« Images indociles » à Arles 2025
The Gaze of BRUNO SOULIE & FLORENCE BRIAT SOULIE
Une visite incontournable de l’été tant les Rencontres sont devenues (depuis longtemps) une institution depuis la première manifestation (héroïque) de 1970 à l’initiative de Lucien Clergue, Jean-Maurice Rouquette et Michel Tournier, et d’autres compagnons de route qui ont participé à l’aventure, comme Jean-Claude Gautrand. Une étape en Provence s’impose, avec une étape par la Fondation Luma dont la tour de Frank Gehry est devenue le nouveau symbole du pays, avec la flèche à aiguilles de la cathédrale Saint-Trophime. Le thème s’intitule cette année « images indociles » comme pour affirmer le caractère critique et frondeur de la photographie, à travers un parcours international marqué par la Saison France-Brésil. Au détour de l’exposition d’Erica Lennard, « Femmes, Soeurs », un hommage subtil à la galeriste Agathe Gaillard, pionnière pour affirmer la photographie comme un médium à part entière, avec un portrait memento mori délicat.
Todd Hido (b. 1963) – Les Présages d’une lueur intérieure. Espace Van Gogh. Avec la collaboration de la galerie Les filles du calvaire, Paris.

Souvent, en voiture, on aperçoit furtivement un détail, un paysage, une personne qui nous frappe mais qui ne reste qu’un vague souvenir, Todd Hido, lui, nous emmène dans son road trip à travers les US et capture parfois à travers la vitre cette image qui le marque, ce que nous aussi on aimerait faire, prendre le temps. Il photographie des maisons ordinaires, dans la nuit tombante, une fenêtre éclairée, laisse imaginer au regardeur le drame qui se joue derrière cette vitre, série House Hunting.
« Je conduis, je conduis beaucoup. Les gens me demandent souvent comment je trouve mes images. Je réponds que je conduis. Je conduis encore et encore et la plupart du temps je ne trouve rien de vraiment interessant. Jusqu’à ce que quelque chose m’interpelle. »
Letizia Battaglia (1935-2022) – J’ai toujours cherché la vie. Chapelle Saint Martin du Méjan. Commissaire : Walter Guadagnini.

Letizia Battaglia, artiste engagée politiquement a photographié Palerme, elle rend compte de cette ville magnifique touchée par l’horreur de la mafia, les assassinats, vengeances de toutes part qui ont régné pendant toutes ces années. Elle montre aussi les héros qui se sont battus, le juge Falcone, mais n’oublie pas la femme de son garde du corp, le portrait coupé en deux par l’ombre noire est très beau. Pour le quotidien L’Ora, elle photographie chaque jour, ce qu’elle voit dans la capitale de la Sicile.
« La photographie devient, ou plutôt elle est la vie racontée : je me glisse dans une photographie qui est le monde, c’est-à-dire que je deviens le monde et que le monde devient moi. »
– Letizia Battaglia
Le monde de Louis Stettner (1922–2016). Espace Van Gogh. Commissaire : Virginie Chardin, lauréate de la bourse de recherche curatoriale 2024.

Louis Stettner aurait presque 100 ans aujourd’hui, cette rétrospective montre son travail qui va de la photographie humaniste à celle de la rue. L’artiste américain de Brooklyn, s’est très vite intéressé à la photographie, notamment en découvrant la revue Camera Obscura ou encore en regardant au Metropolitan Museum les oeuvres de Paul Strand. Cela commence par des portraits d’anonymes pris dans le métro, non pas en douce mais frontalement. Très engagé politiquement lui aussi, ce qui a conduit le FBI à le surveiller en tant que suspect de sympathies communistes, il photographie les théâtres de combat de la guerre du Pacifique puis part à Hiroshima, quelques jours après l’explosion de la bombe. Les dernières images sont celles prises à la fin de sa vie dans les Alpilles où il s’était installé. Il aimait aussi peindre et sculpter. Dans sa chambre deux photographies celle anonyme d’un ouvrier allant à son usine en vélo avec un sourire éclatant et l’autre un arbre des Alpilles. Ces deux photographies résument la boucle d’une vie d’un artiste engagé dans toutes les luttes.
Construction Déconstruction Reconnstruction – Photographie moderniste brésilienne (1939-1964). Mécanique Générale. Luma. Commissaires : Helouise Costa et Marcella Legrand Marer.
Cette belle rétrospective est consacrée à la photographie moderniste brésilienne, à l’origine le Foto Cine Clube Bandeirante (FCCB), club de photographie amateur de São Paulo qui s’est imposé comme un creuset révolutionnaire de la photographie brésilienne. Les membres du groupe accompagnent la transformation moderniste du Brésil, sur le plan architectural avec Oscar Niemeyer, artistique et musical.
Fondé en 1939, le Club Photo, regroupe des « amateurs » de la pratique photographique à une époque où la photographie n’est pas considérée comme un art et partage tous les soubresauts de la modernité brésilienne, avec l’Estado Novo de Getulio Vargas jusqu’au coup d’Etat militaire de 1964, qui constitue le terme de l’exposition. Les membres de ce club développent des expérimentations, sont fascinés par la géométrie et son abstraction, enjambent les disciplines et mêlent photographies, sculptures, maquettes et tableaux. Les techniques mixtes sont fréquentes comme les collages, sculpture et peinture. Ce groupe participe ainsi à l’effervescence artistique qui agite le Brésil des années 40-50, avec la création de la nouvelle capitale Brasilia, dessinée par Lucio Costa et Oscar Niemeyer. Thomaz Farkas (1924-2011) en fera un reportage photographique en 1957 qui l’orientera ensuite de manière décisive vers le cinéma documentaire. Cette exposition est une première en Europe pour une école de la photographie encore largement méconnue après la première exposition du MOMA en 2021 consacrée au « Photoclubismo ».

Agnès Geoffray (b.1973). Elles obliquent, elles obstinent, elles tempêtent. Commanderie Sainte Luce. Commissaire : Vanessa Desclaux.

Agnès Geoffray met en scène un travail photographique avec les centres de rééducation de jeunes filles considérées comme déviantes et marginales par rapport à leur sexe au XIXème siècle. Avec ce travail intitulé « Elles obliquent, elles obstinent, elles tempêtent » et le commissariat de Vanessa Desclaux ,l’artiste retrouve l’inspiration de la photographie humaniste qui s’est intéressé au milieu de l’enfermement. On pense au travail de Sabine Weiss qui a photographié le « Village des Fous » à Dun-sur-Auron dans les années 50. Le rendu est très émouvant et met en regard ces corps féminins qui sautent, se soulèvent, se courbent ou tourbillonnent comme des ballerines et les témoignages administratifs, judiciaires et médicaux qui enserrent le quotidien de ces jeunes femmes. Ce travail exploite les fonds d’archives institutionnels concernant les « écoles de préservation » de Cadillac, Doullens et Clermont-de-l’Oise, institutions publiques de placement pour filles mineures en France de la fin du XIXe siècle au milieu du XXe siècle. Ce qui montre à quel point l’institution s’est humanisée. C’est pour n’avoir pas été « assez patiente » que la jeune Albertine Damien (17 ans) saute le mur de l’institution de Doullens et se brise l’astragale qui fût aussi le titre éponyme de son premier roman, sous le nom d’Albertine Sarrazin (1937-1967), où elle fut, avant l’heure, une sorte de Rimbaud météoritique des années 60. Adapté au cinéma en 1968 avec Horst Buchholz et Marlène Jobert, son roman « l’Astragale » rendit à jamais célèbre cet os du pied.
DAVID ARMSTRONG (1954-2014). Parc des Ateliers – La Tour Luma. Commissariat : Matthieu Humery,

David Armstrong est une révélation. Mort à 60 ans des suites d’un cancer, l’exposition illustre la fulgurance du parcours de l’acteur et témoin du New York underground, qu’il a suivi jusqu’à sa mort. C’est aussi l’histoire d’une amitié indéfectible avec Nan Goldin née sur les plages de la bourgade de Provincetown à Cape Code dans le Massachusetts. Ce duo fait immanquablement penser au couple Patti Smith – Robert Mapplethorpe décrit dans « Just Kids », qu’ils ont peut être croisés dans les années 70-80. Nan Goldin est elle-même exposée à Arles 2025 et rend hommage à son compagnon artistique dans le cadre de sa Master Class sur le « Syndrome de Stendhal ». David Armstrong photographie les portraits de la communauté homosexuelle ou transgenre de New York, ou à Provincetown. Sous la houlette de l’excellent commissaire Matthieu Humery, l’exposition couvre 80 portraits, ses amis, de jeunes hommes, des transgenres, des paysages, des images de New York, avec la série “Night and Day” ou les bosquets du château de Versailles. En regard des tirages exceptionnels réalisés par l’artiste lui-même, avec la bordure noire et le papier patiné, racorni par le temps, 300 planches-contacts sont exposés et suscite l’émotion du spectateur, par la filiation de l’acte photographique et le choix final du tirage, parmi les épreuves, certaines sur-exposées, ou sous-exposées, et les poses du modèle.

Lauréates du programme BMW Art Makers 2025 Raphaëlle Peria & Fanny Robin – Traversée du fragment manquant. Prix BMW. Cloître Saint Trophime. Commissaire : Fanny Robin.

Raphaëlle Peria, se sert de ses photos d’enfance, souvenirs de vacances familiales en bateau sur le Canal du Midi à l’ombre des platanes. Une ombre au tableau, ces arbres sont aujourd’hui attaqués par un champignon qui les attaque et petit petit. En grattant ses images selon sa technique qu’elle utilise depuis quelques années, elle met à jour tout un écosystème en pleine mutation. Le travail de Raphaëlle Peria agit en quelque sorte comme la Madeleine de Proust. Chacun a vécu l’expérience des albums de famille oubliés qui ressurgissent et vous jettent les souvenirs à la figure. Là le spectateur s’amuse d’un jeu du chat et de la souris pour repérer une enfant, dans les couleurs cramoisies des tirages photos des années 70. Un travail en duo entre l’artiste et la commissaire qui témoigne la bascule d’un écosystème, stable depuis plus de deux siècles, et qui disparaît, se transforme au XXIème siècle. Le travail de Rapahaëlle Peria est un travail sur la mémoire et la disparition. Le feuillage et les troncs se parent de motifs immaculés. « Pour l’historien de l’art Michel Pastoureau, le blanc est la couleur de l’oubli » (Raphaëlle Peria).
Jean-Michel André (né en 1976) – Chambre 207. Espace Croisières.
Une exposition émouvante sur la mémoire, le cerveau et l’occultation. Témoin du drame qui a décimé sa famille dans la tuerie du Sofitel d’Avignon, au cours du mois d’août 1983, Jean-Michel André réalise avec la « chambre 207 » un travail d’exploration et de retour en arrière. Mêlant les photographies de son enfance, avec son père, assassiné dans cette tuerie avec sa compagne, sa production photographique s’entrecroise avec des objets personnels, souvenirs, qui constituent comme des fétiches de la mémoire. Jean-Michel André effectue une thérapie de son traumatisme. Sans doute d’ailleurs le choc est-il plus intense, plus fort en 2025. Un travail remarquable, salué par la critique. Pourquoi ? Comment ? Autant de questionnements dont le symbolisme poignant est illustrée par la photographie d’un Dakarois marchand dans l’écume de la mer, une immensité qui se déploie sans ligne d’horizon, un symbole de l’errance mémorielle et cathartique de l’artiste.

Erica Lennard (bb.1950) Les Femmes, les soeurs. Espace Van Gogh. Commissaire : Clara Bouveresse.
Une exposition militante dans le bon sens du terme qui montre le travail d’Erica Lennard, née en 1950, photographe américaine installée en France. Le destin d’Erica Lennard est inséparable de celui de sa soeur Elisabeth (née en 1953). he. Erica Lennard s’installe à Paris en 1973 et expose pour la première fois en 1976 à la galerie créée par Agathe Gaillard. Agathe Gaillard (1941-2025) fut la première femme à créer la première galerie uniquement consacrée à la photographie à Paris, en 1975, où elle a défendu des auteurs comme André Kertesz, Ralph Gibson, Jean-Philippe Charbonnier, et lutté pour que les tirages soient considérés comme des œuvres d’art. L’exposition se déploie comme la genèse du livre de photographies de femmes publié en 1976 par les Editions des Femmes (créées par Antoinette Fouque), à l’acmé de la première revendication féministe (après les suffragettes des années 1910). Erica Lennard, sous le concept de la « sororité », y livre les portraits de femmes, amies, actrices, écrivaines, avec un regard bienveillant et d’une grande tendresse. La figure de Marguerite Duras, qui a résdigé la postface de son livre « Les Femmes, les Soeurs », est très présente, Erica Lennard ayant été la photographe de palteau pour son film India Song (1976). A ses côtés apparaissent les images de ces femmes engagées dans le combat féministe, Jeanne Moreau et, bien sûr, Delphine Seyrig.

Yves Saint-Laurent et la photographie. Mécanique Générale Luma. Commissaires :Simon Baker en collaboration avec Elsa Janssen.

C’est un peu l’exposition blockbuster qui va attirer les foules et le regard, les regards croisés de la mode et de la photographie. Difficile de créer la surprise avec un si bon sujet qu’Yves Saint-Laurent mais la qualité de l’exposition réside dans son exhaustivité. Il revient aux commissaires d’avoir montré l’ampleur, le nombre et la qualité des photographes, les plus connus, qui ont photographié Yves Saint-Laurent et ses créations. Lui-même est un homme d’image qui s’est prêté bien volontiers au portrait ou à la mise en scène. Du couturier star des années 60-70-80, qui a accompagné les rugissements tumultueux de cette période, il y a, dénichée dans les archives personnelles de Pierre Bergé, ce double cliché intimiste d’Yves Saint-Laurent (en blanc) et de Pierre Bergé (en vareuse) sur la plage à Concarneau : image et attitude improbables bien loin de la « Gyspet » de Marrakech où Yves Saint-Laurent va s’engloutir. La dernière étape de l’exposition est un portrait géant de Jürgen Teller (2000) avec un Yves Saint-Laurent qui n’est plus la sylphide de ses premières années. Le créateur a-t-il aimé ce portait dur et ravageur qui ressemble au crépuscule ?

Eloge de la photographie anonyme. Collection Marion et Philippe Jacquier. Donation de la Dondation Antoine de Galbert au musée de Grenoble. Cloître Saint-Trophime. Commissaires : Marion et Philippe Jacquier.

Une collection pour les voyeuristes. La photographie excite ce type de perversion mais la collection de Marion et Philippe Jacquier la démultiplie à l’infini. Il faut rentrer dans leur collection comme on plonge dans une piscine. Il faut aussi admirer leur travail de détective, une véritable enquête policière, pour reconstituer l’histoire et la genèse de ces photographies anonymes. A chacun de se délecter ou de flatter ses penchants les moins avouables (ou les plus avouables). Je signale au lecteur deux photographies et une série mais il y en a d’autres : l’une, anonyme, prise à la dérobade, du capitaine Dreyfus dormant dans la cabine du bateau qui le ramène en métropole (pour être rejugé par la Cour militaire de Rennes en 1899) et l’autre, faisant frissonner d’effroi, d’une mise en scène inspirée du déjeuner sur l’herbe, d’un officier (ou soldat) en uniforme de la Wehrmacht en 1938 face à un femme au dos nu, dans une forêt berlinoise. La série est celle d’un album photographique, « L’album de Jean », qui est « l’herbier » de tous les lieux fréquentés par un couple d’amoureux, dont l’absence de l’être aimée est marquée par une croix rouge. Un dispositif ingénieux qui fait penser à Sophie Calle, les moments les plus intiles d’une vie deviennent le support d’une oeuvre photographique.

Berenice Abbott Anna Fox et Karen Knorr – U.S. Route 1. Palais de l’Archevêché. Commissaire : Gaëlle Morel.
Un classique dans les expositions photographiques : un double regard, à quelques années de distance (plus de 70 ans), sur un objet mythique, la route n°1 aux Etas-Unis (US Route 1). Comme la voie appienne, c’est la première route « interstate », comme le disent les Américains, qui traverse les états historiques, du Maine jusqu’aux Keys en Floride, les tas de pois qui en constituent l’extrémité. Le regard de Berenice Abbott est plus original que celui des deux artistes contemporaines, Anne Fox et Karen Knorr. Leur travail est gâté par l’obsession du trumpisme, la laideur de paysages suburbains en déréliction, des friches industrielles, un regard qui n’est pas nouveau et se répète trop souvent pendant l’exposition. De ce point de vue, le regard de Berenice Abbott est plus frais, novateur et bienveillant, sans doute en raison de la mise en service récente la route N°1, au début des années 50, et qui incarne la modernité et l’optimisme américains au sortir de la seconde guerre mondiale. Mais cette bienveillance n’interdit pas l’ironie ou la critique de cet optimisme béat et confortable même si la Route 1 offre, selon Abbott, « une vision réaliste d’un échantillon représentatif de la vie américaine ». qui n’a cependant pas convaincu les éditeurs malgré l’élaboration d’une maquette et d’un document promotionnel.

Diana Markosian (b.1989) Père / Espace Monoprix Commissaire : Claartje van Dijk.
Diana Markosian est une une artiste photographe arménienne à la recherche et à la rencontre du père, qu’elle n’a pas connu pendant son enfance et son adolescence. A l’issue d’une équipée rocambolesque – sa mère, séparée, décide de quitter l’Arménie post-soviétique avec sa fille, pour immigrer aux Etats-Unis. C’est donc à une redécovuerte – celle d’une histoire qu’elle n’a jamais eu avec son père – que nous invite Diana Markosian. Elle juxtapose les courriers (par milliers) envoyés par son père aux insitutions où son ex-femme aurait pu trouver refuge (même les plus improbables comme un fabricant américain de jouet), son travail photographie, des vidéos, une installation de canapés et d’intérieurs arméniens, tout un écosystème qui distille le parfum de cette quête douloureuse, inexorable, intimiste, du père et de l’artiste autour de ce récit captivant, mêlant photographies documentaires, instantanés de famille, textes et documents d’époque.

Les livres
Luma Rencontres Dummy Book Award 2025.
Ce prix existe depuis 2015 et est une aide à la publication d’une maquette de livre. Le projet de l’artiste irakien Raisan Hameed, vivant en Allemagne, rencontré à Paris Photo 2023 fait partie des dix nominés. (cf article précédent)


Librairie du Palais
Rencontre avec Fiammetta Horvat qui inaugure avec l’éditeur Benoit Pelletier des éditions Process une nouvelle série de livres bilingues (français/anglais) « Dialogue » des artistes invités avec l’oeuvre ou la collection de Frank Horvat se trouvant dans son studio à Boulogne.




