Etienne Dinet (1861-1929), passions algériennes
Etienne Dinet (1861-1929), un peintre orientaliste à l’Institut du Monde arabe. Ce n’est pas le moindre des mérites de l’IMA que de l’exposer, classé dans la catégorie des peintres orientalistes, Etienne Dinet est bien plus que cela. La visite de l’exposition de l’IMA est l’occasion de redécouvrir son oeuvre, dont certaines sont passées à la postérité et dans la culture populaire, même si leur auteur a été injustement occulté.
Exposition prolongée jusqu’au 15 septembre 2024

Sur l’affiche, est représenté le célèbre tableau Esclave d’amour et Lumière des yeux : Abd-el-Gheram et Nouriel-Aïn (légende arabe) qui appartient aux collections du musée d’Orsay, beaucoup montré, il a été acquis par l’état français très tôt en 1901 à l’atelier de l’artiste qui se trouvait alors en France place de Furstenberg. L’exposition montre un autre aspect de l’artiste qui à l’instar des autres orientalistes a été adopté par l’Algérie et son peuple. Lors de son premier voyage, l’effet a été immédiat, Etienne Dinet est tombé amoureux de ce pays et de ses habitants, il a su retranscrire tout cet amour qu’il avait dans sa peinture, que ce soit ses portraits, celui de l’homme au chapeau, les enfants qui jouent, les danseuses, la fête, la vie religieuse, je pense aussi à cette toile en noir et blanc montrant les femmes sortant de la mosquée ou encore cette réunion d’hommes, les nuits étoilées, les couleurs très contrastées, les traits souvent sérieux, les drames qui se jouent, les tissus, leur mouvement, les bijoux sont autant de sujets ou de détails qui se remarquent dans ses compositions.

Ses parents n’avaient sans doute pas prévu pour leur fils un tel destin ! Né dans une famille bourgeoise catholique, son père avoué, vivant entre Paris et leur propriété de Fontainebleau, qui aurait crû qu’il lâcherait ses études de droit pour les Beaux-Arts, et que l’Algérie serait son pays d’adoption, jusqu’à se convertir à la religion musulmane en 1913 prendre le nouveau nom de Nasreddine et à effectuer le pèlerinage à la Mecque, un peu avant de mourir.

« Sa peinture s’inscrit en décalage avec les peintres orientalistes qui ne s’attachaient qu’aux aspects les plus rutilants d’un « Orient » factice qu’il dénonce. Dinet est avant tout un peintre réaliste. L’unité et la puissance de conviction de sa démarche passent par sa peinture mais également par ses illustrations de nombreux ouvrages qui seront présentés dans l’exposition. »
Mario Choueiry, commissaire de l’exposition
La découverte de l’Algérie par Etienne Dinet se fait à l’occasion d’un voyage en 1884, lorsqu’il accompagne une expédition scientifique composée d’entomologistes. L’expédition se déplace dans le Sud algérien, à Bou-Saâda. A partir de 1887, il se rend régulièrement en Algérie où il séjourne sur de longues périodes, pendant six mois. Il y apprend l’arabe pour mieux s’imprégner de la culture locale. Il forme alors à la société des peintres orientalistes avec Jean-Léon Gérôme et Benjamin Constant. Finalement il prend une décision à contre-courant, celle de quitter Paris, la place où les artistes veulent être. Lui, il s’installe en 1904 à Bou-Saâda appelée aussi « la Porte du désert ». A la différence des peintres orientalistes occidentaux, l’Algérie n’est pas juste un thème idéalisé, à l’image que se font les peintres occidentaux, Etienne Dinet va à la rencontre des gens et peint la réalité, refusant tout artifice, montrant la misère, cette lumière spéciale. Il peint les femmes algériennes, et non à l’habitude des Occidentaux des femmes européennes travesties en orientales, ses nus féminins restent cependant très ambigus. Cette ambiguïté explique son succès auprès de sa clientèle en recherche d’exotisme et de sensualité.
Etienne Dinet s’est fortement impliqué dans la reconnaissance de l’apport algérien à la Première guerre mondiale. Il milite pour la création de carrés musulmans, dont il dessine les stèles, dans les cimetières militaires et prête son dessin pour l’appel aux souscriptions en faveur des indigènes musulmans mobilisés et pour les secours versés aux familles. Même s’il fustige la colonisation, en la qualifiant « d’immonde pourriture coloniale », la République honore sa mémoire en lui consacrant une rétrospective un an après sa mort, en 1932.
La mémoire d’Etienne Dinet est à ce point présente en Algérie que l’historiographie le dissocie de l’héritage de la colonisation et le célèbre comme un artiste national, présent sur les premières émissions de timbre de l’Algérie indépendante, dès 1969. Un musée Etienne-Dinet lui est consacré à Bou-Saâda-Saâda. Etienne Dinet incarne ainsi l’image de l’Algérie à l’étranger et constitue un trésor du patrimoine algérien.

« J’ai étudié pendant quatorze ans les types avant de me mettre à les peindre vraiment, et cela parce qu’il me fallait pénétrer l’âme de mes modèles avant de pouvoir les exprimer autrement que par des traits, mais bien par ce qui constitue la personnalité. Et puis il faut aimer pour que toutes vos facultés de sensibilité et d’observation se tendent à l’extrême afin de réaliser cette union complète entre vous-même et votre modèle. »
Etienne Dinet
Ses dessins sont très beaux et ont souvent servi à illustrer les nombreux livres auxquels il a participé.

Le musée d’Orsay et les musées de province sont riches d’oeuvres de l’artiste. Le musée d’Orsay a prêté la série des dessins illustrant Le Roman d’Antar monument de la littérature arabe, récit le plus ancien connu et racontant l’épopée d’Antar, jeune bédouin de naissance très modeste, fils d’une esclave qui réussit par son courage et ses exploits à mener les suzerains des Perses et les tribus arabes à la victoire. Cette série qui a servi à illustrer le livre est de toute beauté, le portrait d’Antar en héros hurlant est fascinant. En effectuant cette oeuvre, on peut imaginer Etienne Dinet exprimant toute sa passion pour cette culture, le cri du héros épris de liberté est un manifeste montrant ses sentiments.

« D’ailleurs, l’étude des innovations ainsi introduites dans l’histoire du Prophète m’a permis de constater que, parfois, elles étaient inspirées par une islamophobie difficilement conciliable avec la science, et peu digne de notre époque ; que généralement elles dénotaient, chez leurs auteurs, à côté d’une érudition considérable, mais trop livresques, une singulière ignorance des mœurs arabes. »
Etienne Dinet

Il illustre aussi La Vie de Mohammed, Prophète d’Allah et confie les illustrations des pages à Mohammed Racim qui deviendra son suiveur et le premier d’une nouvelle génération de peintres algériens.

Je viens d’apprendre en terminant cet article que l’exposition était prolongée jusqu’en septembre.

Etienne Dinet – Passions algériennes
Jusqu’au 15 septembre 024
Institut du monde arabe
1, rue des Fossés-Saint-Bernard Place Mohammed V – 75005 Paris 01 40 51 38 38 /
Commissaire : Mario Choueiry ٠ historien de l’art, chargé de mission à l’IMAJusqu’au 9 juin 2024
Et jusqu’au 27 octobre 2024
ARABOFUTURS
Science-fiction et nouveaux imaginaires
Sous le commissariat d’Élodie Bouffard et Nawel Dehina



