Un été à Arles 2024. Part I
THE GAZE OF BRUNO SOULIE
Les Rencontres de la photographie
Point de passage incontournable pour la photographie, les Rencontres d’Arles, vivent un cinquantenaire éblouissant. Créées en 1970 par Lucien Clergue, Jean-Maurice Rouquette et Michel Tournier, les Rencontres ont depuis longtemps acquis l’âge de la maturité, sous la direction de Christoph Wiesner, succédant à Sam Stourdzé, recueillant lui-même la succession de François Hébel, directeur des Rencontres de 2001 à 2014, qui connaissent, sous son égide, un fort développement public et professionnel. Les rencontres sont également au coeur d’un éco-système qui réunit la Fondation Luma, Actes Sud (et le festival Agir pour le Vivant) et l’Ecole nationale supérieure de la Photo. Embarquons pour les pérégrinations de quelques expositions qui m’ont marqué.
1. Mary Ellen Mark
Grande rétrospective consacrée à la photographe humaniste et sociale, Mary Ellen Mark (1940-2015). Il s’agit d’une première mondiale, présentée à l’Espace Van Gogh. Photographe engagée dans le documentaire intimiste et social, réalisant le portrait d’une Amérique déchirée et à la dérive, Mary Ellen Mark est le pendant, dans les années 70-80, d’une Amérique en crise, à l’instar des photographies iconiques de Dorathea Lange de l’Amérique de la Grande Dépression.

Ses photographies du Ward 81, établissement psychiatrique où le film Vol au dessus d’un nid de coucou est tourné, sont d’une dureté et d’un esthétisme impressionnants. Il y a aussi l’Amérique de la contestation, celle opposée à la guerre du Viêtnam (portrait de la féministe Gloria Steinem aux légendaires Ray-Ban) et celle pro-guerre, avec un brin de caricature dans l’extériorisation des signes de l’Amérique. Les portraits de stars d’Hollywood sont particulièrement connus (Marlon Brando lors du tournage d’Apocalypse Now) mais c’est la déréliction de Tiny, qu’elle suit à travers les routes et son errance pendant plus de dix ans, ou celle de la famille Damm dans leur voiture (1987), qui ont assuré sa notoriété de photographe humaniste et sociale.

Les rares infidélités au noir et blanc sont les photographies, exceptionnelles, des prostituées de Bombay (aujourd’hui Mumbaï), dans des conditions de dangerosité pour la photographe, et celles des circassiens en Inde. A voir également les portraits, célèbres, de Mère Teresa et de son dispensaire de Calcutta.
2. Quelle joie de vous voir [I’m So Happy You Are Here] — photographies japonaises des années 1950 à nos jours.
Au Palais de l’Archevêché, rétrospective de la photographie de femmes japonaises des années 50 à nos jours. Arles innove avec ce regard consacré aux femmes photographes japonaises, qui s’inscrit dans la lignée de l’exposition consacrée à la collection Verbund à Vienne (2022). La femme photographe japonaise doit doublement s’imposer : dans une société patriarcale marquée par la domination masculine qui la relègue dans son rôle domestique, et par le caractère marginal de la photographie, qui ne dispose ni de réseaux ni de publications pour ce medium.

La visite de l’exposition se fait sous les auspices des Amis du BAL, conduits par Diane Dufour, co-directrice du BAL, et la co-commissaire de l’exposition, Pauline Vermare. L’exposition présente plus de vingt-cinq artistes, dans une rétrospective des années 1950 à nos jours. L’aspect critique y est très présent, avec cette photgraphie saisissante d’hôtesses de l’air, en uniforme rouge de Japan Airlines (JAL), qui se dissolvent petit à petit en mare de sang. Lauréate du Prix Women in Motion 2024, Ishiuchi Miyako expose en solo son travail Belongings, à la salle Henri-Comte, sur les objets personnels de sa mère, qui survit par cette présence matérielle, et permet à l’artiste d’accomplir son travail de deuil et de rapprochement. Katayama Mari (née en 1987) expose son esthétisation de son handicap et de ses difformités, dans une approche qui n’est pas sans rappeler Freaks de Tod Browning (film – 1932), où les monstres (freaks) sont pétris d’humanité alors que la monstruosité appartient à l’humanité ordinaire.
3. Espace Monoprix – prix Découverte 2024 de la Fondation Louis Roederer et Debi Cornwall – « Citoyens Modèles ».

Debi Cornwall expose son travail sur la société américaine et le miroir de ses institutions (les musées, l’armée) et celui des rassemblements de militants pro-Trump (political rallies). Son travail fait tragiquement écho avec l’actualité la plus brûlante (les armes à feu, la militarisation croissante, le messianisme américain). Dans une approche documentaire, presque entomologiste, elle présente sans affect, ses photographies réalistes, presque en studio, de camps d’entraînement de l’armée dans un pays fictif du Moyen-Orient, « Atropia », avec des civils irakiens ou afghans, théâtres d’exercice qui renvoient à cette décennie de « guerre sans fin » contre le terrorisme.

Elle revisite les musées d’histoire américains où les Etats-Unis sont présentés comme la Nation à la destinée manifeste ou la victime innocente. Une vidéo mash up est particulièrement impressionnante : elle juxtapose les extraits de films hollywoodiens, passés au stade de cliché, avec les témoignages réels d’un policier et d’un militaire à l’occasion d’un contrôle routier ayant provoqué une bavure.

Comme chaque année, les Rencontres d’Arles s’associe au prix Découverte de la Fondation Louis-Roederer. Sept jeunes artistes sont exposés par la commissaire Audrey Illouz, réunis autour du thème de l’Intranquillité de Fernando Pessoa. Parmi eux, Coline Jourdan nous montre les traces d’une pollution invisible et chronique dans une vallée industrielle. Marilou Poncin nous dévoile un futur dystopique où la relation physique devient virtuelle avec les objets connectés.

4. Prix Let’z Arles – Michel Medinger – Chapelle de la Charité

Comme chaque année, le Grand-Duché du Luxembourg, sous la dynamique direction de Florence Reckinger-Taddéi, prend ses quartiers d’été à Arles. L’artiste inclassable et autodidacte Michel Medinger expose son cabinet de curiosités dans la chapelle de la Charité. Alchimiste, féru d’ésotérisme, ancien sportif de haut niveau, il est l’un des photographes luxembourgeois les plus importants. Le Grand-Duché est aussi l’autre patrie de la photographie depuis que l’exposition humaniste « The Family of Man » (1956) d’Edward Steichen y a trouvé son port d’ancrage. Véritable Arcimboldo contemporain, Michel Medinger compose avec méticulosité ses créations photographiques à partir de son cabinet de curiosités. Fantaisie, surréalisme, ésotérisme, érotisme et mort s’y côtoient dans un joyeux et délirant foutraque.

« Très souvent je pars d’un objet que je trouve par hasard et qui m’interpelle. Il m’accompagne ensuite dans mes pensées où petit à petit se développe sa mise en scène. D’autres objets se rajoutent et prennent le rôle de figurants. Jusqu’à ce que chaque chose ait trouvé sa place, les rôles de mes « acteurs » peuvent encore à tout moment changer ou être inversés. (…) Parfois, j’ai l’impression que toute cette panoplie de figurines, d’animaux, de poupées, de squelettes, d’outils est en compétition pour attirer mon regard et pouvoir figurer dans mes photographies.
C’est comme s’ils me demandaient « à quand mon tour ? » Michel Medinger
5. Sophie Calle – Cryptoportiques.

On ne peut imaginer meilleur lieu d’exposition que les Cryptoportiques pour le travail de Sophie Calle sur les Aveugles. Le lieu, correspondant à d’antiques galeries souterraines romaines creusées sous le forum, est crépusculaire. L’humidité est permanente et envahit le site et les objets. C’est Sophie Calle qui parle le mieux de cette exposition, qui relève plus de l’inhumation que de l’exposition. La série, Les Aveugles, a été victime de spores de moisissures. Plutôt que de détruire son travail, l’artiste a fait le choix de les laisser dépérir, se décomposer, comme des cadavres, perinde ac cadaver. Le visiteur est ainsi invité à une cérémonie mortuaire et macabre, de portraits d’aveugles, qui ne manquent pas de faire référence à cette célèbre photographie, porte-drapeau manifeste de l’Arte Povera, les Yeux retournés.

6. Au Nom du Nom – les surfaces sensibles du Graffiti – église Sainte-Anne

A la Chapelle Sainte-Anne, Hugo Vitrani vous invite à découvrir la sous-culture urbaine du graffiti, dans une exposition co-produite par le Palais de Tokyo et les Rencontres d’Arles. Le graffiti est aussi ancien que l’humanité, ne serait-ce que par l’art pariétal ou les graffiti des murs de Pompéi, témoignage saisissant de proximité entre la ville antique et celle du XXIème siècle. Hugo Vitrani se passionne pour les souterrains de l’art contemporain, la culture underground, aux marges, avant son institutionnalisation et sa marchandisation.
« Au Nom du Nom » réunit pour la première fois une quarantaine d’artistes internationaux, historiques ou émergents. La photographie est ici un prétexte pour documenter des mouvements, des écoles ou des individus qui se déploient aux marges de la société et comment leur posture rebelle et clandestine, conduit petit à petit à l’élaboration d’un nouveau vocabulaire ou d’une contestation.
L’exposition n’est pas une série de photographies sur le graffiti mais montre la traversée de la scène du graffiti par la photo. Hugo Vitrani déploie ici sa connaissance intime du milieu, qu’il a contribué à vulgariser en tant qu’instigateur du Lasco Project au Palais de Tokyo, où il a laissé carte blanche aux graffeurs pour investir le centre d’art. Vous traversez l’exposition au rythme des photographies, travaux et citations de Brassaï, Monique Wittig, Gérard Zlotykamien, Gordon Matta-Clark, Sophie Bramly, Mathias Enard, JR, Miriam Cahn, …

7. Les Vampires n’ont pas peur des miroirs – El Grupo de Cali – Vampirisme et tropical goth
Le titre intriguant ne nous plonge pas au coeur de la Transylvanie, patrie des vampires, mais à Cali, ville célèbre pour ses gangs, son cartel et ses trafics. Mais au-delà des clichés et des fantasmes, la ville de Cali est aussi le lieu d’émergence d’artistes qui ont irrigué la scène artistique colombienne. Leurs œuvres sont essentiellement cinématographiques, vidéos ou photographiques, la photographie demeurant le pivot de leur travail. Elles sont exposées pour la première fois à Arles. Le vampirisme est ici utilisé au sens artistique et mis en scène dans le contexte tropical de la Colombie des années 70-80, pays touché par une vague de violences politiques et criminelles, terreau des romans de Gabriel García Márquez (1927-2014) mais dont la résilience est remarquable.

Vous comprenez le thème du vampirisme lorsque vous êtes face aux miroirs de Fernell Franco qui vous renvoie votre image (le vampire, c’est vous), aux grands suaires en rideaux de douche plastique suspendus aux voûtes de la chapelle d’Oscar Munoz ou au film saisissant « Agarrando Pueblo » de Luis Ospina et Carlos Mayolo (1977), manifeste dénonçant la porno-misère et le voyeurisme de l’Occident, où les artistes mettent en scène, par une construction en abyme, le misérabilisme, celui d’un clochard ou d’un enfant pauvre des rues. Avec ce film-manifeste, le Grupo de Cali se dissout, ayant touché un problème de représentation capitale qui nous travaille encore aujourd’hui.
8. Nicolas Floc’h – Fleuves Océan. Le Paysage de la couleur Mississippi
Nicolas Floc’h est parti à l’exploration des vastes cours d’eau américains. Comme Chateaubriand avant lui, ou d’autres explorateurs et artistes français, il a cédé à la magie des grands espaces de l’Amérique. Le Mississippi est au coeur de son travail photographique sur les fonds fluviaux et marins. L’Amazone est souvent cité, avec sa forêt comme le poumon vert de la planète mais le Mississippi est une autre artère vitale. Là Nicolas expose de grands monochromes qui sont la couleur de l’eau.

La photographie en grand format rejoint ainsi la peinture monochrome et la peinture du paysage, où le végétal et le minéral s’expriment par la couleur et non par la représentation. La couleur invisible devient ainsi visible par les pigments, les sédiments, par l’accumulation qui sature les eaux. Nous assistons, en témoins muet, à la dégradation visible de la biodiversité. Les grands monochromes côtoient les compositions photographiques de grands espaces, de paysages désolés ou dégradés par l’homme. La puissance de la nature est telle que le spectateur ressent sa capacité d’assimilation ou d’absorption des atteintes humaines, comme ces mobiles homes en décomposition dans le désert ou ce ponton devant un lac maintenant ensablé, témoignages dérisoires de l’anthropocène.
9. Viser Juste : Pétanque et Jeu provençal dans l’objectif de Hans Silvester (Museon Arlaten) – parcours Arles Associé
Faites un détour par cette exposition joyeuse et esthétique sur la pétanque. Hans Silvester, ancien grand reporter de l’agence Rapho, est tombé amoureux de la Provence et de son jeu mythique depuis Pagnol, avec une exposition sur les jeux de boule en Provence dans la France des années 70, aujourd’hui disparue. Rien de nostalgique dans l’exposition habillée d’une belle scénographie, avec un grand cercle exposant la collection personnelle de l’artiste tel un Jubé monumental.

C’est la beauté du geste et de l’oeil qui compte, celle du joueur — ou de la joueuse – et celle du photographe qui saisit l’instant. Telle cette photo du joueur en plein vol, dont les pieds ne touchent pas le sol, comme les chevaux de Géricault lors de leur steeple chase. Majorettes, remises de coupes, championnats locaux, Mireille Mathieu, c’est une invitation au voyage à Saint-Rémy-de-Provence, Eygalières, Cavaillon, Marseille, Lourmarin, Arles, Gigondas … Hans Silvester a développé un regard attendri et précis sur le jeu et la Provence, comme un Raymond Depardon de la pétanque. Profitez-en pour visiter le Museon Arlaten, entièrement rénové avec une cage d’escalier toute en transparence. Le musée est consacré aux arts et traditions populaires et collabore en partenariat avec le MUCEM. Dans une scénographie pédagogique, vous comprendrez la modernité du projet des musées ethnographiques régionaux porté par Georges-Henri Rivière en 1937, avec la création du premier Musée des Arts et Traditions populaires.

A suivre la semaine prochaine :
Fondation LUMA : William Kentridge – Fondation VAN GOGH : « Van Gogh et les Étoiles » – Fondation THALIE : Sara Ouhaddou – Assieds-toi, prends un verre de thé – Musée Réattu : Jean-Claude Gautrand, Libres Expressions – parcours Arles Associé
https://www.rencontres-arles.com
Jusqu’au 29 septembre 2024




Un commentaire
Caroline d'Esneval
Très beau parcours des rencontres d’Arles! Merci Bruno pour cette superbe immersion dans cet événement devenu incontournable.