Le mystère des bronzes royaux d’Angkor au musée Guimet

The gaze of AUDE LANGLOIS-MEURINNE CHARQUET

Son sourire aimable et serein irradie la terrasse khmère, à l’entrée du musée Guimet. La statue de bronze monumentale (6 mètres) de Vishnu couché, aujourd’hui vert-gris, était couverte d’or et polychrome lorsqu’elle fut fondue au 11ème siècle et placée au Mebon occidental, au sein du vaste complexe d’Angkor. Sa moustache, ses sourcils et sa barbe au plomb noir, le blanc de ses yeux et les plis de beauté du cou incrustés d’argent, ses lèvres rouges éclatantes tranchaient sur son visage doré paisible. Chef-d’oeuvre de l’art khmer, la statue est venue exceptionnellement du Cambodge à Paris. Pour la première fois depuis son excavation en 1936, ses 42 fragments sont rassemblés. Elle ouvre le parcours chronologique de l’art du bronze au Cambodge, du 9ème siècle à nos jours, à travers les sites majeurs du patrimoine khmer.

Vishnu Anantashayin couché. Siem Reap, Angkor, Mebon occidental. 11ème siècle. Bronze. Photo©AudeLM

La collection permanente du musée Guimet, déjà riche en pièces majeures, tels que les splendides visages du Bayon à l’entrée du musée (des moulages du 19ème siècle), dialogue avec 126 œuvres prêtées par le Musée national du Cambodge : objets utilitaires, offrandes funéraires, statues de bronze, d’or et d’argent. Cette exposition-évènement a bénéficié de fouilles inédites menées par l’École française d’Extrême-Orient (EFEO), d’analyses scientifiques pointues conduites par le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) et d’une campagne de restauration exemplaire.

Au cœur de l’épaisse forêt cambodgienne, des fouilles conduites depuis 2020 sous la houlette de Brice Vincent-archéologue et maître de conférence à l’EFEO- ont permis de découvrir des fosses très profondes creusées jadis à main d’homme, dont une intacte depuis le 14ème siècle. Ce sont des mines de cuivre, un matériau qui entre dans la composition du bronze-combinant étain et cuivre dans des proportions variables.

Ces fouilles révèlent des centres de production de bronze importants au Cambodge, telle que la fonderie royale d’Angkor Thom, au cœur de la capitale khmer. C’est la première connue en Asie du Sud-Est, en 2012. Ces découvertes sont pionnières : l’archéo-métallurgie n’existait pas il y a 15 ans au Cambodge, m’explique le co-commissaire et ingénieur de recherche au C2RMF, David Boulgarit. Les fondeurs khmers avaient une maîtrise avancée des alliages et de la technique de la cire perdue, employant cette dernière au moins depuis le 6ème siècle, jusqu’à nos jours. La dorure était appliquée au mercure, comme sur le Vishnu couché du Mebon occidental, ou à la feuille. Certaines œuvres sont des prouesses techniques.

L’épigraphie, soit l‘écriture sur la pierre, souvent en sanskrit ou en vieux khmer, permet de connaître les commandes d’objets de bronze, les commanditaires, souvent de rang élevé (roi ou dignitaires) et les bénéficiaires.

Simulation 3D de la tête et du buste du Vishnu du Mebon occidental,
résultat des recherches faites par Pascal Mora, Archéovision (CNRS & Université de Bordeau).
©Archeovision/ UMR 6034/ Pascal Mora

Les sanctuaires brahmaniques et bouddhiques, temples et monastères, conservaient jadis toute une population de divinités et d’objets de culte fondus en métal précieux : or, argent et bronze doré. Ils étaient certainement spectaculaires, rutilants de lumière, au cœur de temples dont les murs étaient parfois recouverts de plaque métalliques de bronze doré, dont témoigne le réseau d’orifices.

Imaginons un instant les tours en forme de lotus d’Angkor Vat, construit au 12ème siècle et dédié à Vishnu, s’élevant majestueusement au-dessus des rizières verdoyantes et de larges bassins d’eau les reflétant. Les prêtres brahmanes psalmodiant, le battement des tambours, les dignitaires parés de soie assistant aux processions royales et aux danses des apsaras. Et la ferveur populaire, les fidèles offrant des fleurs de lotus, du riz…

L’empire khmer est puissant et prospère, du 9ème au 14ème siècle, s’étendant sur 1000 km2 et comptant 700 000 habitants. Mais en 1431, cette vaste cité hydraulique est abandonnée. Mobilier et ornements de bronze doré disparaissent alors, victimes notamment des pillards, dont l’Etat lui-même.

Les productions de bronze servaient surtout à honorer les dieux, principalement dans les temples : les grandes statues étaient des images de culte, les moyennes accompagnaient les processions et les petites étaient destinées à la piété domestique. Les études stylistiques et leurs attributs, souvent préservés, permettent de les identifier et de les dater précisément à 25 ans près. Ainsi, une première monographie sur les bronzes d’Angkor a pu être constituée en 1923.

Ces statues étaient régulièrement entretenues-nourries, lavées, vêtues et parfumées—, nécessitant des ustensiles variés en cuivre, or et argent (outils, armes, parures, bijoux, grelots, disques, bols et miroirs). Parmi les nombreux objets élégants exposés, admirons la virtuosité d’exécution de la figure de proue en forme de Garuda décorant un véhicule (char, palanquin, embarcation).  Cette embarcation était à l’image de la scène nautique ci-dessous, sur le mur est du temple d’Angkor Vat. La scène a fait l’objet d’un moulage par l’explorateur Louis Delaporte qui, à partir de 1866 entreprend plusieurs missions de relevés, dessins, moulages et collectes de fragments architecturaux et sculpturaux. Grâce à lui, des pièces monumentales d’Angkor sont rapportées en France et exposées, d’abord au Musée Indochinois du Trocadéro (créé en 1878), puis plus tard intégrées au musée Guimet. Ces collections sont parmi les premières à faire connaître l’art khmer en Occident.   

Fête nautique. Moulage d’un panneau du mur nord (détail) du temple d’Angkor Vat (12ème siècle).
Tirage en plâtre d’après un estampage à la terre. Musée Guimet, mission Louis Delaporte, 1873. Photo©AudeLM.

Venus d’Inde, hindouisme et bouddhisme se conjuguent dans l’empire et l’art khmers. L’hindouisme triomphe d’abord, du 9ème au 12ème siècle, et célèbre avant tout Shiva, symbolisé par le linga, omniprésent dans la décoration des temples. Dans la Trimurti (« forme de Trois ») hindoue, Shiva est le dieu destructeur de toutes choses, mais aussi celui de la régénération dans la perception cyclique du temps partagée par l’Inde et les pays indianisés. La majorité des temples lui sont alors consacrés et leur architecture symbolise l’univers.  

Vishnu occupe lui aussi une place centrale, en particulier à Angkor Vat, qui lui est dédié au début du 12ème siècle par le roi Suryavarman II. Vishnu est le dieu protecteur du cosmos, garant de l’ordre universel (dharma) et de sa préservation. La scène du Barattage de l’océan de lait illustre le cycle éternel de la vie. Cette frise exceptionnellement belle et puissante court le long des murs du temple, entourée de toute part par des nymphes célestes, les grâcieuses apsaras. L’hindouisme concourt à légitimer le pouvoir royal, considérant le roi comme l’incarnation terrestre d’une divinité protectrice. Ci-dessous, figure Ganesha, un dieu quant à lui populaire, protecteur du quotidien, dit le « maître des obstacles ».

Ganesha, 13ème siècle, Angkor, alliage à base de cuivre. Phnom Penh, Musée national du Cambodge, versement musée Guimet. Photo@AudeLM.

L’hindouisme centré sur le roi et les élites, cohabite avec le bouddhisme mahāyāna (en sanskrit : du « Grand véhicule »), qui se développe chez les Khmers aux 12ème et 13ème siècles. Le Bouddha historique et les bodhitsattvas sont alors les divinités principales ; le roi est un bodhisattva, un souverain compatissant guidé par le devoir de sauver son peuple. C’est une évolution profonde voulue par le grand roi Javayarman VII, dont la statue de grès figure des traits d’une grande douceur.

Portrait du roi Javayarman VII, Angkor, Ta Prohm, fin 12ème–début 13ème siècle.
Grès. Musée Guimet. Photo©AudeLM.

Le Bodhitsattva Maitreya ci-dessous, portant un petit stupa à l’avant de sa coiffure, est admirablement sculpté ; il fait le geste du don.

Bohisattva Maitreya. District de Kompong Tralach, monastère de Vat Ampil Teuk, 10ème siècle.
Bronze à fort étain. Phnom Penh, Musée national du Cambodge. Photo©AudeLM.

Au tournant des 12ème et 13ème siècles, la triade qui suit habite fréquemment les temples au Cambodge. Elle est composée du Bouddha en tant que symbole de l’Eveil, du bodhisattva Lokeshvara, incarnant la Compassion, et la déesse Prajnaparamita, représentant la Sagesse.

Triade bouddhique : Bouddha trônant sur le naga, entouré par Lokeshvara et Prajnaparamita. Province de Siem Reap. Bronze. Phnom Penh, Musée national du Cambodge. Photo@AudeLM.

À compter du 13ème siècle et jusqu’aujourd’hui, le bouddhisme theravāda (en sanskrit : du « Petit Véhicule ») se développe à son tour. Cette religion est dorénavant tournée vers le peuple, la communauté et la vie monastique. Aussi, les temples sont décorés de représentations du Bouddha assis et d’offrandes populaires quotidiennes de nourriture et de fleurs. Ils vibrent sous les chants des moines chargés d’éduquer les fidèles. Les processions royales et les danses d’apsaras ont laissé place au silence de la méditation, rythmé par les gongs et les murmures des prières en pali. Angkor devient un lieu de pèlerinage et de retraite, où le fidèle cherche à accumuler des mérites pour la vie future, plutôt qu’une capitale impériale.

Malgré les invasions d’Angkor par les Siamois en 1431 et le déplacement de la capitale à Phnom Penh, certains sanctuaires bouddhistes sont demeurés actifs. Aujourd’hui, les statues de Bouddha en drapés safranés témoignent de la vitalité d’Angkor.  Ainsi, au fil du temps, les temples hindous ont été transformés plutôt que détruits, assurant une  continuité spirituelle jusqu’à aujourd’hui. Les statuettes elles-mêmes ont vu leurs traits taillés et les divinités hindoues devenir bodhisattvas.

Enfin, il faut saluer les commissaires de l’exposition et les équipes du C2RMF qui ont mené une restauration minutieuse de plusieurs sculptures et surtout du Vishnu couché du Mebon occidental, grâce à des techniques modernes (fluorescence X, spectrométrie, radiographie). Pierre Baptiste, directeur des collections du musée, témoigne de ce travail patient et méticuleux dans le documentaire :  ‘Angkor, le mystère des temples de bronze’ sur France TV, disponible en replay.

Au Cambodge, une cellule travaille à la restitution des œuvres d’art volées, m’explique Brice Vincent. Déjà, dans les 5 dernières années, le Musée national du Cambodge à Phnom Penh a récupéré des dizaines de pièces majeures grâce au retour volontaire d’œuvres détenues par Nina Latchford, la fille De Douglas Latchford. Cet Américain avait amassé la plus vaste collection privée d’art khmer, achetant et vendant—y compris au MET New York et au musée Guimet—de nombreuses sculptures khmères volées dans les années 1970-1990, une période marquée par la guerre civile et le régime khmer rouge. Cette restitution récente marque un tournant dans la lutte contre le trafic d’antiquités. Nous attendons la suite avec intérêt.

Bronzes royaux d’Angkor, un art du divin

Musée Guimet

Jusqu’au 8 septembre 2025

Commissariat : Pierre Baptiste, musée Guimet / David Bourgarit, Centre de recherche et de restauration des musées de France  (C2RMF) / Brice Vincent, Ecole française d’Extrême Orient (EFEO) /Thierry Zéphir, musée Guimet

Aude Langlois-Meurinne Charquet

2 commentaires

  • Caroline d'Esneval

    Superbe article. Merci Aude Langlois-Meurinne Charquet pour ce passionnant voyage au cœur de l’histoire des sublimes bronzes royaux du Cambodge. Courez-vite la découvrir au Musée Guimet (Paris) … jusqu’au Lundi 8 septembre (inclus) seulement!

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