Vernissages moldaves 

The Gaze of Benoît Gausseron 

Il en est qui naissent tristes et déçus. De ces pays gris sans spot à selfies ni stories répétées à l’envie. Des bouts de monde que personne n’instagrame et qui n’ont, vus de loin, rien pour eux. La Moldavie donc. Ses rares galeries d’art, ses quelques musées et ses villes qui sont au tourisme ce qu’une statue de Lénine est à la libido : Chisinau, Tiraspol et Cormat.

La Moldavie est le pays le plus pauvre d’Europe, il rafle les derniers prix à tous les concours des vacances de rêve.

Pas même 120 000 visiteurs par an. Ottoman, russe, roumain, divisé entre autonomistes de Gagaouzie et irrédentistes de Transnistrie. Indépendant en 1992, après qu’Hergé lui a volé le peu qu’il avait pour créer le Sceptre d’Ottokar et la Syldavie. Ses habitants la fuient, ses voisins la calculent en passant. C’est la maison au bord de l’autoroute, celle qui n’a plus rien pour elle et que les double-vitrages et la rangée de thuyas ne sauveront jamais de la saignée de bitume trop proche. Coincée entre les fleuves Dniestr et Prut, la Moldavie serait un agrégat de disgrâces au seul motif qu’elle est la terra incognita des influenceurs de voyages. Elle peut bien pavaner ses bâtiments de drapeaux de l’Union européenne (hors Transnistrie et Gagaouzie) avec l’espoir que ces étoiles retiendront les fuyards : le pays compte trois millions d’habitants dont un a déjà préféré émigrer.

D’autres, les 200 000 Gagaouzes, se terrent sur 2 000 kilomètres carrés majoritairement turcophones d’origine au Sud. Et les 500 000 habitants de Transnistrie vivent sur une bande de vingt kilomètres de large à l’Est. Là-bas, le char de la grand place est pointé vers la Moldavie, les statues sont léninistes et les photos aux cadres dorés des hôtels de ville ont été prises au Kremlin. 

Musée national de Chisinau. A gauche : Auguste Baillayre (1879-1961)- A droite : Lidia Arionescu-Baillayre (1880-1923) – Portrait d’une femme, 1904, huile sur toile, 48 x 40cm.

Musée national des beaux arts de Chisinau

Au musée national des beaux arts de Chisinau, nous découvrons le travail d’Auguste Baillayre (1879-1961) et de son épouse Lidia Arionescu : lui a quitté les Pyrénées atlantiques pour créer le musée et peindre sa femme comme une nature morte et les paysages des Carpates comme des visages oblongs ; elle est originaire de Chisinau et peint des personnages pointillistes, faisant droit au blanc, au grain et à la toile. Le musée créé en 1939 abrite près de 40 000 œuvres dont celles d’Aurel David (1934-1984), la figure tutélaire des arts de la région.

Aurel David (1934-1984), l’un des plus grands peintres moldaves Musée national de Chisinau. Etude pour le tableau « Midi ». 13,5 x 19,8 cm

Son « Arbre Eminescu », confondant les ramages du roi de la flore avec les traits d’une femme a fait le tour du monde. Plus intéressants et toujours d’Aurel David, ces paysages aux couleurs qui ne préviennent pas, symbolistes, oniriques, et bien peu réalistes et soviétiques : on les suit en panoramique sur une espèce d’écran format 16 / 9 ème sur lequel défile un long plan séquence.

Musée national de Chisinau. Exposition temporaire des oeuvres du sculpteur et peintre contemporain Dimitru Verdianu, exilé à Vienne.

Une exposition temporaire est consacrée à Dimitru Verdianu, un sculpteur moldave contemporain qui vit à Vienne : il présente des oiseaux de pierre, de bronze ou simplement peints en bleu et à plat sur toile qui, tous, semblent rendre un hommage appuyé au grand voisin roumain, Brancusi. Mais c’est l’œuvre de Valentina Rusu-Ciobanu (1920-2021) et notamment ce petit déjeuner saisi en 1979 dans une maison aux airs d’intérieur à la façon de l’hollandais du XVII ème Pieter de Hooch, ou ces citations de l’histoire de l’art de 1978 qui frappent. Avec elle les couleurs sont toujours primaires, le réalisme se fait naïf et la propagande secondaire. 

Découverte de Valentina Rusu-Ciobanu (1920-2021) au musée du Chisinau : un intérieur soviétique en 1978 au journal froissé

Le réalisme sovietique est aussi affaire de couleurs sur le marché de Tiraspol en Transnistrie.

Tiraspol en Transnistrie, ses statues de Lénine, ses marchés et son unique galerie d’art

Le premier est couvert et il est vert. Le supermarché est rouge. Dans ce territoire à la nostalgie soviétique tenace, on pense  à l’autre rive de l’Atlantique et  à cette photographie grand format d’Andreas Gursky, 99 cents, 2001 dénonçant la société de consommation américaine. Rendre imaginaires Walmart ou Super Linella, les bancs publics, les fresques des immeubles, les devantures des échoppes dans le semblable coloriage à gros traits d’un Stabilo Boss.

Un même combat pour y croire. La seule galerie d’art contemporain de Tiraspol offre des toiles qui crient aussi, mais dans le désordre. Des fleurs, des taches, des ouvriers. Rien ne va. Sauf peut-être cette toile, de l’artiste local Rudenko Mikhaïl Ivanovitch (1936-2012), une « Journée grise » datée de 1967.

Toujours en Transnistrie, le musée de Bender prépare son accrochage de rentrée.

À Bender, en Transnistrie, des bénévoles préparent la nouvelle exposition du musée. A gauche Toile d’Elena Chuprun, 2025. 136 x 102 cm- Projet de diplôme.

« On ouvre dans quinze jours », nous lancent ses curatrices amateurs, quatre femmes passionnées de leur ville à la forteresse le long du Dniestr. Établi en 1971, le petit musée semble hésiter pour cette nouvelle exposition entre les amis et les artistes, l’art et l’artisanat, la collection de timbres postes, les toiles des années 70 et les dernières photos d’un ami transnistrien. La réclusion perpétuelle au souverain miniature oblige à faire des concessions sur la qualité. Alors les curatrices trient et sélectionnent des clichés du coin, à même le sol. Elle s’attardent sur des soldats saisis en couleurs, eux aussi, avec leurs premières médailles. Elles connaissent les prénoms, les familles et les voisins. Fières de leur République autoproclamée qui préfère Moscou à Bruxelles – une garnison de 1 500 hommes russes y stationne, elles nous demandent si notre cœur penche pour les natures mortes ou les portraits de vieillards.

« On retient cet enfant aux cheveux bleus ou les carrés de tapisserie de laines tressées. Vous en pensez quoi ? Vous reviendrez pour le vernissage,  n’est ce pas ? »

La Gagaouzie, ou plutôt l’Unité territoriale autonome de Gagaouzie (UTAG), semble emprunter à la fiction son nom.

« Notre problème à nous les Gagaouzes, c’est qu’on a seulement du vin,  des légumes, quelques fabriques de tabac mais pas d’industrie, ni centrale électrique ni accès à la mer. On n’a moins d’arguments à faire valoir que la Crimée. »

Les Gagaouzes ont été indépendants pendant 5 jours en 1906, le gagaouze est une langue en voie d’extinction selon l’Unesco. Ici on a peur d’être absorbé dans la culture roumaine, l’UE et la grande Moldavie. Comrat, la ville au cheval noir pour symbole, se voudrait la capitale d’un pays. Elle est une sous préfecture qui regorge d’enfants. Depuis 1994, le territoire autonome moldave rassemble autour d’elle les villages du sud de la Moldavie qui comptent plus de 50% de Gagaouzes. Un oligarque soupçonné du détournement d’un milliard d’euros tire les ficelles politiques du territoire, de son exil en Israël. Et sur la place, devant le Parlement local, un étudiant distribue les tracts de la candidate prête nom qu’il soutient. 

Le musée officiel de Comrat, au 110 de la rue Lénine, est un bric à brac ouvert en 1969.

Il a d’abord abrité la maison des pionniers, les scouts aux foulards rouges de l’ancien régime. Un buste de Lénine n’a pas trouvé sa place : il attend dans le débarras du deuxième étage et en descendra peut-être bientôt en majesté.

En Gagaouzie, la statue de Lénine n’a pas trouvé sa place dans le seul petit musée de la région autonome

« Si on lui trouve une place. À Chisinau, ils ont déboulonné les statues de Lénine. Nous, on préfère les garder. »

Tandis que la muséographie contemporaine non contente de tenir la main du visiteur avec ses cartels lui arrache désormais les yeux avec des vidéos immersives, le musée historique gagaouze de Comrat prend moins de précautions : un bout de tapisserie, un casque militaire, une photo de famille, un ballon de volley d’un champion olympique, une fresque préhistorique, les grands héros gagaouzes aux médailles pendantes, un rouet, un pièce de monnaie ancienne, une robe de paysanne, le haut parleur d’un révolutionnaire, un ballon de volley.

Gagaouzie – musée d’ethnographhie

Le tout est disposé dans un joyeux désordre, car les curateurs de ce petit pays imaginaire savent bien que l’on ne sait pas l’histoire que l’on fait. Ici, des photos de ceux qui furent envoyés à Tchernobyl en 1986, ou au Vietnam en 1979. Là, un carré est réservé à Dimitri Ayoglu, le peintre local star né en 1957, ancien président des artistes de Gagaouzie. Le musée ne dispose que de reproductions de l’artiste. Sa cote est pourtant en baisse, l’une de ses œuvres, une huile sur toile, est en vente sur le Bon coin pour 90 euros. Quant à savoir si l’on peut rencontrer un artiste gagaouze travaillant encore ici : « Oh vous savez, beaucoup sont partis. »

Alexandra Milhalash, la curatrice de la meilleure galerie de Chisinau, Justy, ne dit pas autre chose.

« La Moldavie a perdu une génération de peintres ».

Justy, la galerie d’art contemporain de la capitale moldave, Chisinau, expose l’artiste ukrainienne Liliya Timakova

Le pays le plus pauvre d’Europe a un bureau dédié à son million d’exilés : l’office gouvernemental des relations avec la diaspora. 80% des émigrants ont entre 18 et 35 ans, 40 % ont fait des études supérieures. La diaspora compte pour 20% du PIB du pays. La présidente Maia Sandu se désole :

« Trop de gens ne croient pas à ce pays et le quittent. »

Les artistes moldaves ont entendu Saint Matthieu et l’ont pris pour un message personnel :

« Lève toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte, restes-y jusqu’à ce que je te parle. »

Revenire!

Le gouvernement ne fait plus la promotion du socialisme à visage humain mais celle du retour au pays dans les stations de bus et dans le hall de l’aéroport de Chisinau. Revenire! Intime le slogan gouvernemental aux voyageurs.

 « Mais des artistes qui partent, nul n’en parle,»

– nous confie Alexandra. 

La galeriste expose le travail de Liliya Timakova, Genesis. Ce que c’est de sentir le monde avant de lui donner un nom. L’idée développée ici en couleurs et sous le haut patronage de Maurice Merleau-Ponty, qui en appellerait à une perception première. 

« Il faut comprendre qu’entre l’art soviétique et les artistes émergents, il y a une génération perdue : celle des artistes exilés »,

poursuit Alexandra Milhalash.

Elle nous invite à découvrir au musée national les toiles de Mihai Grecu, le père du modernisme moldave : s’il peignait des œuvres réalistes soviétiques, il travaillait secrètement dans son atelier sur des expérimentations qu’il a dévoilées seulement après la chute de l’URSS dans les années 90. Et les artistes moldaves d’aujourd’hui ?

« Beaucoup ne savent pas que ces trois noms sont des grands artistes moldaves : Roman Tolici, un photographe hyper réaliste, qui a quitté la Moldavie pour la Roumanie voisine ; tout comme Andrei Gamart qui a rejoint Bucarest ; Alexander Tinei, lui, a choisi de vivre à Budapest. »

À l’aéroport de Chisinau, le bureau de la diaspora a installé de nouveaux panneaux pour inciter les moldaves à rentrer au pays et proclament : « Rentrez à la maison ! »

Les zones blanches

La Moldavie est loin derrière les dix premiers sites les plus tagés sur les réseaux sociaux que sont Disney Land, Santorin, Petra, la Tour Eiffel, le strip de Vegas, la tour Burj Khalifa de Dubai, Times Square, la grande muraille, Londres ou Bali. En Moldavie nous entrons dans la grande famille des lieux loosers, ces terres perdantes comme il existe des nobody dans les foules et des no life en soirée. Avec Emil Cioran nous dirons que même la déception leur est inutile puisqu’ils sont nés avec. Pour eux en effet, la menace de la disparition est plutôt flatteuse, la désertion un exemple à suivre, et rougir de soi au petit matin une hygiène quotidienne. Au tribunal bourgeois de la laideur, les lieux loosers (en apparence) se bousculent à la barre. 

Charleroi est la cité la plus laide du monde selon le quotidien néerlandais Volkskrant dans son classement de 2008. Nicolas Buissart en est devenu le guide malicieux. Il veut faire la course en tête devant Molenbeek ou Tourcoing.

« Je vous dis que ma  ville possède la rue la plus déprimante et que mon terril est le moins hospitalier. »

-Nicolas Buissart

En France, au concours des plus beaux villages, il faut satisfaire vingt sept critères pour espérer figurer au nombre des 164 cités élues. Qualité des abords et accès, végétalisation, harmonie architecturale, fleurs. Mais attention aux excès de circulation automobile et aux pavillons mal crépis. C’est le faux pas, la chute et la fin des recensions de Conde Nast Travel, des commentaires de blogueurs de voyages de charme, forcément de charme, et des recos lifestyle de week-ends nécessairement authentiques. Chaque année, quelques-unes des 4 700 communes françaises labellisées villes et villages fleuris retournent à l’anonymat des éditions locales de France 3. 

Au concours universel du moche, la Chine a étendu le terrain de jeu à son sous-continent et désigne chaque année le bâtiment le plus laid du pays.

Avis aux architectes qui veulent se faire bien voir du PCC (le concours est organisé par archcy.com). Qu’ils n’hésitent pas à  conseiller les aménageurs des périphéries de villes en Occident. Pour mémoire, Honfleur a ainsi été classé numéro 1 au palmarès 2023 des « Entrées de ville les plus moches de France ». 

Faire le deuil des safe places esthétiques.

Bien sûr, il est aisé de préférer les hauts de Gordes en Luberon à Carpentras Nord en Vaucluse, Vézelay (la vue du bureau de Jules Roy) à Sens pourtant toute proche après 11 heures du soir, Venise (les Zattere devant la Calcina jusqu’à la Douane) aux parkings de Mestre de l’autre côté du pont,  Arles-centre à sa banlieue, Carmel by the sea à Market street downtown SF, Heidelberg la châtelaine à Ludwigshafen l’ouvrière reléguée du Bade Wurtemberg. Julia Kronberg dans l’ouvrage collectif « Lu » (Éditions Das Wundehorn, 2014) a dit la beauté cachée de cette ville industrielle bouffée par les fumées, les boutiques à 1 euro, et surtout un silence terrible : celui que lui réservent les prescripteurs du beau et des rêves, parce que ses motifs sont sans cadre et ses photos pas encore des clichés.

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