Boulle débridé au château de Chantilly
The Gaze of AUDE LANGLOIS-MEURINNE
Quel meilleur écrin pour montrer les meubles d’André Charles Boulle (1642-1732) que le château de Chantilly ? S’appuyant sur deux bureaux ayant appartenu à la famille d’Orléans, leur demeure consacre, au grand ébéniste, sa première exposition monographique en France, attentive à présenter des pièces sûres et rigoureusement sélectionnées.

Commode d’une paire, 1708-1709, Chêne, caisse en corail massif, marqueterie en « première partie » de laiton sur un fond d’écaille de tortue brune, encadrement d’ébène et filet de laiton, bronze finement ciselé et doré à l’or moulu et à la feuille. Versailles, photo©AudeLM
Boulle a dominé le monde de l’ébénisterie sous Louis XIV et au début du règne de Louis XV. Il est le premier artisan du bois à accéder au statut d‘artiste, un artiste unique de par la qualité et la diversité de ses œuvres, sa longévité et le prestige de sa clientèle. Alliant démesure, énergie et précision, préciosité et lignes claires, équilibre, puissance et grâce. Je vous recommande d’ailleurs la lecture du catalogue de l’exposition, dirigé par le conservateur en chef du château de Chantilly, Mathieu Deldicque.

Une maîtrise technique inégalée
Boulle fut un précurseur dans son approche tripartite, dessinant, fabriquant et assemblant bâti, marqueterie et bronzes. Il parvient à un équilibre jusque-là jamais atteint en employant simultanément plusieurs matériaux : métaux (cuivre, laiton, étain), écaille de tortue, bois de rapport, bronzes dorés et ciselés dans sa propre fonderie.
Il avait été formé à l’ébénisterie, mais aussi à la sculpture, ce qui lui permit d’apporter du relief à ses meubles, avec l’ajout de sculptures en ronde-bosse. Ainsi son œuvre participe de la peinture avec ses tableaux de marqueterie et de la sculpture avec ses bronzes.
Au fil de sa carrière, Boulle fut d’abord spécialiste de la marqueterie de fleurs dans de fort nombreuses essences de bois, comme le révèle l’inventaire de son important atelier réalisé à sa mort en 1732. C’est sa première période. « Il faut noter, remarque l’expert Yannick Chastang, qu’il n’y a pas dans l’exposition d’œuvres en marqueterie florale bien que celle-ci soit centrale dans l’œuvre de Boulle ». C’est à partir de 1685-90 que se développe la marqueterie de métal en première et en contrepartie découpées en paire superposées. Ainsi, une découpe donne deux décors de meuble, la première partie plus aboutie est souvent plus belle. La technique sera dénommée « marqueterie Boulle », qui révèle l’étendue de son influence sur la profession.

photo ©AudeLM
La naissance du mobilier moderne
L’exposition illustre ce savoir-faire ainsi que la naissance du mobilier moderne, commode et bureau dont on lui attribue la paternité.
Si Boulle n’est pas à l’origine des meubles modernes, il fut indéniablement celui qui les popularisa et leur confia la silhouette avec laquelle ils allaient traverser les temps. Forte de près de quarante pièces, l’exposition permet avant tout d’observer concrètement les évolutions du bureau, datant pour la plupart des années 1700-1720, période phare de la maturité du maître.
Au commencement de chaque meuble il y a un dessin. L’exposition en montre une dizaine ainsi que des gravures. Ils permettent aujourd’hui de documenter l’œuvre prolifique de Boulle et naguère d’en faire la promotion auprès de sa clientèle prestigieuse dans son grand atelier au Louvre. Ces gravures et dessins ont permis d’étudier de près la paternité des meubles, sans estampille à l’époque.
Entre 1672 et 1714, Boulle livra une vingtaine de meubles à la famille royale ainsi que des parquets de marqueterie et des bronzes dorés. Quatre d’entre eux sont exposés ici dans la pièce dite « la Grande Singerie » facétieuse et exquise de Christophe Huet.
Le Grand Dauphin, fils aîné du roi Louis XIV, fut l’un de ses clients les plus prestigieux et les plus passionnés. Des gaines octogonales à tablier, aux remarquables franges de bronze doré, présentées dans l’exposition, trônaient dans son cabinet des glaces à Versailles. Elles illustrent le faste, le ‘grand goût’ de la cour à cette époque. Le mobilier flamboyant de Boulle correspondait parfaitement à la débauche de faste de Louis XIV et à celle du début du règne de son successeur.
La commode destinée à la chambre de Louis XIV à Trianon est la plus belle pièce de l’exposition. Elle est issue d’une paire dérivant des bureaux à 8 pieds auxquels on ajoute des tiroirs afin de les adapter à leur nouvelle fonction de meuble de rangement. Les premières « commodes » apparaissent vers 1690 sous la dénomination de « bureaux » ou « bureaux en commode ». La forme de la commode ci-dessous dérive des sarcophages à l’antique ou des autels à la romaine. Les têtes de femmes en bronze, placées au sommet des chutes des pieds, ornent le mobilier de Boulle dès les années 1790s et pendant les quarante dernières années de sa carrière. Ce modèle connut un grand succès et fut répété pour de nombreux clients.

Le bureau décliné
Les bureaux ultérieurs sont issus de la commode. Il y en a près de 10 dans l’exposition. Evoluant de 8 ( le bureau dit « Mazarin ») à 6 puis 4 pieds et à la ceinture de tiroirs de plus en plus élancée. C’est ce bureau plat moderne avec des pieds cabriolet et un étroit tiroir de ceinture que je préfère.
Boulle joue un rôle majeur dans ces évolutions de la mode du bureau. Celui, commandé par le prince Louis-Henri de Bourbon-Condé, premier ministre de Louis XV, fut sauvé de l’incendie qui ravagea l’atelier de Boulle en 1720. Ci-dessous, il marque l’aboutissement des recherches de l’artiste vers un bureau aussi fonctionnel que majestueux. Il couronne le rôle désormais déterminant donné aux bronzes dorés, qui prolongent les volutes de la marqueterie et épousent la forme cabrée des pieds chaussés de sabots à pattes de lion.
Chez Boulle, il faut remarquer la qualité de la ciselure des bronzes, leur force, la vigueur et la vibration qu’ils confèrent au bâti, ou bien à l’objet tout entier en bronze, tels que les lustres majestueux exposés dans la dernière salle.

Une créativité débridée
Ces bronzes dialoguent avec quantité d’éléments décoratifs pour un même meuble, tels que feuillages, acanthes, rinceaux, fleurons, croissants, détails mythologiques ou héraldiques, masques divers, satyres, femmes ailées, sabots à pattes de lion, pieds de griffons, serrures à coqs affrontés… Consoles, coffres, médailliers, bibliothèques basses ou scabellons, reliure, déploient ce même luxe de détails, comme le montre le catalogue de l’exposition. Celui-ci passe le bâti et les divers éléments qui composent le meuble au crible de technologies nouvelles.
Observez la paire de coffres sur pied venues du Rijksmuseum, coffres de toilette ayant appartenu à un riche mécène. La bordure en marqueterie fleurdelisée laisse penser à une provenance royale.
Plus loin, on admire une paire de tables en encoignures graciles, dessinée pour la duchesse de Bourgogne – épouse du petit fils de Louis XIV et mère de Louis XV – pour le château de la Ménagerie. Elles appartiennent à un programme décoratif imaginé par Boulle avec Jules Hardouin-Mansart et préfigurent les styles rocaille et néoclassique.

André Charles Boulle a dominé le siècle de Louis XIV. Artisan, artiste, collectionneur passionné, chef de famille et d’entreprise qui forma ses 4 fils à son art, il a organisé sa propre réputation si bien que la marqueterie d’écaille et laiton porte le nom de « marqueterie Boulle » jusqu’à ce jour. Ceci rend plus complexe encore l’identification des pièces du maître. Il faut saluer l’effort du conservateur Mathieu Deldicque, de l’expert et restaurateur Sébastien Evain et de l’expert William Iselin, secondés par une vingtaine d’auteurs au catalogue. L’exposition et le catalogue posent les fondements pour un premier catalogue raisonné.
Les créations de ce maître de génie furent célébrées de son vivant et jusqu’à notre époque, bénéficiant de « revivals » continuels. Avec un syncrétisme surprenant au XVIII ème siècle, s’alliant au goût rocaille ou néo-classique, puis sous Louis-Philippe, à travers le « goût Rothschild » au siècle suivant, sous le Second Empire, à la Belle Epoque, dans les collections de la Duchesse de Guermantes et plus récemment dans celles d’Hubert de Givenchy ou de Son Altesse le Sheikh Hamad bin Abdullah Al Thani, l’engouement pour la puissance et la grâce du mobilier Boulle traverse les siècles.
Aude Langlois-Meurinne
André Charles Boulle
Sous la direction de Mathieu Deldicque
au Château de Chantilly



