« Les interlignes de la mémoire étonnée » Visite d’atelier – Alexandre Lenoir
Dans une allée, le long des voies de chemin de fer à Vitry-sur-Seine, se trouve l’atelier de l’artiste Alexandre Lenoir. J’avais découvert son travail à la fondation Sisley en 2020, puis il y a eu cet accrochage spectaculaire quais de Seine sur les murs de la Caisse des dépôts, de cette oeuvre géante « La Source », impossible de l’oublier, c’était en 2021, les musées étaient toujours fermés pour cause de confinement.

En arrivant à l’atelier, petit détail qui m’amuse, je pense à son homonyme, qui après avoir sauvé de la folie destructrice des révolutionnaires les monuments de l’Ancien Régime, a créé le musée des monuments français, ce musée se situait à l’endroit où se trouve actuellement l’école des Beaux-Arts de Paris, là où Alexandre Lenoir a étudié, deux siècles plus tard, auprès de François Boisrond.
La peinture d’Alexandre Lenoir est troublante, un paysage, une photo, cette verdure où on aimerait se perdre comme cette silhouette aperçue au centre de la toile, les formes apparaissant au fur et à mesure que notre regard s’adapte à cet étrange paysage, les petits morceaux de ruban adhésif bleus se comparent à une multitude de pixels d’une image agrandie par le curseur de l’ordinateur, aux dimensions exagérément grandes voulues par l’artiste. Cette nature foisonnante, les couleurs changeantes, obtenues à force de patience, me font penser à un autre jardin , pensé et fabriqué par Claude Monet qui ne pensait qu’à la peinture, toutes ses fleurs étaient autant de touches de couleurs à l’instar de celles présentes sur sa palette avec cette volonté de plonger le spectateur dans cet univers chromatique.

A 18 ans, Alexandre Lenoir peint un autoportrait, il se laisse alors emporter par la peinture. Ouvrant les champs possibles, il imagine le potentiel de la matière offert à lui pour révéler le monde. L’artiste désacralise la peinture, laisse tomber le pinceau et n’agit pas directement sur la toile, il a voulu dépasser ce rapport de la main qui tient le pinceau. Gravée dans ses pensées, la phrase de Niele Toroni :
« Travailler à ce que la peinture travaille d’elle-même »
Niele Toroni

A la manière des maîtres de la Renaissance qu’il admire, l’atelier est investi par ses collaborateurs qui appliquent à la lettre les consignes d’Alexandre Lenoir. Les toiles sont immenses juste accrochées sans châssis.
« Dans l’atelier il y a la surface qui reçoit la lumière, s’enchaîne tout un procédé mécanique comme une chambre noire photographique avec l’utilisation des trois couleurs primaires pour peindre et, depuis quelque temps, l’intégration des couleurs complémentaires. Mon travail est photographique et recrée la manière dont la mémoire existe dans notre cerveau, des images présentes ou aussi absentes, des flashs qui fonctionnent avec le souvenir qui au moment où il apparait se dérobe. J’essaie de faire exister sur la toile ce qui pour moi est l’image d’un souvenir. »
Alexandre Lenoir

Multiples couches de peinture, innombrables morceaux de scotchs bleus masquent la toile et recouvrent l’image projetée, la toile est maltraitée à l’envers comme à l’endroit. Il faut ce temps très long pour qu’enfin l’artiste appose le point final de son oeuvre, qu’elle puisse s’exposer sur les cimaises de la galerie qui le représente, les musées ou encore celles des collectionneurs. Alexandre Lenoir, se veut alchimiste, invente ses mélanges, décide de la matière, des matières, appliquées selon son protocole minutieusement réfléchi sans pourtant aucune certitude du résultat. Il parle d’acte de foi. Il est le premier spectateur de son travail. L’image projetée du départ est modifiée par lui sur Photoshop, puis il y a les passages de la couleur, certains endroits sont peints et d’autres non, processus comparable à la création d’une sérigraphie, mais ici les couches successives se comptent à plusieurs dizaines, atteignant parfois le nombre de 100. C’est à une véritable pixélisation de la couleur auquel assiste le spectateur mais le résultat n’est pas celui des Nouveaux Réalistes (avec le fameux Déjeuner sur l’herbe d’Alain Jacquet) mais plutôt celui de Georges Seurat et de Paul Signac, dans la lignée de son traité précurseur D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme (1899), où le peintre et collectionneur s’oppose vertement à la notion de « pointillisme » et lui préfère la notion de division.

Recréer l’effort de se souvenir d’une image. La mémoire est le lien de toutes mes toiles.
Alexandre Lenoir
Tous ces éléments qui apparaissent alors sur la toile, restent flous, rien de précis, tout est fait pour que le regardeur se projette dans l’oeuvre et puisse de cette façon s’approprier le souvenir de l’artiste.
Je pense immédiatement au palimpseste, très en vogue actuellement en matière d’art et pourtant cette citation écrite par Victor Hugo dans l’Homme qui rit répond parfaitement à mon attente sur le travail d’Alexandre Lenoir.
« L’oubli n’est autre chose qu’un palimpseste. Qu’un accident survienne, et tous les effacements revivent dans les interlignes de la mémoire étonnée. «
Victor Hugo extrait de « L’homme qui rit », 1869
Alexandre Lenoir, travaille entre Paris et New-York, après avoir participé à la Journée des Peintres à Orsay, il expose en ce moment à NewYork chez Almine Rech et ces jours-ci du 15 au 20 octobre , pendant Art Basel Paris, je vous propose de découvrir son exposition Works on paper, ses œuvres sur papier qu’il a créé lors de sa première année New-yorkaise et encore jamais montrées.

INFORMATIONS :
Expositions :
Paris, Works on Paper (voir invitation) du 15 au 20 octobre. Commissariat : Anaël Pigeat
New-York, Between dogs and wolves, Galerie Almine Rech, jusqu’au 19 octobre
Mexico, Galerie Mariane Ibrahim, jusqu’au’au 18 janvier 2025.
Edition :
Alexandre Lenoir. Première monographie de l’artiste. Textes de Joachim Pissarro et d’Anaël Pigeas. Editions Skira, 2024.



