Après la tempête
Photographies de Claire Curt, Après la Tempête Ciaran
The Gaze of Thierry Grillet, écrivain et essayiste, curateur (notamment l’exposition, « Vous êtes un arbre ! », aux Franciscaines de Deauville, 2022)

Qu est-ce qu’un arbre abattu ? Couché par la tempête, fracassé par l’éclair ? Le reste d’un être qui s’élançait, au milieu du paysage, et prétendait, dans son être, à l’immortalité ? Aussi ceux qui dorment, morts, dans le parc du manoir de Kergoat, après la tempête Ciaran en 2023, et que magnifient les images de la photographe Claire Curt, portent sur eux le souvenir de leur ancienne splendeur. Les jardins romantiques du manoir leur ont servi d’écrin durant des siècles. Au moins depuis l’inventaire botanique de 1847, année au cours de laquelle Flaubert séjourna au manoir. Les terres fertiles de la propriété, et un micro-climat favorable ont permis alors à une nature arborée d’une surprenante diversité de prospérer – jusqu’à compter certaines essences que l’on ne rencontre traditionnellement qu’en Méditerranée. C’est dans cet Éden sylvestre que l’artiste a ainsi travaillé.

L’histoire de la représentation des arbres, de leur constitution en objets autonomes, dignes du regard artistique n’est pas si ancienne.
Les artistes, peintres tout comme photographes, s’emparent de ce végétal, au début du XIX e siècle et le traitent soudain comme s’il était un “sujet”- pour reprendre la terminologie des forestiers. Est-ce la Révolution et le sacre de l’individu qui conduit, par transitivité, à ce que le regard des artistes considère alors dans le paysage, non plus les masses indifférenciées de frondaisons, mais des arbres solitaires, saisis un par un, autrement dit, des individus ? C’est le moment où une sensibilité particulière apparaît, qu’un artiste théoricien, Pierre-Henri de Valenciennes, va exprimer et théoriser dans son traité, Éléments de perspective pratique, à l’usage des artistes, publié pile au tournant du siècle. L’artiste, qui s’est exilé à Rome, est un des premiers à quitter l’atelier et peindre à l’extérieur, “sur le motif”. Sa pratique va exercer une influence profonde sur l’apparition du genre “paysage” et, au sein de cette catégorie, de la peinture d’arbre. A la suite, dans les premières décennies du siècle, les peintres de Barbizon, en forêt de Fontainebleau, encouragent ce que les peintres ou photographes vont nommer les « portraits » d’arbres. Toutefois les arbres morts, ou à terre, intéressent rarement les artistes. Sauf à considérer les « sujets » foudroyés, morts mais encore debout, au tronc déchiré, comme les symboles Romantiques, d’une vie qui se brise, métaphore tragique du destin.
Aussi la commande des actuels propriétaires à l’artiste Claire Curt frappe-t-elle parce qu’elle est originale, et presque transgressive. A moins de dépêcher un photographe sur place pour faire l’inventaire photographique des pièces disponibles à la coupe, le photographe n’est pas requis sur le terrain. Pourquoi donc entretiendrait-on le regret de la physionomie perdue d’un bois qui charmait l’œil ? L’entreprise est tout autre. Photographier les restes d’un ravage, construire à travers ce spectacle, la mémoire d’une catastrophe, écologique tout autant qu’esthétique, rassembler ces arbres morts dans un même projet artistique revient à édifier, comme on le fait en littérature, leur tombeau de papier.

Car à l’évidence ce n’est pas un inventaire auquel a procédé Claire Curt. L’artiste s’est confrontée à une tâche sans doute frustrante au départ. A rebours de la verticalité à laquelle invite naturellement l’arbre, elle s’est fait violence en se concentrant sur l’horizontalité de ces grands êtres défunts. Son regard a fouillé ainsi l’entrelacs des ramures, les lignes des troncs et des branches cassées. Elle y a détaillé les blessures, les fractures, les traumas.
Je ne peux m’empêcher d’imaginer Claire Curt comme un médecin passant au soir sur le champ de bataille pour examiner les blessés et les morts. Elle marche au milieu d’un terrain difficile, enjambant, grimpant sur ces grands corps rigides. Elle observe, elle se glisse au chevet de ces grognards de la forêt. Peut-être même éprouve-t-elle une forme de compassion pour cette douleur sans éclats et sans mots. La tempête comme une charge de cavalerie a secoué, renversé, et piétiné. Avec rage. Certains ont résisté. Le fouillis végétal, rongé par une mousse verte, donne l’idée de la mêlée. Ici on s’est battu contre les bourrasques. Quelques branches dressent encore, comme des lances brisées, leurs pointes acérées vers le ciel. Mais las, le vent a fait plier le bois. Il a déchiré l’écorce, explosé l’aubier.

Le souffle qui fait chanter les feuilles a fait gémir les troncs. Ce n’est pas un cimetière qu’elle traverse, mais plutôt un abattoir. Les arbres qui gisent, dans le terrible silence de l’après, offrent aux regards leurs chairs rougies, leurs tendons blancs, leurs peaux râpées, griffées. Quelle boucherie ! L’œil du photographe médecin n épargne rien de ce qui a fait le drame. Et ce faisant, une étrange beauté, cruelle, catatonique, sourd de ce désastre. Les chênes, les hêtres, les ifs, les ormes laissent, exhibées, leurs anatomies éviscérées. Il y a de l’écorché dans ces vues d’arbres. « Le paysage, c’est l’âme », écrivait Amiel dans son journal, en plein romantisme. Or cette lande morte, promise à la pourriture, n’invite curieusement pas à la déploration. C est au contraire une célébration des forces, une liturgie de la patience, de celle qui voit dans ce grand « krach » forestier, le commencement des recommencements.

L’approche photographique de Claire Curt s’inspire et se nourrit de l’espace et de la lumière naturelle, de l’instant réel ou recréé qui donne l’impression d’un arrêt sur image, d’un instant volé à une narration simple et introspective.
Ses visuels capturent la vie réelle avec une touche de féminité et de douceur mais avec un cadre fort et maîtrisé. Claire photographie des paysages et des intérieurs avec ou sans personnes, elle aime aussi la composition de natures mortes.
Elle s’intéresse à la vidéo et à l’image en mouvement et réalise des courts métrages mêlant vidéo et photographie.
Photographe indépendante,
Claire travaille régulièrement pour l’édition, la publicité ou les magazines. https://www.clairecurt.com



