Pan ! Dans l’œil de Berthe Weill, visionnaire de l’art moderne

The gaze of Marie Simon Malet  

Georges Kars (1882-1945). Dans le salon de peinture, 1933. Huile sur contreplaqué. Collection particulière

Rien ne prédestinait Esther Berthe Weill, née à Paris en 1865, à être une pionnière de l’art moderne. Son père était chiffonnier et sa mère, formée à la couture, s’occupait de ses sept enfants, à la maison. La famille vivait pauvrement. Berthe Weill fut une pionnière, non en tant qu’artiste mais comme marchande visionnaire. Du haut de ses 1m50, elle visa juste. Repérant les talents à leurs débuts, elle participa activement à l’émergence de l’avant-garde qui révolutionna l’art à l’aube du XXe siècle. Elle fut la première à exposer Matisse et Picasso, la première à vendre des toiles de Picasso, la seule à avoir organisé une exposition personnelle de Modigliani du vivant de l’artiste. 

Raoul Dufy (1877-1953). Trente ans ou la Vie en rose, 1931. Huile sur toile. Paris, musée d’Art moderne de Paris, don Mathilde Amos, 1955

Rien que ça.

Pourtant l’histoire de l’art l’a oubliée, contrairement à ses homologues masculins, Paul Guillaume, Daniel-Henry Kahnweiler, Paul et Léonce Rosenberg, Ambroise Vollard qui recueillirent la plupart de « ses enfants », ainsi qu’elle les nomma dans son livre, Pan ! Dans l’œil….

L’exposition « Berthe Weill, galeriste d’avant-garde » lui rend hommage et une place parmi ces découvreurs inspirés. 

Elle est conçue par le Grey Art Museum de New York, le musée des beaux-arts de Montréal et celui de l’Orangerie, à Paris, où elle se tient jusqu’au 26 janvier 2026.

La grande « petite Mère Weill »

Outre les trois monstres sacrés cités plus haut, les plus grands artistes, tels que Braque, Chagall, Delaunay, Derain, Laurencin, Marquet, Picabia, Rivera, Valadon, Van Dongen, Vlaminck et bien d’autres… furent « ses enfants ». Elle propulsa ces débutants sur la scène artistique et les soutint, allant jusqu’à les nourrir lorsqu’ils étaient sans le sous. Son grand ami Dufy l’appelait affectueusement « la petite Mère Weill ».  

Odilon Redon (1840-1916). Étude de torse, 1911. Pastel sur papier. Lyon, musée des Beaux-Arts de Lyon, achat à la Galerie B. Weill en 1911. Acheté par le musée des Beaux-Arts de Lyon à la Galerie B. Weill

1901, ouverture de sa première galerie sous le nom de B. Weill

Entre 1901, date d’ouverture de sa première galerie sous le nom de B. Weill et 1951, elle organisa des centaines d’expositions et présenta plus de trois cents artistes aux quatre adresses successives de sa galerie : 25, rue Victor-Massé ; 50, rue Taitbout à partir de 1917 ; 46, rue Laffitte de 1920 à 1934, et enfin 27, rue Saint-Dominique. 

     «  Cette vie, je me la suis faite ainsi parce que je l’aime ainsi ; j’y ai trouvé des déceptions, mais aussi, bien des joies et, en dépit de toute entrave, je me suis créé une occupation qui me plaît infiniment et je dois m’estimer heureuse… je le suis ». 

écrit Berthe Weill dans son livre autobiographique, Pan ! Dans l’œil…. paru en 1933, se montrant pionnière, là encore, puisque ses souvenirs de marchande sont les premiers du genre. 

Le livre a été réédité à l’occasion de l’exposition.

Un apprentissage décisif

Toute jeune -a priori à la fin de l’école primaire- Berthe entre en apprentissage chez un cousin éloigné, Salvator Mayer, marchand d’estampes et de tableaux. L’érudition de ce dernier et les artistes, qu’il côtoie, tels Toulouse-Lautrec et Odilon Redon, donneront à la jeune fille le goût de la peinture ; mais pas celui des « mièvreries » -qu’elle a en horreur- et des antiquités qu’elle lâcha dès qu’elle put ne vendre que des tableaux et sculptures. 

A la mort de son mentor, en 1896, Berthe ouvre une petite boutique d’antiquités et d’objets d’art rue Victor-Massé, à Pigalle. Beaucoup d’artistes débutants vivaient alors à Montmartre, quartier le moins cher de Paris, souvent dans une grande précarité. 

Le jeune Picasso, fraîchement arrivé de Barcelone était Boulevard de Clichy. Elle fit sa rencontre en 1900 par l’intermédiaire de Pedro Mañach, fils d’un industriel catalan, établi comme marchand de tableaux à Paris et décidé à promouvoir la peinture espagnole.

Vue de l’exposition : Kees Van Dongen (1877-1968). Émilie Charmy (1878-1974). Suzanne Valadon (1865-1938. Odette des Garets (1891-1967). Georges Kars (1882-1945). Georges Émile Capon (1890-1980)

Berthe raconte :

« En novembre de cette année, Mañach vient me trouver et me dit :
« Cela vous intéresserait-il, de faire des expositions de « Jeunes peintres » ? – Si cela m’intéresserait ? mais c’est mon rêve ! » En effet, quelques jours auparavant, j’avais, devant Mme Mayer, exprimé ce désir : « Vous êtes folle ! me dit-elle. Vous voulez végéter toute votre vie ? surtout ne lâchez pas l’ancien. » Peut-être avait-elle raison ? Mais je fus bien désappointée et n’insistai pas. Comme il est le bienvenu, celui qui apporte à mon rêve une telle réalisation »
Berthe WEILL, Pan !…. Dans l’oeil, 1933 

« Place aux jeunes ! »

En 1901, elle s’installe à son compte pour réaliser son rêve et baptise sa boutique « galerie B. Weill ». L’initiale de son prénom entretient le flou sur son sexe. Elle adopte le mot alors peu usité de galerie. Elle a un « motto » : y donner leur « place aux jeunes ». Elle l’inscrit sur sa carte publicitaire.

Son espace est grand comme un mouchoir de poche, qu’importe, elle suspend les toiles de ses poulains sur des cordes avec des épingles à linge ! Son enthousiasme et son énergie ne faiblissent jamais.

Dès l’entrée de l’exposition, « La Chambre bleue », (1901, Phillips Collection, Washington, D.C.) dans laquelle Picasso représente l’affiche de Toulouse Lautrec, « May Milton » (danseuse au Moulin rouge), nous plonge au cœur de Pigalle et de Montmartre, dans la bohème avant-gardiste et les débuts de Picasso, sa fameuse période bleue. 

L’un des intérêts de l’exposition est de juxtaposer les grands noms de l’histoire de l’art à des artistes aujourd’hui oubliés. Car les artistes de « La petite Mère Weill » sont éclectiques et très nombreux.

Paul-Élie Gernez (1888-1948). Nature morte, 1921. Huile sur toile. Strasbourg, musée d’Art moderne et contemporain

Les commissaires de l’exposition, Marianne Le Morvan, fondatrice des archives Berthe Weill et Sophie Eloy, attachée de collection au musée de l’Orangerie, donnent deux raisons au nombre incroyable d’artistes passés chez Berthe Weill : 

un flair incomparable et un manque total d’affairisme. Toujours plus ou moins à cours d’argent, la galeriste s’est toujours refusée à tirer profit d’une situation délicate chez ses artistes. N’ayant pas les moyens de se constituer des stocks pour spéculer sur la hausse de leur cote, elle vendait vite. Ses protégés entraient sur le marché grâce à « leur petite mère », mais la quittaient ensuite pour ses concurrents.

Une Montmartoise animée par la passion 

Berthe était une figure de Montmartre. Deux portraits d’elle, un par Emilie Charmy, l’autre par le peintre tchèque, Georges Kars, la présentent vêtue d’un costume-tailleur sombre, lorgnons ou lunettes rondes sur le nez. On imagine une forte personnalité, généreuse et courageuse. Elle affronta les sarcasmes, les huées du public et l’antisémitisme sans jamais dévier de sa route, organisa fêtes, bals masqués et goûters d’enfants et avait la réputation d’être pleine d’humour.

Berthe Weill défendit et exposa aussi de nombreuses femmes artistes, dont Jacqueline Marval, Hermine David et une artiste aujourd’hui oubliée, Émilie Charmy. Les autoportraits de cette dernière sont l’une des belles découvertes de l’exposition. On y voit une touche picturale étonnamment libre et puissante.

Comme Berthe Weill fut toujours à la pointe de la modernité, le visiteur progresse d’une révolution artistique à l’autre, post-impressionnisme, fauvisme (Berthe exposa les fauves avant le salon d’automne de 1905), cubisme. 

De nombreux documents d’archive émaillent le parcours, ainsi que des citations issues de Pan ! … Dans l’œil. Ils retracent notamment le scandale causé par les poils pubiens des nus de Modigliani qui obligèrent la galeriste, menacée de poursuites pour « outrage à la pudeur », à décrocher les toiles, le jour même du vernissage, le 3 décembre 1917. C’était la première exposition de l’artiste, la dernière de son vivant et un fiasco commercial. 

Pendant la seconde guerre mondiale, les lois antisémites contraignirent Berthe Weill à fermer sa galerie. Durant l’Occupation, elle échappa miraculeusement à un sort tragique. Ayant eu un accident de voiture, en 1941, elle était dans une maison de repos à l’Isle-Adam. Personne ne la dénonça. 

Mais elle vécut l’Occupation dans un tel dénuement que ses amis l’aidèrent en organisant une grande vente aux enchères de leurs œuvres, en 1946. Les fruits de cette vente lui permirent de vivre dignement jusqu’à sa mort, le 17 avril 1951, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, à son domicile, au 27, rue Saint-Dominique.

Son parcours tomba dans l’oubli. 

Défricheuse de génies, Berthe Weill inventa pourtant en quelque sorte le marché de l’art moderne. Elle en découvrit, en tout cas, ses acteurs majeurs.

Berthe Weill. Galeriste d’avant-garde

Musée de l’Orangerie

Jardin des Tuileries, Place de la Concorde (côté Seine) 75001 Paris

Jusqu’au 26 janvier 2026

Commissariat :

Sophie Eloy, attachée de collection

Anne Grace, conservatrice art moderne au Musée des beaux-arts de Montréal

Lynn Gumpert, directrice du Grey Art Museum, New York University, New York

Marianne Le Morvan (commissaire invitée), fondatrice et directrice des archives Berthe Weill, commissaire d’expositions et chercheuse indépendante

Photo : Jacqueline Marval (1866-1932). Minerve, 1900. Huile sur toile. 100 x 80 cm.

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