieur dans le centre d’art Vents des Forêts, Meuse
(à venir)
Entre-temps, Solo Show pour Art Paris / 4-7 avril 2024 Secteur principal, Grand Palais Éphémère, Paris. Introducing Pauline-Rose Dumas, Solo Show à la Galerie Anne-Laure Buffard, Paris
2023 Café Pauline, installation in situ à la Luxembourg Art Week / Luxembourg
In Vivo, exposition vitrine à la Cité Internationale des Arts, Paris / France
2022 Matière Présente, Cité des Arts avec la Banque d’Investissement Européenne du Luxembourg, Paris / France
Table des Matières, exposition de diplôme aux Beaux-Arts de Paris, Félicitations du jury, Paris / France
2020 Yesterdays, exposition de fin de résidence au Berlin Art Institute, Berlin, Allemagne
EXPOSITIONS COLLECTIVES – SELECTION
2024 Projet avec les Félicité.e.s des Beaux-Arts curaté par Béatrice Josse, Abbaye d’Ecurey (à venir)
2023 NARS Open Studio, résidence à la NARS Foundation, New York / USA
Invisibles, Ghost galerie, organisée par Christie’s, Paris / France
Les Furtifs, Appartement de Jacques Prévert avec la galerie Pauline Pavec, commissariat de Quentin Derouet, Paris / France
2022 Art Week Luxembourg – avec la galerie Lazarew / Luxembourg
Pour en finir encore, Félicité.es 2022 , commissariat de Béatrice Josse, Palais des Beaux-Arts, Paris / France
Crush 22, commissariat de Alexia Fabre, Cristiano Raimondi et Audrey Illouz, Beaux-Arts, Paris / France. 2021 Les Semeurs, commissariat de A. Touati, Fondation Thalie, Bruxelles
Presentation – La boîte n°31, avec Maxime Bagni, commissariat de Marie-Ange Guilleminot, Quai de Conti, Paris
RÉSIDENCES ET PRIX
2023 NARS Foundation, résidence d’artiste, New York / USA
2022 Cité des Arts, résidence d’artiste avec la Banque européenne d’investissement,
Luxembourg, Paris / France
2020 Berlin Art Institute, résidence d’artiste, Berlin/ Allemagne




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