Au musée imaginaire des derniers mineurs russes du Svalbard
The Gaze of Benoît Gausseron
Ceux de Barentsburg. Russes, Ukrainiens ils sont les derniers de l’archipel du Svalbard à exploiter le charbon des colonies russes que l’Occident a mises au ban depuis 2022.

Le pôle est à seulement 1 300 km au nord et le réchauffement du climat plus rapide que sur notre 45ème parallèle. Là, entre les trois mers, du Groenland, de Barents et de Norvège, tout fout le camp. Les glaciers, le permafrost, les ours, la banquise, les amis – les habitants de l’archipel restent en moyenne 3,5 années sur place avant de regagner le continent, jusqu’à ces morts qu’on enterre ailleurs, sur des sols qui dégèlent. Alors la fabrique à souvenirs de l’arctique tourne à plein. La dernière mine de Barentsburg, qui exploite ses réserves de plus d’un million de tonnes, a déjà ouvert son musée dans la maison verte qui accueillit en 1952 le premier soviet de l’archipel.

A l’autre bout du fjord Sassen, la colonie de Pyramiden, dont la dernière mine a fermé en 1998, est devenue l’une des villes fantômes les plus spectaculaires du monde. Et ce qui fut la première colonie russe en 1913, Grumant et Coal’s Bay, est désormais un tas de ruines que les visiteurs honorent du large, en passant sur des hors-bords semi-rigides noirs et rouges, comme nous en ce samedi d’août, ou sur le pont des bateaux de croisière du Ponant et d’Hurtigruten all inclusive qui font route vers Longyearbyen. Les voyageurs viennent regarder de près les glaciers qui couvrent – pour combien de temps encore – 60% de l’archipel. Sur cette terre, les hommes sont des visiteurs et l’ours polaire, le renard, le béluga, le phoque paresseux et barbu, les résidents permanents. « On n’a juste pas à être là » explique le chauffeur du bus qui nous attend à l’aéroport. Chacun des quelque 3 000 habitants de l’archipel est à sa façon un missionnaire sans droits mais un moraliste doté de la table de ses lois.

Tu ne tireras pas sur l’ours polaire, tu ne marcheras pas sur la toundra au printemps, tu aimeras les horribles morses comme toi-même.
Le temps des colonies les plus septentrionales de la terre est aux prières pour la planète, à la nostalgie pour ce qu’il en reste. Et à l’excuse.
« On ne veut pas déranger. Au Svalbard tout le monde est visiteur, vous, moi, les Russes et même les Norvégiens. Vous n’avez d’ailleurs pas besoin de visa pour vous y installer. »
On vient ici, non pas chercher l’ailleurs, mais l’avant. La nature qu’on veut croire encore blanche, l’URSS rouge et familiale qui ne serait pas tombée, les premiers explorateurs de l’arctique en peaux de bête qui terrassaient les ours à coups de poing, le fossile d’une patte gauche de dinosaure sur une falaise, la glace brute sous la moraine des glaciers.

Perdu pour perdu, le paradis des colonies russes n’est plus qu’un musée imaginaire en plein champ arctique. Nous y avons chassé les gravures, les affiches appelant les mineurs à la vigilance, les panneaux indicateurs – attention aux ours – sur les routes et la propagande passée du parti communiste, les mosaïques d’artistes amateurs sur des façades d’immeubles, les fresques au fronton de l’école, les photos anonymes d’ouvriers disparus punaisées sur le papier peint, les posters de Cindy Crawford et de Madonna après la chute du mur de Berlin dans la chambre de mineurs célibataires, les portraits ouvriers d’avant la perestroïka commandés par la compagnie minière Arktikugol, les dessins faits à la diable dans les marges blanches de registres comptables, les formes aux monstres noirs tracées au bout de charbons sur des briques à l’entrée du tunnel de la mine numéro 2. Comme des prisonniers écrivant sur les murs de leurs geôles, les exilés du Svalbard peignent et se souviennent. Ils nous font croire qu’au pays du climat qui change plus vite qu’ailleurs, le passé est en avance et qu’à l’inventaire des ruines des colonies du grand nord, ne restent que les images.

Il nous a fallu douze heures et deux escales pour rejoindre le 78ème parallèle. Willem de Barentz découvrit les lieux en 1596 après des mois de navigation.
Et avant de mourir, il essaya sans succès de rentrer chez lui en Hollande. 2 800 kilomètres sur deux embarcations de fortune à ciel ouvert. Le cosmographe du voyage, Gerrit de Veer, consigne le récit de cette incroyable expédition polaire qui échoua à passer en Chine par le Nord. Seulement douze survivants revinrent à Amsterdam le 1 er novembre 1597. Avec ses compagnons hollandais, Barentz hiverna neuf mois dans une maison dite de survie en Nouvelle Zemble, sur le 76 ème parallèle. Le récit est épique, hanté par les ours, ce Gévaudan du Pôle. L’homme a trouvé plus haut que lui dans la chaîne alimentaire et ne lâche plus son maître. La légende, ce réel qu’on regarde trop longtemps à en devenir myope, du mammifère omnivore était née. Le conteur en rajoute :

« Un des matelots enfonça sa hache dans son dos. Il ne put la retirer et l’ours l’emporta en nageant. »
Au musée de Svalbard, nous retrouvons le chapeau de l’un des hommes d’équipage, et les gravures de l’île aux ours, aux côtés du lièvre arctique, du loup polaire, de l’oie des neiges et du renard blanc. Les ours blancs qui dévorèrent les hommes de Barentz mangent aujourd’hui les sièges des motoneiges Yamaha garées à la lisière de la ville de Longyearbyen, la capitale de l’archipel. Avec la banquise qui se meurt, ils s’approchent des maisons. Barentz, De Veer et leurs compagnons bâtirent eux-mêmes la leur avec le bois de leur bateau. De Veer décrit jour après jour la chronique de ces neuf mois d’enfermement dans une cabane de fortune. Compter les jours et les heures, la condition de la survie :
« Nous avons pris garde continuellement à notre horloge, et lorsqu’elle avait gelé, nous avions pris le poudrier (sablier) de 12 heures. »


Dire le tragique de ces nuits polaires et terribles comme on raconterait une sortie au parc :
« Le 28 décembre (…) il tomba tant de neige qu’elle dépassa le toit de la maison. » Jusqu’à ce jour qui les délivra : « Lorsque j’y pensais le moins, j’aperçus un bord de globe du soleil. Pleins de joie, nous retournâmes tous trois promptement sur nos pas de portes dire cette agréable nouvelle. » C’était la fin de la nuit polaire. La mer était encore envahie par les glaces. « Ils en furent si surpris qu’ils crurent voir des cygnes. » (Source : Gerrit de Veers’ book about the journey in 1596-1597, musée du Svalbard).
Bienvenue à Longyearbyen. Sur cette terre sans indigène, tout le monde est un visiteur.

Hier, un ours polaire a été tué. Un crève cœur pour le gouverneur qui habite la maison jaune en haut de la ville, près de l’église.
« L’ours attaquait, à moins de dix mètres, alors on ne pouvait faire autrement ».
Ça s’est passé du côté de Ny Alesund. Légitime défense, bien sûr. À défaut, la police locale vous aurait enfermé dans la prison de la ville qui ne compte qu’une cellule.
« En 2020, deux ours sont descendus chez nous. Venus de la montagne et de la mer. Le gouverneur les a chassés. »
Les habitants de Longyearbyen ne tirent le fusil qu’en dernier recours. On est un peu chez eux. En 2018 un ours a tué le propriétaire du camping.
« Oui, le camping juste sous l’aéroport. La faim, faut les comprendre. L’année dernière, un ours s’est aussi introduit au chenil et a bouffé les croquettes des chiens de traîneau. Il a eu la diarrhée. »
Aux termes du traité de Svalbard de 1925, chacun doit être traité également sur ce territoire norvégien qui accueille chacun sans visa. Pour peu que tu ne sois pas malade, pauvre, vieux, en fauteuil roulant. On naît sur la terre ferme – en Norvège – et on y meurt aussi.
Le gouverneur peut autoriser vos descendants à disperser vos cendres dans l’archipel. Pas plus car on n’enterre pas dans le permafrost. La ville la plus septentrionale du monde propose des maisons de bois assez laides pour 500 000 euros et plus. Un certain Mr Longyear, industriel de Boston, la créa en 1901. Une cité minière, une « company town ». Il ouvrit des mines les unes après les autres. Le gouverneur et les membres de son conseil qui siègent désormais en chaussettes de laine et en pull de Noël se demandent par quoi remplacer cette houille qui finit par faire une tâche noire dans la Jérusalem du zéro carbone. Les panneaux solaires ? Il fait nuit la moitié de l’année. Les éoliennes ? Ils hésitent. Des touristes éveillés viennent constater les effets du changement de climat – 4 à 5 fois plus rapide que sous nos latitudes – en avion de ligne. Et des artistes se relaient pour faire passer le message.
Kåre Tveter (1922-2012) est le peintre star de la ville. Venu pour la première fois au Svalbard en 1982, l’artiste des lumières y retourna sans cesse jusqu’à sa mort. L’artiste broyait du blanc mais seulement de mémoire.


Jamais sur le motif. Sans photo ni croquis, il rentrait sur le continent et, dans son atelier, fermait les yeux et peignait la baie de Monaco, le glacier de la Madeleine, la baie du roi, les oiseaux migrateurs d’Alkhornet. Longyearbyen organise des résidences d’artistes et certaines compagnies de voyage également (il est possible de candidater à Latitude Blanche, sur le navire d’expédition Polarfront, qui accueille peintres et écrivains, tel. 0652222563).
Pyramiden se cache tout en haut du fjord sous un sommet pointu qui lui donne son nom.
La colonie fut longtemps la vitrine de l’Ex URSS et le comptoir avancé de la révolution léniniste au cœur d’un pays de l’Otan. Depuis sa fermeture en 1998, elle rend les armes. A la nature, aux ours, aux quelques touristes débarquant en bateau l’été ou en motoneige l’hiver, aux mouettes et aux fantômes de mineurs disparus. On visite cette ville sainte sans dieu (il n’y a avait certes pas d’église à Pyramiden, mais une croix y a été récemment plantée près du centre culturel) comme le mirage premier de la ville modèle soviétique. « C’était l’approximation la plus proche du rêve marxiste, » nous confie son gardien depuis quarante ans. Elle est devenue – pour les visiteurs un « urbex back to USSR » fantastique, n’étaient les ours polaires de la péninsule du Spitzberg qui visitent chaque été ses cuisines. Le 31 mars 1997, le dernier wagon de charbon sortait de la mine.

Pyramiden, l’exclave de l’URSS, c’est le peintre Andrey Strakhov (1925-1990), un artiste officiel du régime en résidence sur l’île en 1986, qui l’a dit le mieux. Il a saisi les mineurs, le médecin de la colonie, des adolescents, le directeur de la mine sur des toiles de commande. Membre de l’Union officielle des artistes, il a pratiqué un réalisme soviétique en résidence, sur place et sur pièce. À même le motif dans la cité qui se croyait ville-principe. Tout y était gratuit, l’école, la cantine, les légumes de la serre, la piscine. Les enfants des agents du KGB, qui ont laissé peu d’archives dans leur bureau protégé de lourdes portes blindées au deuxième étage du centre administratif, jouaient avec les vôtres dans la cour de l’école. Mille personnes vivaient ici, ne formant qu’un même et idéal soviet. Quels qu’ils soient, les régimes ne peuvent s’empêcher de se donner à voir et de trop en faire, en URSS ou aux US.


Andrey Strakhov dit les mêmes corps que Norman Rockwell, l’artiste hyperréaliste américain qui, de 1916 à 1963, réalisa les couvertures du magazine The Saturday Evening Post. Lui qui avait aussi dit le patriotisme, l’égalité et la joie en famille, faisant passer la prose réaliste des jours pour une épiphanie (Source : œuvres de Andrey Strakhov, réalisées en 1986, musée de Barentsburg).
« Barentsburg, c’est autre chose. On dirait Moscou. Pyramiden ressemble plus à Petersbourg ».

Dans cette mine pour de vrai, 300 ouvriers et techniciens font les trois huit six jours par semaine. Sur le 78 ème parallèle, russes et ukrainiens partagent la même mine. Et ça se passe bien ? « Oui, pourquoi ? » Nous répond le jeune directeur de la compagnie Arkticugol, Ildar Neverov. Dans la colonie, la compagnie a remplacé l’URSS. Arkticugol est un peu la BASF de Ludwigshafen en Allemagne, ou le Michelin de Clermont Ferrand : l’entreprise qui dit tout entière sa ville et la couvre de sa mante.
« Le charbon ne représente plus qu’un tiers des revenus de la société. Le reste c’est maintenant vous, les touristes, les scientifiques, quelques artistes mais ils paient peu. »
– Ildar Neverov, directeur de la compagnie Arkticugol.

Ildar Neverov connaît ses employés par leur prénom et se démène pour que l’exclave russe de Norvège ne soit plus soumise aux sanctions. Le directeur général de Arkticugol passe d’une colonie l’autre, avec cette nonchalance qui ne quitte pas les vassaux qui se savent soutenus à Moscou. Il nous reçoit dans son bureau sous la photo de Vladimir Poutine et devant un portrait de Lénine à sa table de travail. Sympa, il n’hésite pas à mettre la main à la pâte. Hier, il peignait lui-même la rambarde du centre culturel aux côtés de deux stagiaires d’été.
« C’est cool de venir nous voir. Dans la situation politique actuelle, vous n’êtes pas nombreux. »
Il porte un survêtement d’un bleu immaculé Klein. Sur son épaule droite, un blason CCP rouge. Pour la gloire d’un empire déchu, le sien, celui de son ministre de l’énergie, et l’oubli du déclin qui vient. Pour le charbon qui fume, noir, au dessus de la ville et toise les vallées encore blanches. Pour les glaciers alentour qui donnent leurs langues à la mer, toujours plus sèches, toujours plus noires.
« Bien sûr, le climat, on y pense. D’ailleurs, le charbon, on en fait moins. L’idée, c’est de compenser. Avec les touristes qui viennent voir les ours. Avec les scientifiques qui observent les glaciers. »
Avec l’art ?
« En 2020, nous avons organisé à Pyramiden le festival du film soviétique. »
Sobrement intitulé Back to USSR. L’ancienne professeure de l’école de Barentsburg, Tatiana, continue à aimer l’art et la peinture. Elle nous montre les tableaux cachés le long des couloirs du centre administratif, dans les bureaux, à la cave du centre culturel, près des vestiaires de la piscine.
« On les a sortis. Certains sont affreux, mais bon. Mon préféré est cette huile de Sergey Alekseevich Zentsov, un artiste russe né en 1959 qui s’est fait le peintre du réalisme de la nature. »
À Barentsburg, l’école maternelle compte onze enfants.
Le dernier né de la colonie a dix mois. C’est le fils du prêtre orthodoxe et de sa femme qui vivent dans la barre d’immeuble jaune et blanche, au-dessus de la chapelle de bois sombre, là juste derrière le buste de Lenine. Dans leur appartement avec vue sur le fjord, il y a plus de croix que chez tous les autres exilés de Barentsburg et de Pyramiden du XXème siècle.

« Ici la colonie n’est pas morte, l’orthodoxie non plus. Des mineurs russes et ukrainiens travaillent tous les jours. »
Originaire de Moscou, Tatiana est professeure à la retraite de l’école de la colonie.
« La seule chose qui me manque, ce n’est pas la ville. C’est la peinture, les expositions, vous comprenez. Bon, je suis quand même restée. »
Devenue responsable du petit musée de la ville de Barentsburg, Tatiana nous conduit dans les bâtiments administratifs de la compagnie Arkticugol. La société possède tout ici sauf la terre. Les murs, les ruines, les véhicules à chenille, le gymnase, les contrats du personnel et presque le consulat général russe, perché en haut de la ville, dans lequel on n’entre que pour se marier.
Avec une autre employée d’Arkticugol, Diana, nous descendons dans la mine de Barentsburg. Elle parle avec cette façon que que les prophètes ont de vous faire comprendre la moitié de ce qu’ils disent.
Elle était détective dans la police en Russie avant son exil ici, à 200 dollars par mois. Désormais, elle préfère épargner, garder les crimes pour les romans policiers et vivre d’amour avec son petit ami, cuisinier à la cantine.
« Les détails sont plus importants quand on est loin de chez soi qu’ailleurs. Tous disent les souvenirs du continent. Tiens, regardez le paysage sur cette maison : c’est un champ de blé ukrainien et les seuls arbres que l’on peut voir sur l’île. »
Elle nous parle de mort et de Vanités. « Le memento mori, vous connaissez ? »
La mort, celle des mineurs qui demeure hors statistiques officielles. La mort de ceux qui n’ont pas suivi les instructions des affiches santé-sécurité invitant à tenir la rampe des escaliers de bois, à s’éloigner du wagonnet de charbon en marche et à fermer la porte derrière soi à chaque section ventilée des tunnels.
« C’est de plus en plus profond. Mais vous pouvez dire que c’est un dream job, 300 dollars par mois. En plus, tout est quasiment gratuit ici. »
Diana se souvient. Une histoire tragique : le mineur était à la colonie et sa femme sur le continent ; elle lui a annoncé qu’elle divorçait ; alors il s’est pendu après avoir pris son petit déjeuner.

« Je pense à cet homme souvent. Mais bon. Regardez plutôt ces fresques, elles sont pleines de gratitude pour les mineurs qui créent la lumière et la chaleur ; les peintures sur les murs sont faites par des amateurs, des souvenirs de leurs régions d’origine. Nous n’avons pas d’arbres. Seulement du charbon qui fut un arbre 300 millions d’années plus tôt. »


Semblable motif de ce qui a disparu. Maison. Flore. Mineurs. Diana ne veut plus être détective, seulement continuer à vivre ici, encore un peu, avant de rentrer Petrozavodsk, en Carélie, à 400 kilomètres au nord de Petersbourg.
« Ah j’oubliais de vous parler de nos deux Robinson Crusoe. De l’autre côté du fjord, ils exploitent notre station d’eau potable sous le glacier. Le Stemme Lake. Ils sont deux à se relayer toutes les 12 heures en se croisant à peine. L’un a déjà passé 5 ans là-bas et ne veut plus revenir. »
L’arctique, c’est l’histoire d’un arrière-plan qui prend les devants. De bouts de mondes qui préféraient les lointains et qui se rapprochent.
Avant donc, les plaines enneigées des Riches heures du duc de Berry au XIII ème siècle, les montagnes qui s’emparent au trois quarts du cadre des Chasseurs dans la neige de Bruegel l’ancien, les pics trop hauts, trop pointus, de ces Alpes sublimes que Caspar David Friedrich peint dans une Mer de glace qui échappe au siècle bourgeois et voit naître le nôtre. La peinture on-the-rocks fait peur. Les vrais sommets donnent le vertige et les ours polaires n’ont pas de prédateurs. Les icebergs comme les pôles restent des métonymies, qui disent plus grand qu’eux, la glace, des nuages, un visage.

Dans l’archipel du Spitzberg, dernier gribouillis d’avant le sommet du Nord, on se fait au sublime.
Ou au vide accablant. Celui que nous ne saurions tenir entre nos mains et dans les griffes d’une petite raison. Ici, dans l’archipel du Spitzberg, dernier gribouillis d’avant le sommet du Nord donc, la peur change de camp. D’un sublime l’autre. Le vertige hors limite des sommets et du blanc s’est fait vestige et fragile. On se prend à revoir le Kazimir Malevitch – lequel aurait pu troquer son K initial avec Caspar Friedrich sans que nous nous en rendîmes compte – qui a peint un carré noir en 1913 et son Blanc sur blanc en 1918. Moins pour signifier qu’on n’y voyait plus rien. Non, pour dire seulement qu’un tableau commençait par ses marges. Que l’on regardait ce que nous ne saurions voir. Impossibilité du blanc. L’histoire de l’arctique, celle de Svalbard. La longue note blanche d’avant que ça ne commence, celle que l’on vient chercher.
Une vigie de béton laïque veille sur le Svalbard. L’arche qui se tient sur les hauteurs de l’aéroport est la chambre forte des semences du monde.

Elle conserve plus d’un million d’échantillons de plantes vivrières à 130 mètres sous la montagne. La température y est maintenue à -18 degrés. Depuis 2008, ce grenier mondial a le double des clefs de toutes les espèces de maïs, de 200 000 échantillons de blé, des laitues de la terre, de 170 000 espèces de riz, des pommes de terre, de 90 000 variétés de haricot. Les banques de semences nationales déposent ici leurs échantillons au cas où. Au cas où la guerre viendrait avant l’apocalypse. Au cas où les banques nationales de semences disparaîtraient, comme celle d’Alep en Syrie endommagée par la guerre. Une équipe est ainsi venue chercher en 2015 les semences disparues. Au cas où le monde perdrait des variétés anciennes, le grand congélateur du monde attend derrière son portail de béton surmonté d’une installation de l’artiste novergien Dyveke Sanne, Répercussion perpétuelle : l’artiste a conçu un assemblage de miroirs et de prismes découpés en triangles de tailles différentes pour refléter la lumière du soleil de minuit ; et l’hiver, des fibres optiques illuminent la nuit polaire.

La nuit attendra l’hiver avant de tomber sur le fjord. Il fait grand jour sur les glaciers de Nordensheld et d’Esmarksue. Ils craquent au loin. Ici on dit vêler, comme pour les vaches qui mettent bat. Des deux glaciers qui meurent dans la mer se détachent des morceaux de glace dans lesquels, comme les compagnons de Willem Barents qui découvrirent les lieux au XVI eme siècle, nous voulons encore voir des cygnes.



