Jeanne Vicerial – Incarnation. Biennale d’Aix 2026
Souvenirs d’une journée d’été à Aix en Provence, déambuler dans les rues ombragées de la ville provençale, d’un musée à un autre et suivre cette invitation dans le cadre de la Biennale d’Aix (jusqu’au 4 octobre) donnée à l’artiste Jeanne Vicerial d’investir quatre lieux emblématiques : le Musée du Pavillon de Vendôme, le Musée des Tapisseries, La Chapelle de la Visitation et pour terminer le Musée Granet. Ces expositions permettent aux visiteurs de voir toute l’étendue de la créativité de l’artiste, des oeuvres qui s’intègrent harmonieusement dans les quatre sites, proposant à chaque fois un paysage nouveau et original.

24h pour faire cette traversée dans la ville et découvrir Incarnation*(cf définitions de ce mot données dans le livret d’exposition). Dans un premier temps, se rendre à l’ouverture de La Chapelle de la Visitation et avoir une première apparition de l’oeuvre de Jeanne Vicerial, derrière ce rideau de fils blancs, celle de la Gisante de coeur, figure centrale de ce lieu. Puis notre regard, comme si il s’adaptait à ce décor flamboyant du XVIIe siècle qui abritait l’ordre des Visitandines, découvre au fur et à mesure d’autres sculptures textiles, accompagnées des textes de Claire Marin extraits de l’ouvrage Claire Marin / Jeanne Vicerial, Flammarion, 2026, la bande sonore *Avant de voir le jour* de Louis Vicerial complète le tableau. Cette mise en scène emmène le visiteur et le plonge à la fois dans le décor de La Chapelle et l’univers de l’artiste et donne ainsi le « La » de ce parcours.

L’artiste, Jeanne Vicerial, qui orchestre cette carte blanche a un cv très original, elle est la première titulaire d’un doctorat SACRe (Sciences, Arts, Création Recherche), et a fondé un studio de recherche et de création Clinique vestimentaire.
Ses sculptures sont entièrement créées à partir de fils, une forme de dessin en 3 D dans l’espace, elle parle de représentation de fibres musculaires qui me font penser aux écorchés de Honoré Fragonard (1732-1799), cousin du peintre, on pense aussi à l’Ange de Jacques Fabien Gautier D’Agoty (1711–1786)
« Pour moi, le travail du noir vient des représentations de fibres musculaires et de l’idée de faire de la sculpture comme une grisaille. Il s’agit au fond d’un dessin avec le fil en trois dimensions et ma palette est constituée par les diamètres des fils allant de fils aussi fins qu’un cheveu jusqu’à ceux épais comme des cordes. Les couleurs sont introduites par des inserts végétaux. Pour le travail du blanc, j’envisage mes sculptures comme des chrysalides en mue en m’inspirant du monde végétal et animal. On dit d’ailleurs des grillons, juste avant leur mue, qu’ils sont en « robe de mariée ».
– Jeanne Vicerial, in Ida Soulard, Sculptures-épidermes et organes vestimentaires : une conversation avec Jeanne Vicerial. Catalogue de l’exposition Armors, 7 janvier – 11 mars 2023, Editions galerie Templon, Paris 2023.

Chaque lieu apporte une impression nouvelle, parfois reflet très poétique de notre monde digital comme ces selfies de Jeanne à la villa Médicis où elle rencontre la photographe Leslie Moquin. Toutes les deux pensionnaires de l’Académie de France à Rome, en 2020, année très particulière, pendant le confinement, se sont rapprochées et ont composé ensemble leur quarantaine vestimentaire. 40 jours, pendant lesquels Jeanne utilisait les fleurs fanées du jardin et imaginait des parures dont elle se recouvrait, Leslie intervenait à ce moment là, improvisant un studio photo, immortalisant ainsi ces oeuvres dans ces photographies qui dialoguent avec les Vénus ouvertes dévoilées le temps de la Biennale, au Pavillon Vendôme construit pour Louis de Mercœur, duc de Vendôme, petit-fils de Henri IV et de Gabrielle d’Estrées, un autre bijou d’architecture installé dans ce jardin à la française, qui a appartenu ensuite à un célèbre artiste Jean-Baptiste van Loo. Une autre série de cette collaboration à deux Atelier du Démiurge est montrée au musée des Tapisseries.

« J’ai rapidement proposé à Jeanne que l’on travaille en studio, pour homogénéiser la série et pour nous concentrer sur le stylisme, les poses, les lumières etc. J’ai aussi proposé à Jeanne d’oser des fonds de couleurs, qui correspondent plus à mon univers que le noir et blanc qui était plutôt la signature de Jeanne. Mes inspirations étaient variées, et la direction choisie dépendait des pièces vestimentaires mises en scènes. J’avais parfois en tête les portraitistes de cour, façon William Segar, pour le cadre serré, les poses etc. J’ai toujours dans un coin de la tête les images un peu burlesque de William Wegman, qui convoquent le costume et le travestissement mais aussi une forme d’humour, comme peut le faire la quarantaine. Je ne cueillais pas les fleurs avec Jeanne, le processus de création des pieces vestimentaires lui appartenait complètement. Nous faisons ensemble le stylisme en studio ensuite avec les pièces. » -Leslie Moquin (extrait de l’interview réalisé en 2023 à la Fondation Thalie, Arles cf article précédent)

Le musée des tapisseries est une découverte, un musée hors du temps, avec cette tenture de six tapisseries dite des Grotesques, décor inspiré par la villa dorée de Néron, Domus Aurea aux couleurs éclatantes préservées depuis des siècles. On y découvre les tableaux de Jeanne, les Tricotissages créés à partir d’aiguilles et de fils.

Dans une salle, derrière un rideau de fils blancs sont exposées les archives et costumes créés par Jeanne Vicerial pour l’opéra-ballet « Atys » de Jean-Baptiste Lully joué à Genève. A chaque moment de la visite, inséré dans le décor du musée dédié aux métiers de la couture, un détail, une sculpture nous apparaît, éveillant ce somptueux palais baroque, comme cette Gisante N°4, et ses joyaux-entrailles spécialement brodés par la Maison Lesage pour le 19M, près de 1600 heures de travail.

Une entrée dans un monde onirique qui me rappelle sur certains aspects le film de Cocteau La belle et la bête, le moment où l’héroïne se rend à ce rendez-vous avec la Bête – Jean Marais et ouvre la porte du château… Le noir d’abord, la grande cape à capuche de la Belle, les torchères aux murs, puis la blancheur des voilages aux fenêtres qui s’animent, la musique .. tous ces éléments me font penser à cet univers symbolique créé par Jeanne Vicerial entre réel et irréel, la blancheur des fils ou au contraire leur noirceur, lumière et ombre dessinent ces vêtements qui habillent ces corps invisibles.

Je termine en beauté au milieu de cette galerie de sculptures en marbre blanc du musée Granet où se dissimulent à nouveau d’autres œuvres de l’artiste, une rencontre avec l’écorché attribué à Jean Pancrace Chastel, comme un clin d’oeil de mon intuition du début.

Encore un mois pour la visite de cette carte blanche, un beau prétexte pour s’évader peut-être le temps d’un week-end et oublier le blues de la rentrée. A chaque adresse, Jeanne Vicerial nous enchante.

*Définitions proposées par Le Robert :
Incarnation — nom féminin – Ce qui incarne, représente. Synonyme : personnification Action par laquelle une divinité, un esprit s’incarne dans le corps d’une personne, d’un animal ; forme incarnée. Synonyme : avatar

INFORMATION :
Jeanne Vicerial
Incarnation
Jusqu’au 4 octobre 2026
AIX-EN-PROVENCE
dans le cadre de la Biennale d’Aix 2026.
• Musée du Pavillon de Vendôme – 32, rue Célony ou 13, rue de la Molle. 13100 Aix-en-Provence. Tél : 04 42 91 88 75
• Musée des Tapisseries Musée des Tapisseries – Ancien Palais de l’Archevêché – 28, Place des Martyrs de la Résistance. 13100 Aix-en-Provence – Tél : 04 88 71 74 15
• Chapelle de la Visitation – 20 Rue Mignet.13100 Aix-en-Provence
• Musée Granet – galerie des sculptures – Place Saint Jean de Malte. 13100 Aix-en-Provence. Tél : 04 42 52 88 32
Commissariat : Christel PELISSIER-ROY, Responsable du Musée du Pavillon de Vendôme, Directrice des Musées d’Art et d’Histoire.
Photo : Chapelle de la Visitation. Jeanne Vicérial. Présence à l’enfant, 2022. Cordes, fils, roses vernies, rose séchée (amovible) – travail à la main. 252 × 77 × 65 cm. Courtoisie de l’artiste et Templon, Paris – Bruxelles – New York.



