Une usine Bauhaus en Allemagne
The Gaze of Benoît Gausseron

Faire entrer des carrés dans des triangles et des rectangles dans des ronds. Le Bauhaus, ce sont vos enfants jouant au trieur de formes Fisher Price (11 euros 99 sur le site King Jouet) qui en parlent avec le plus de précision. Sur le tapis du salon, ils peuvent, dès six mois, jouer à la combinatoire des blocs et des formes que théorisa et mit en pratique le mouvement du Bauhaus entre 1919 et 1933 en Allemagne. Ecole de design et d’architecture, le Bauhaus est d’abord un exercice d’abolition. Des divisions bourgeoises acquises et des disciplines artistiques installées. De l’artisanat et de l’architecture enfin réconciliés dans une esthétique minimaliste des formes et des couleurs.

De l’étoile, de la croix ou du triangle qui entrera dans la case du trieur de formes Kingfisher ? En deux dimensions, les peintres y parviennent, Vassily Kandinsky et Paul Klee, dans l’Accent en rose (1926) ou le Ballon rouge (1922). En trois, les architectes du mouvement s’y sont essayés. Walter Gropius qui le fonda – et son adjoint Adolf Meyer en donnent un exemple saisissant en Basse Saxe en Allemagne.

L’usine à chaussures Fagus. Construite entre 1910 et 1920, cette usine inaugure le Bauhaus industriel. Son design est né de la rencontre de Gropius et d’un fabricant de chaussure, et pour être plus précis de formes à chaussures, Carl Benscheidt. Dans cet ensemble d’une dizaine de bâtiments d’acier, de verre et de briques jaunes – classé au patrimoine mondial par l’Unesco en 2011 – on se demande si l’usine s’est faite maison.

En ce lundi d’automne, des techniciens s’affairent à leurs machines devant des fenêtres à gros carreaux dans un hall clair comme une orangerie. On emprunte un escalier vers l’étage des contremaîtres comme on gagnerait des chambres à coucher. La salle des machines tient lieu de grand salon, l’entrepôt oblong de salle de bal et la cheminée de flèche sans cloche dans le ciel de Basse Saxe.

Les idéologues des tables à dessin ont réussi leur coup. Pour une fois. Ils ont créé une usine où l’ouvrier revient à l’échoppe, comme il rentrerait travailler à la maison. Karl Marx avait pourtant prévenu. Quelle idée, disait-il, de forcer le cours quotidien des choses pour faire une place, même petite, aux seules œuvres de l’esprit. Ca finit par coincer quand on n’est pas des bêtes.
« Ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. »
– Le Capital, tome 1, livre 1, 3e section, chap. VII, p. 139-140, Éditions sociales, 1983.


Qui vivrait dans la villa Savoye à Poissy, celle de Le Corbusier (1929), rez-de chaussée sur pilotis en zone urbaine prioritaire ? Et dans les HLM de Dessau (1926) ?

Le fonctionnalisme scientifique a ses limites et la vie de tous les jours ses raisons. Quand l’unité passe au grand nombre, on prend soudain peur du standard qui fait mauvais ménage avec la vie pour de vrai des choses et des gens.

Mais ici et pour une fois, on se prend à vouloir travailler à l’usine. Une usine à vivre dont Gropius décrivait ainsi le projet :
« Nous devons construire des usines qui fournissent aux ouvriers, esclaves du travail industriel moderne, non seulement la lumière, l’air et la propreté nécessaires, mais il s’agit aussi de leur permettre de ressentir un peu de la dignité de la grande vision partagée qui anime l’ensemble. »
Walter Gropius réussit à collaborer avec le grand capital et à se plier à la prose des machines.

UNESCO World Heritage Fagus-Factory
Hannoversche Straße 58
31061 Alfeld (Leine)
+49(0)5181-790
info@fagus-werk.com



