Pierre Seinturier, de l’art du dessin à la peinture
Visite d’atelier

Rendez-vous pris à la Villa des Arts, adresse très inspirante, je dois y rencontrer Pierre Seinturier (né en 1988 à Paris) qui me reçoit dans son atelier, et m’a invitée à entrevoir une partie de son univers . Derrière ce tempérament flegmatique se cache une personnalité très investie dans sa passion. Je découvre l’importance que l’artiste donne au dessin, à la peinture, il est complètement accro à ses carnets. Un trait sûr, délié qui crée des architectures, des paysages avec cette nature luxuriante évoquant la BD d’Edgar P. Jacobs le dessinateur proche de Hergé, dans son album d’aventures de Blake et Mortimer, « L’Enigme de l’Atlantide ». Il invente des décors fictifs, dans lesquels souvent apparaît un personnage immobile. Dans les oeuvres de Pierre Seinturier, je perçois toujours ce sentiment de décalage ou de prise de vue sur un moment avant ou après, avec ce regard très cinématographique qui pourrait faire référence à Caillebotte. Viennent à l’esprit aussi ces images du film d’Antonioni, Blow Up (1967), cette quête vaine du héros à la recherche de l’instant décisif que son appareil photographique n’a pu capter. Comme dans le film, le spectateur a la sensation d’arriver trop tôt ou trop tard par rapport à l’évènement fortuit que le peintre n’a pu saisir mais où il a parsemé sa toile des memento mori, autant de témoignages ou de traces matériels du drame qui s’est noué. Lorrs de cette entrevue, j’ai pu poser quelques questions à Pierre Seinturier qui m’a répondu très librement avec cette légère pointe d’humour ou parfois second degré qui le définit.

Formation: Ecole Estienne et les Arts-Deco
● Pierre Seinturier, né en 1988 à Paris (France)
Vit et travaille à Paris (France)
Diplômé de lʼEcole nationale des Arts Décoratifs en 2011
Je dessinais beaucoup et pensais me diriger vers la bande dessinée, à l’école Estienne, section Arts appliqués, on apprenait « l’expression plastique », puis, ce fut le déclic. Je suis admis aux Arts Déco, et me retrouve dans la section graphisme, je me suis orienté ensuite, vers l’image imprimée où j’ai retrouvé mon professeur de peinture de première année Luc Gauthier, il nous disait toujours des sortes de maximes ou métaphores du genre « La peinture c’est comme une omelette » qui au premier abord nous semblaient absurdes, mais pas du tout, elles étaient toujours très justes. Je dessinais toujours des personnages et ce cours de peinture avec ce professeur m’a fait voir une passerelle du dessin à la peinture, devenue à partir de ce moment là essentielle, une libération.

« Qu’est ce que vous allez faire plus tard ? »
● « Postulez pour la galerie du Crous (rue des Beaux-arts, réservée aux jeunes diplômes d’école d’art qui n’ont pas encore de galerie) »
nous avait proposé le professeur de peinture en cinquième année des Arts Déco, j’ai suivi son conseil et j’ai été pris. Au même moment, je suis également sélectionné pour une résidence à la Cité internationale des Arts, je reste un an sur place et travaille pour mon exposition à la galerie du Crous, je peins beaucoup sur des grands formats, ce que je n’avais encore fait auparavant. L’exposition en 2012 à la galerie du Crous remporte un beau succès, dans cette même foulée je passe le concours du salon de Montrouge, 2013, j’ai le prix du jury. J’avais récupéré des vieux cadres dans la rue et encadré mes peintures, tout est vendu. Je rencontre Georges-Phhilippe Vallois qui me propose une project room pour janvier 2014 et, depuis cette date je suis un des artistes de la galerie Vallois.

Du dessin à la peinture
Le dessin c’est l’immédiateté, cela peut aller vite, un plaisir de ne pas savoir où on va, une façon de s’évader tout en travaillant, c’est très satisfaisant. Ce qui me plait c’est de sortir de sa zone de confort pour faire des grands formats. La peinture est une inconnue technique, un vrai défi. J’aime regarder les gens dessiner surtout lorsqu’on connaît leur travail, voir leur dessin en construction.
Quels sont les liens qui te rapprochent de la musique ?
● On pourrait comparer la facilité apparente du dessinateur à celle du pianiste virtuose
Beaucoup de points similaires existent entre la musique et le dessin ou la peinture, je suis moi-même très sensible à la musique comme tu peux le voir (présence d’une guitare dans l’atelier). On parle de gammes en peinture et en musique. Le fait que quelqu’un puisse entendre une musique dans sa tête et la jouer comme il le souhaite avec un instrument me semble fantastique.
J’ai toujours cette tentative d’approcher du réel , souci de donner de la vraisemblance à un récit, de la recherche documentaire. Je me documente tout le temps avec des photos que je prends, des cartes postales collectionnées, des films, des vieilles affiches, les visites des expositions, l’autre jour j’ai vu des peintures de Derain, cela m’a beaucoup intéressé de voir comment il procédait. Toutes ces informations sont des pistes à explorer.


Total 195 x 400 cm ©Photo Romain Darnaud. Courtesy Galerie GP&N Vallois
Les sujets de mes peintures sont des histoires que je me raconte, dans l’ensemble c’est souvent ironique, notamment. dans les titres tout en conservant une part de premier degré. J’ai arrêté de représenter les scènes de meurtre.
Je suis fan des films de Hitchcock
● Ton regard est très cinématographique – Tes compositions, parfois font penser aux films de Hitchcock, te sens-tu proche de lui ?
Je suis fan de ses films, je sais que c’était un dessinateur, il exécutait les storybords de quasiment tous ces films et était le seul à pouvoir suivre le montage, les tournages pour lui étaient une corvée. Il savait relier entre-elles des bouts d’images qui n’avaient au premier abord aucune signification mais qui trouvaient leur sens dans le montage. J’aime cette façon d’enrichir l’image, de mon côté, j’ai une seule image qui se trouve au milieu d’une séquence, et, selon le titre, l’éclairage et les couleurs, la perception du récit change. Et c’est vrai, j’ai reproduit des images en série avec seulement un détail modifié, la lumière par exemple, et pour Hitchcock ce sont souvent les mêmes obsessions , les mêmes thèmes qui reviennent …
Le choix des titres
● Tu pousses la fiction jusqu’à imaginer une œuvre de commande en hommage à James Halpert, d’où vient cette idée de commande fictive passée par des commanditaires qui a donné cette exposition en 2024 : Cher Monsieur Peinturier ?
Mes titres étaient souvent des paroles de chansons que j’aimais, en décalage avec les images. Puis je me suis détaché de ces titres et. me suis fait des commandes à moi-même un peu pour voir jusqu’où on peut aller dans le genre, le projet que j’aimerais qu’on me propose et voila la solution que je propose pour cette commande fictive, c’était le thème de ma dernière expo Cher Monsieur Peinturier. Je suis une peu resté la-dessus, j’avoue j’aime bien.

Quels seraient les sujets de ces commandes ?
Ce serait souvent des affiches pour des évènements culturels, d’opéras, de films. Par contre j’ai réellement fait l’affiche de Roland Garros.
La nature, l’absence de la ville
● Pour moi qui ai grandi en ville, la nature est clairement un environnement hostile, souvent menaçant.
La nature est encore une fois ironique et très premier degré, une pochade du peintre qui peint sur le motif, faire un croquis en extérieur, un format rapide et ce qui est très plaisant l’évasion, ce plaisir de représenter la nature, des volumes, des gris, des noirs, des hachures, c’est assez beau et ton trait et ton pinceau doivent donner ce tracer léger. Pour moi qui ai grandi en ville, la nature est clairement un environnement hostile, souvent menaçant.
Le déclic avait été l’exposition de David Hockney à la Tate, j’avais eu la chance de la voir et avais remarqué qu’il peignait beaucoup les paysages. Dans son oeuvre il y a mille périodes, mille rendus d’essais techniques, c’est un dessinateur chevronné et je me sens assez proche de ce qu’il dit de son parcours, son rapport au dessin et à la peinture. Et c’est ce qui me plait, faire des peintures sur le motif avec du recul.
Quelles sont tes autres inspirations ?
Sorti des Arts Déco, je ne savais pas trop ce que j’allais faire de tout cet enseignement. Je deviens gardien au Centre Pompidou au moment de l’exposition de Munch, cela m’avait vraiment beaucoup plu en terme de rendu rapide de peinture, Hopper aussi. J’aime bien aussi tous les allemands du début du XXe siècle Beckmann, Dix.
Quelle serait ta commande idéale ?
Refaire une affiche de film, une fresque, un projet en rapport avec la musique un décor d’opéra, je pense qu’on apprend beaucoup en terme de peinture, d’exécution, on doit aller vite, on ne doit pas s’arrêter sur des détails.
ACTUALITÉ
Exposition MUSICOLOGY Galerie GP & N Vallois, Paris, jusqu’au 1er mars 2025
TEFAF Maastricht 2025 (13-20 mars 2025)



