Une escapade à Londres …

THE GAZE OF VALERIE DE SAINT-PIERRE

Deux expositions : Sargent and Fashion  & Tropical Modernism

Un petit week end à Londres, outre une virée rituelle à la merveilleuse Wallace Collection, m’a récemment aussi permis de voyager dans le temps, quoique de façon assez délicieusement contrastée …

Premier arrêt à la Tate Britain,

Sargent and Fashion – Tate Modern

La Tate Britain où se tient l’expo-culte du moment  Sargent and Fashion  !  Je ne croise pas une parisienne, ces temps-ci, qui ne me dise « Faut que je fasse l’aller et retour à Londres avant Juillet ! » … En général, ce sont les mêmes qui ont adoré Boldini au Petit Palais (en 2022), son quasi contemporain, lui aussi portraitiste virtuose de la haute société.

John Singer Sargent. Portrait of Mrs Robert Harrison, 1886. 157.8 x 80.3 cm. Legs de Mlle P. J. M. Harrison 2000. Tate Britain
John Singer Sargent. Ellen Terry as Lady Macbeth, 1889. Tate Presented by Sir Joseph Duveen 1906

A la Tate Britain, près de 60 œuvres de ce peintre américain qui le fût si peu ( il vécut toute sa vie en Europe et naquit à Florence) explorent donc les rapports passionnés que cet esthète du vêtement entretint avec la Haute Couture émergente ( et dont  Worth est alors le chef de file incontesté). Certaines des œuvres de John Singer Sargent, comme le très emblématique portrait de Madame X – tableau qui fit scandale dans sa première version à la bretelle tombante dévoilant partiellement un sein-  préfigurent même la photo de mode des années 50 :  Irving Penn eût pu capturer cette altière créature pour Vogue ! 

Tate BritainTate Britain
John Singer Sargent. A gauche : Dr Pozzi at home, 1881. The Armand Hammer Collection, don de The Armand Hammer Foundation / à droite : Madame X, 1883- prêté par le Metropolitan Museum of Art, Arthur Hoppock Hearn Fun, 1916

Pour le reste, à l’exception de quelques douairières ou robuste ladies sagement vêtues de noir, on a en a pour son Sargent !  La gentry anglaise ou les riches américaines et européennes du tournant du XIXème au XXème, défilent, en des portraits qui rendent certes hommage au statut social et parfois à la réelle beauté des intéressées, leur mission première.  Mais se révèlent souvent assez subversifs dans leur audace… Les gorges et les épaules, blanches et voluptueuses, sont volontiers dénudées, les robes sont spectaculaires et luxueuses jusqu’au théâtral. On apprend d’ailleurs, en lisant les cartels, que Sargent se conduisait en véritable styliste tyrannique, choisissant ou imposant les vêtements portés par ses commanditaires, resserrant ici une taille, faisant saillir là un courbe, torsadant un velours ou ajoutant une cape de son cru au besoin, pour plus de «chic», de «piquant», voir osons-le,  de « sexyness ».

Tate Britain
Sargent -le barbu à gauche- et quelques amis aussi élégants que lui

Lady Helen Vincent, vicomtesse d’Abernon (1904) ou Mrs Charles E. Inches ( 1887) ont sans doute fait les frais de ses exigences mais s’en trouvent magnifiées pour la postérité. Une svelte dame en rouge irradie littéralement de grâce désinvolte et un brin androgyne. Parfois, un des vêtements portés est présent dans une vitrine et n’en rend que plus évident le talent de Sargent à donner vie et chair aux étoffes. A part ses visibles et nombreuses amitiés avec les mondaines lancées de Londres ou Paris, on quitte le lieu, un peu dépité de n’avoir rien découvert de la vie privée de ce peintre si fêté en son temps…  Tout juste quelques recherches sur le net nous gratifient-elles d un laconique « jamais marié » et suggérent-elles vaguement une possible homosexualité ! Bien en vue dans l’exposition et suscitant des oh et des ah,  le magnifique portrait du docteur Pozzi (1881), gynécologue parisien star en son temps, éblouissant de sensualité viril et barbu dans sa robe de chambre écarlate, lève peut-être un coin du voile…. 

Second arrêt au Victoria & Albert Museum pour un tout autre retour dans le passé, récent cette fois.

Statues du Rock garden de Chandigarh

L’exposition Tropical Modernism  – la promesse m’alléchait beaucoup !- s’y tient dans l’entrée du Musée. Son propos, via photos, maquettes, archives filmées d’époque et éléments de design extérieur ou de mobilier, est de retracer l’aventure architecturale moderniste post coloniale qu’ont connu le Ghana et surtout l’Inde après leur indépendance. A la fin des années 40, ces deux ex provinces du Commonwealth cherchèrent en effet à définir une esthétique urbaine contemporaine, qui rompe définitivement et idéologiquement avec les codes coloniaux du passé.

Vue de l’exposition
Papier peint et Céramique Arts and Crafts William Morris

La fascinante aventure de la ville de Chandigarh, nouvelle capitale du Pendjab voulue et créée ex nihilo par Nehru, y est notamment relatée -excellent petit documentaire d’Alain Tanner, daté de 66-,  dans toute son énergie et son utopie. Le plan de la ville est signé Le Corbusier cependant que la plupart des édifices ont été imaginés par Pierre Jeanneret, c’est dire …  Quelques statues de céramiques carrelées ou exemples de meubles cannés donnent aussi une idée plus que séduisante de l’ambiance du lieu. Cela fait rêver de s’y rendre un jour, d’autant, parait-il, qu’un marché du meuble vintage « façon Perriand » à restaurer et abordable y prospère.

Nehru examinant la maquette de »sa « ville »

L’exposition est néanmoins assez pointue et non dénuée de petites poussées « décolonialistes » très-trop ?- bien pensantes, n’oublions pas que nous sommes en terre anglo-saxonne wokiste!  Mais il y a tant de choses à voir au V&A Museum -et notamment les salles consacrées à William Morris  et au mouvement Arts and crafts – qu’elle vaut le déplacement…  

James Barnor, « Une assistante de la boutique Sick-Hagemeyer », posant devant United Trading Company headquarters, Accra, 1971 © James Barnor. Courtesy of galerie Clémentine de la Féronnière

Sargent and Fashion,

jusqu’au 7 juillet,

Tate Britain

tate.org.uk

Commissaire : James Finch

Tropical Modernism,

jusqu’au 22 septembre

V&A Museum, Porter Gallery

vam.ac.uk. 

Commissaire : Christopher Turner

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