La couleur dans le cadre de l’art argentin

The Gaze of Claudia Iturralde

« La couleur, c’est la vie, car un monde sans couleur semble mort. »

Johannes Itten

De la même manière qu’un mot prend son sens quand il est en relation avec d’autres mots, les couleurs isolées acquièrent également leur propre expression et leur signification exacte en présence d’autres couleurs. Johannes Itten, dans L’Art de la couleur, affirme que celui qui devient maître de la couleur doit voir, ressentir et expérimenter chaque couleur individuellement et dans ses combinaisons infinies avec toutes les autres.

Dans cet article, je propose de débuter un voyage à travers la scène artistique argentine, où l’on peut entrevoir une grande variété de nuances et de thèmes qui englobent le social, le politique, l’urgence climatique, entre autres, tous animés par cette même certitude de l’importance que l’artiste argentin accorde à la couleur, définie par son environnement naturel, son climat, son histoire, ses connaissances et ses traditions.

Comme l’écrit le philosophe espagnol Ortega y Gasset, « l’homme est l’homme et ses circonstances », la couleur est l’artiste et ses circonstances.

Mon intention est d’aborder la scène locale argentine à travers la couleur et des artistes qui, selon mon avis, la représentent.

Luisa Freixas

Luisa Freixas. Punck. 200 x 100 cm

La première artiste dont je parlerai est Luisa Freixas, Buenos Aires, 1977, une artiste plongée dans une réalité plurielle qui, parfois, la tourmente. Luisa est l’une des personnalités artistiques les plus singulières et courageuses – une iconoclaste audacieuse – de la culture argentine du XXIe siècle et, par extension, de l’art latino-américain.

Elle est dotée d’une conscience libre, anticonformiste et critique, naviguant entre des mondes divers. Elle est une artiste qui développe plusieurs langages visuels à travers l’utilisation de plusieurs médiums : huiles, fusains, xylographies, crayons, gouges, spatules, rouleaux sur toile et papier de coton.

La nature est omniprésente dans ses toiles qui ont pour thème : la flore et la faune. À travers des lettres, des métaphores et les délicates xylographies, elle parvient à nous interpeller avec un art des plus purs.

Luisa se concentre sur l’aspect manuel du travail artistique et utilise presque exclusivement l’encre et l’huile sur ses papiers ou ses toiles. On y observe la répétition d’un geste et l’empreinte de l’énergie concentrée dans la matière.

Elle puise dans la nature toute son inspiration. Enfant, elle passait de longues périodes à la campagne chez ses grands-parents. Aujourd’hui, elle voyage une fois par an à Ubatuba, au Brésil, où sur un mètre carré, on trouve 25 variétés de feuilles dont les formes et les textures nourrissent ses œuvres. Elle y apporte ensuite la couleur, sa couleur.

Sa palette éclatante illumine son œuvre, et la coexistence des tons crée ainsi des nuances uniques.

Joaquín Boz

Mon parcours sur le sentier de la couleur se poursuit avec l’artiste Joaquín Boz, (né à Rojas, Argentine, 1987). Le propos des peintures de Joaquin, au premier abord semble évident et pourtant très vite on découvre cet aspect très énigmatique.

Joaquin Boz

En ce moment, je contemple l’une de ses œuvres et elle est d’une éloquence frappante, presque écrasante. Cette peinture présente de nombreuses couleurs, réparties de manière ambivalente entre précision et imprécision.

Il y a quelque chose d’un peu brutal, non pas par manque de douceur, mais par la présence d’un labyrinthe à explorer où chaque coup de pinceau est différent, et pourtant, il y a une certaine organisation qui transmet à la fois force et calme en raison des multiples glacis travaillés dans un même secteur.

Le choix de sa palette de couleurs nous mène vers une sorte d’échelle circulaire : avec cette tendance autrefois vers le gris, donnant cette impression de climat apocalyptique à son œuvre, tout en utilisant des combinaisons avec divers pastels comme le jaune, le rose, l’orange ou d’autres teintes terreuses.

Aujourd’hui, il utilise du jaune, de l’orange, du rouge, du gris de Payne, du noir, divers verts, du bleu et du violet pour casser d’autres couleurs, générant ainsi des zones équilibrées et des zones d’incompréhension.

Joaquín crée, improvise, insiste, explore les qualités des matériaux, leurs mouvements et réactions, leurs possibilités de combinaison et de reconfiguration des formes à travers les couleurs, les rencontres, les chocs, les tensions et les fusions qui se produisent entre elles.

Nicolás García Uriburu

La boussole chromatique nous conduit à Nicolás García Uriburu, (Buenos Aires, 1937-2016), qui a construit une géopolitique de la coloration.

Nicolas Garcia Uriburu. Grenn Venice, 1968. Photographhie et pastel. 110 x 110. AALF Collection

Nicolás García Uriburu a coloré des rivières et des fontaines dans plus de trente endroits du monde pour dénoncer en pionnier les effets dévastateurs d’une surexploitation des ressources naturelles. García Uriburu a synthétisé l’activité du peintre dans le geste de colorer et a « réduit » – provisoirement et stratégiquement – le concept de peinture à celui « d’application de la couleur »; en particulier du vert.

Son projet artistique a débordé la peinture pour embrasser la nature et le paysage.

Il a utilisé la couleur comme moyen de dénonciation et de sensibilisation. Dans son manifeste de 1973, il déclarait :

« Je dénonce à travers mon art l’antagonisme entre la nature et la civilisation. C’est pour cela que je colore mon corps, mon sexe et les eaux du monde. Les pays les plus évolués sont en train de détruire l’eau, la terre, l’air; les réserves du futur dans les pays latino-américains. »

Le vert a été sa couleur emblématique : la couleur des feuilles fraîches, de la végétation saine, de la graine qui émerge à la vie. García Uriburu a créé une nouvelle teinte, un vert lumineux qui redonnait vie aux eaux grisées. Symbole de la nature, à travers le vert, Uriburu exprime un souhait, une utopie pour que le monde développé prenne conscience du problème écologique et cesse d’exploiter indûment les ressources naturelles.

Uriburu a une conscience aiguë des enjeux écologiques. L’ombu, son arbre emblématique, dans le monde merveilleux de García Uriburu, représente tous les arbres pour lesquels il lance cet appel de mobilisation pour leur cause en dénonçant  le déboisement des villes et la déforestation..

La couleur, une fois de plus, fait référence aux engagements de l’artiste. La défense de la nature comme cadre réflexif et porteur d’espoir face à une société en déclin.

Ignacio De Lucca

Le dernier artiste dans ce parcours est Ignacio De Lucca, (Apóstoles, Misiones, Argentine, 1960).

Ignacio de Lucca. Ambay suite XV. Aquarelle; 155 x 185 cm

Dans chaque aquarelle, dans chaque subtil clin d’œil de couleur et de texture de ses huiles, cet artiste rend magnétique le paysage qui l’a bercé, avec des images denses, mais aussi subtiles et légères, illustrant comment les chants de la calandria se fondent avec la vigueur des fleurs ; comment les touffes vertes dessinent les entrailles des repaires d’un coati ou d’un aguará guazú.

Ignacio raconte que la question de la couleur et de son identité missionnaire imprimée dans son œuvre provient de son expérience d’enfant. Il n’y a pas de théorie de la couleur ; la palette de couleurs est celle fixée dans son cerveau durant son enfance, qu’il laisse s’écouler avec un degré important d’abstraction, créant ainsi son iconographie typique.

Son œuvre nous renvoie à la théorie de l’évolution proposée par Charles Darwin, à l’idée que les espèces changent au fil du temps, donnant naissance à de nouvelles et partageant un ancêtre commun.

Un exemple succinct pour contextualiser la couleur, pour commencer à analyser comment la couleur dans l’art s’inscrit dans les lois fondamentales des effets chromatiques, tout en émanant de l’observation et de l’expérience de l’artiste. Expérimentation et action. Cause et effet.

Paul Cézanne a déclaré, en parlant de son œuvre,

« je vais vers le développement logique de ce que je vois dans la nature ».

Ainsi, tout ce qui est calculé de manière constructive n’est pas déterminant. Les réflexions intellectuelles et constructives sont des véhicules qui ouvrent les portes pour comprendre des thèmes fondamentaux dans la couleur et l’harmonie chromatique, les effets spatiaux des couleurs et des compositions, mais ils ne sont pas décisifs. Ils nous invitent à entrer dans les mondes subjectifs de l’artiste qui exécute son œuvre en couleur et de l’évocation du spectateur qui l’observe.

La couleur n’est pas étrangère à l’artiste. L’artiste n’est pas étranger à la couleur. Son œuvre est ses circonstances.

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