L’une photographie, l’autre filme …
The Gaze of VALERIE DE SAINT-PIERRE
Pourquoi faut-il absolument aller au musée Carnavalet, s’immerger dans la très poétique et vibrante exposition Le Paris d’Agnès Varda, de -ci, de là ? Et de préférence entre filles, pardon messieurs, pour ce « genrage » éhonté ? C’est qu’Agnès Varda, on a tendance à l’oublier, n’a pas été que « l’artiste visuelle » des dernières années de sa vie !

Affiche de l’exposition composée d’après un détail de la photographie de :
Agnès Varda
Autoportrait dans son studio, rue Daguerre, Paris 14e, 1956
© Succession Agnès Varda
Avant d’être cette « mamie » arty facétieuse, à la célèbre coupe bicolore, presque agaçante à force d’être iconique, elle eût beaucoup de vies que ce parcours intimiste mais emblématique raconte à profusion : photographe de studio et de rue, portraitiste de people ou de petites gens, cinéaste, épouse de cinéaste et mère, proche de Jean Vilar, de la Nouvelle Vague, de Gisèle Halimi, féministe, écologiste, figure de son quartier du XIV ème arrondissement qu’elle ne quitta jamais, on en oublie sans doute …
Son histoire artistique commence en effet au 86, rue Daguerre, en 1951. Ses parents lui y achètent deux boutiques, séparées par une cour-ruelle. Elle y vivra toute sa vie, d’abord avec sa compagne Valentine Schlegel, puis avec Jacques Demy et sa fille Rosalie. Elle y installe immédiatement son studio-photo et son laboratoire de développement. Un autoportrait saisissant la montre alors, jeune brune pas commode au regard sombre -la coupe au bol est déjà là ! -, posant devant les ailes d’ange en bois doré qui seront la signature du lieu. C’est là qu’elle photographie amis et artistes, ainsi que la famille de républicains espagnols qu’elle accueille dans un petit logement. Des portraits très intenses, très proches de l’univers de Rome Ville Ouverte ou de Brassai voisinent avec des clichés plus surréalistes, piégeant joliment l’incongruité poétique du quotidien pour qui sait le regarder : une chaise a des yeux, un tuyau de douche enroulé sur un robinet prend figure humaine…`

Cette période des années 50 est aussi celle où elle devient la photographe du TNP, documentant la vie de la troupe, immortalisant l’invariablement sublime Gérard Philippe mais aussi des artistes de passage à Paris… Ainsi Fellini, venu présenter La Strada, posant dans les éboulis des fortifs, ou son actrice Giuletta Masina, devant une échoppe à l’enseigne Gelsomina -son nom dans le film-… Une forme de « calembour visuel » qu’Agnès Varda affectionnera toujours !
La petite notoriété de la photographe grandit… En 1959, le magazine Réalités, lui commande un sujet sur l’«influence de l’existentialisme sur les aspirations de jeunesse ! S’en suivent d’amusants portraits d’ »intellectuels » sans le sou dans leur chambrette à Saint Germain des Prés (en l’occurrence, le cinéaste Claude Berri et une comédienne) que l’on prend plaisir à scruter … Des images d’un très orinique conte-photo, qui fait déambuler près de Saint Sulpice une petite fille déguisée en ange, surprennent aussi par leur grâce…

En 1961, Agnès Varda, après plusieurs courts et un long métrages, réalise le mythique Cléo de 5 à 7, ou les pérégrinations dans Paris d’une jeune et belle chanteuse qui attend les résultats d’une biopsie. Les images de Corinne Marchand, la blonde actrice du film roulant vers le parc Montsouris en taxi ou rajustant ses lunettes noires à la terrasse du Dôme, font revivre ce Paris tant aimé par la Nouvelle Vague. Un petit film burlesque, Les Fiancés du Pont Mac Donald, avec un étonnant Jean Luc Godard en amoureux godiche, emmène, lui, aux abords du Canal de l’Ourq …
Viennent ensuite les « portraits de cour » des années 60, toujours shootés rue Daguerre, en lumière naturelle : Delphine Seyrig, tout juste révélée par L’ Année dernière à Marienbad, Catherine Deneuve faisant des essais coiffure pour Les Parapluies de Cherbourg, un tout jeune et insolent Gérard Depardieu, … Là encore, la nostalgie point, « que sont devenues toutes ces idoles », comme dit la chanson..
Un peu plus loin, si révélatrices de l’effervescence militante des années 70, des images de tournage de L’Une chante, l’Autre pas, avec Gisèle Halimi en robe d’avocate, ou de manifestations autour du tribunal de Bobigny, sont l’occasion d’échanger, si l’on est avec ses enfants de la Gen Z, sur ce qu’était le féminisme avant de devenir une farce intersectionnelle… Le formidable petit film publicitaire réalisé par Agnès Varda pour le planning familial de l’époque est à regarder absolument.
Viennent ensuite, dans une veine très différente, plus sociale, plus dramatique, les images prises vers 1957 par Agnès Varda, au marché de la rue Mouffetard, quartier encore marqué par la misère et l’alcoolisme. On peine à soutenir le regard cerné d’une vieille dame en noir, qui étreint sa botte de poireaux comme un trophée … Le court métrage L’Opéra Mouffe, un an plus tard, fixera sur la pellicule les destins abîmés de ces parisiens restés dans l’ombre de la Ville Lumière. En 1975, Agnès Varda, retrouvera cette veine réaliste avec Les daguerréotypes, un film nettement plus riant, qui fait parler ses voisins commerçants, des couples nés en province et tous arrivés par la gare Montparnasse, une sorte de version seventies amusante du Ventre de Paris. Quelques images en sont montrées. Agnès Varda en profite alors pour se proclamer « daguerréotypesse », en hommage aux premiers praticiens, modestes artisans, de la photographie…
L’exposition s’achève sur les années « star » d’Agnès l’Artiste, prenant volontiers la pose en fausse fourrure rouge et recevant la terre entière dans sa courette. C’est amusant mais beaucoup moins émouvant que l’interview filmée dans les années 70 qui clôt le parcours : une jeune et vive Agnès Varda y livre sa conviction prémonitoire que la place des femmes réalisatrices va aller grandissante … Y est-on ? Presque …
« Il m’est naturel d’aller de-ci, de-là, de dire quelque chose puis le contraire, et de me sentir moins piégés, parce que je ne choisis pas une seule version des choses »
– In Varda par Agnès, La Martinière, 2023.

PS : on n’oubliera pas d’acheter à la boutique, en partant, le délicieux petit cahier d’activités pour enfants Agnès…

Le Paris d’Agnès Varda de-ci, de-là
Jusqu’au 24 août 2025
Musée Carnavalet – Histoire de Paris
23 rue Madame de Sévigné T 01 44 59 58 58
Commissariat Valérie Guillaume, directrice du musée Carnavalet – Histoire de Paris et Anne de Mondenard, conservatrice générale du patrimoine, responsable du département Photographies et Images numériques du musée Carnavalet – Histoire de Paris



