Un été à Arles 2024. Part II
THE GAZE OF BRUNO SOULIE
Fondation THALIE / Assieds-toi, prends un verre de thé. Sara Ouhaddou – Fondation VAN GOGH / Van Gogh et les étoiles – Musée Réattu / Jean-Claude Gautrand, libres expressions – parcours Arles Associé – Les Ateliers, Fondation Luma / William Kentridge : je n’attends plus & Lee Friedlander Framed by Joel Coen.
Sara Ouhaddou, Assieds-toi, prends un verre de thé , Fondation Thalie

Deuxième édition arlésienne de la Fondation Thalie avec une nouvelle exposition initiée par sa fondatrice Nathalie Guiot. Installée dans une maison particulière du XVIIIème siècle, à deux pas des Arènes antiques, rue de l’Amphithéâtre si bien nommée, Nathalie Guiot a ouvert en 2023 une seconde résidence après Bruxelles. Bruxelles – Arles sont les points géométriques d’une mécène, philanthrope et commissaire d’exposition, engagée au service des artistes et de la lutte contre le changement climatique. Nathalie Guiot poursuit son itinéraire singulier et original dans le monde de l’art.
Sara Ouhaddou est l’artiste invitée de la saison 2024. Née en 1986 à Perpignan, elle vit et travaille entre la France et le Maroc. Le titre de l’exposition : Assieds-toi et prends un verre de thé [en arabe : Gaalsi, T’charbi kass d’atay] est une invitation à entrer dans l’intimité de sa communauté. Sa famille, la culture de son pays et celle des régions du Maroc sont indissociables de ses œuvres. Elles sont inspirées de l’artisanat traditionnel qu’elle ouvre à la modernité en insistant sur les pratiques ancestrales et favorisant ainsi la reconnaissance de jeunes marocaines comme Fouzia Yaagoub qui a pu exprimer par son savoir-faire de la céramique émaillée toute sa sensibilité et sa poésie révélant ainsi une jeune artiste.
La Fondation Thalie illustre la cohérence de son parcours, en valorisant une artiste dont les créations mettent au coeur de son travail les effets de la mondialisation sur les cultures et l’artisanat. Elle participe également de mise en valeur des artistes soucieux de l’artisanat, du respect des métiers traditionnels, des cultures locales, et dont les expressions sont profondément intégrées dans leur éco-système, à base de savoir-faire et de pratiques traditionnels. La programmation de la Fondation Thalie est ainsi un manifeste permanent face à l’urgence écologique, en privilégiant les artistes ayant l’intelligence du geste dans leur pratique ainsi qu’une forte conscience de la fragilité de notre écologie. Aux savoir-faire ancestraux, bouleversés par la colonisation et la globalisation, qui disparaissent petit à petit, Sara Ouhaddou les reconstruit en faisant appel aux artefacts de la modernité (matériaux de mauvaise qualité, nocifs pour la chaîne écologique, chers et coûteux, comme le plastique). Dans ce double parcours qui expose à la fois ses réalisations et son travail photographique, Sara Ouaddouh documente ainsi les effets délétères du consumérisme et du marché mondial.

Son travail porte sur le verre qui lui permet de créer un déambulatoire, où alternent vitraux, photographies, supports mixtes et une traîne majestueuse, aux références sacrées et liturgiques. Telle une robe de sacre, la création, composée d’un mixte de produits « non nobles » (sacs plastiques de grandes surfaces recyclés) et de tissages traditionnels, est exposée en majesté, suspendue aux cimaises de la salle du 1er étage. Le visiteur est ainsi confronté à une procession, qui ne peut manquer de faire penser au cortège du sacre de Reims au palais du Tau (en cours de restauration sous l’égide du Centre des monuments nationaux). Références culturelles de l’héritage occidental se télescope ainsi avec la vision artistique de Sara Ouaddou, imprégnée par sa double culture et par la valorisation les pratiques artisanales des différentes régions du Maroc.
Pour boucler la boucle, relisez John Ruskin (1819-1900) et regardez les créations du mouvement Arts & Crafts créé par William Morris (1834-1896), auquel La Piscine de Roubaix a consacré une belle exposition, en collaboration avec le Musée d’Orsay. L’œuvre du visionnaire William Morris a fortement marqué son époque en théorisant une utopie sociale, politique, écologique et artistique, qui défend « l’Art dans tout » – et pour tous – en réaction à l’industrialisation des savoir-faire artisanaux. C’est en quelques mots le programme de la Fondation Thalie et de sa mécène-fondatrice Nathalie Guiot.
Fondation Thalie
Commissariat : Nathalie Guiot et Ludovic Delalande
Exposition à voir Jusqu’au 27 septembre
34 rue de l’amphithéâtre 13200 Arles
Entrée libre durant les Rencontres d’Arles et le Festival Agir pour le Vivant (26 août au 1er septembre 2024) sur présentation du pass.
Van Gogh et les étoiles à la Fondation Van Gogh
La Nuit étoilée sur le Rhône (1888), un des chefs-d’oeuvre du musée d’Orsay de Van Gogh, est présentée pour la première fois à Arles depuis sa création il y a 136 ans. Il s’agit d’un prêt exceptionnel du Musée d’Orsay dans le cadre de l’événement national Les 150 ans de l’impressionnisme jusqu’au 25 août 2024 et une exposition de Jean de Loisy qui a réuni des œuvres autour de ce chef-d’œuvre.

Il fallait un thème à la mesure de l’envergure de Jean de Loisy, dont le parcours a été marqué (entre autres) par la présidence du Palais de Tokyo, le plus vaste centre d’art contemporain d’Europe, dont il a su faire un modèle « gagnant », à base d’expositions innovantes, de mécénat et de locations d’espace. Le périple est celui de son musée imaginaire, qui dialogue, au travers des thématiques du parcours (« Ténèbres », « Firmanent », « Lumières », « Cosmos », « Atelier astronomique », « Spirales », « Eternité » et « Epilogue ») avec la Nuit étoilée de Van Gogh. Comme l’indique Jean de Loisy dans le catalogue de l’exposition, il s’agit d’une immersion dans l’environnement politique, scientifique, littéraire et artistique de la fin du XIXème siècle, et ses prolongements dans l’imaginaire des artistes contemporains. Une période où le scientisme cohabite avec l’ésotérisme. L’autre figure majeure de l’exposition, Camille Flammarion, a été fasciné par les phénomènes occultes, le spiritisme, les maisons hantées et a été introduit comme membre honoraire d’un Ordre occulte, l’ordre Mariniste créé par Papus en 1892.

L’exposition s’organise comme un véritable cycle, ou mieux, un parcours initiatique, avec la photographe Juliette Agnel (voir article précédent) pour ses nuits étoilées du Soudan, les pastels incroyables d’Étienne-Léopold Trouvelot (1827-1895), passionné d’astronomie, et proche de Camille Flammarion, un mobile d’Alicja Kwade (née en 1979), « Superheavy Skies » (2022), une Nuit étoilée de Georgia O’Keeffe (1887-1986), « la Nuit » en bronze d’Antoine Bourdelle (1861-1929), oeuvre fascinante, une fuite en Égypte de Jean-François Millet (1814-1875)…
Particulièrement intriguant sont les pastels Etienne-Léopold Trouvelot, qui est aux côtés de Camille Flammarion pour l’inauguration de son observatoire de Juvisy-sur-Orge (1886), avec l’empereur du Brésil Pedro Ier. Si vous avez un moment, vous croisez l’observatoire, aujourd’hui à l’abandon, couronné par sa tour astronomique, le long de la Nationale 7, qui éventre le territoire de Juvisy. Jean de Loisy évoque les conditions dans lesquelles il a découvert ces fameux pastels, rongés par l’humidité stagnante, dans l’Observatoire de Juvisy. Mysticisme, art et mythes ont toujours été la source de l’imaginaire des artistes et des commissaires d’exposition.

Pour finir, avant de quitter l’exposition, parcourez deux photographies de Lucien Clergue, à l’origine des Rencontres d’Arles. Rappelez-vous que Yolande Clergue, son épouse, a été l’initiatrice de la Fondation van Gogh en 1983, en suscitant un aréopage de créations contemporaines autour du séjour de l’artiste à Arles, devenues la collection Yolande Clergue. Dans cette boucle initiatique, il ne manque que la Bohémienne endormie (1897) du Douanier Rousseau mais obtenir le prêt de ce chef d’oeuvre appartenant au MoMA aurait constitué un véritable tour de force, après le prêt de la Nuit étoilée. Autant de chefs-d’œuvre donnent l’envie de regarder les étoiles avec les yeux des artistes présents dans l’exposition et soulignent l’intelligence du regard de Jean de Loisy dans la scénographie de cette aventure stellaire.
Fondation Vincent van Gogh Arles, jusqu’au 8 septembre 2024
Commissariat Jean de Loisy
35 ter, rue du Docteur-Fanton – Arles Tél : +33(0)4 88 65 82 93
Hors concours – William Kentridge – « Je n’attends plus » – la Mécanique générale – Les Ateliers, Fondation Luma
Bien que située en dehors des Rencontres, vous ne pouvez pas manquer l’installation de William Kentridge, artiste polymorphe qui a fait l’objet d’une rétrospective par le LAM en 2020 ainsi qu’à la Tate Modern. Utilisant tous les mediums, William Kentridge est un artiste visuel, qui pratique le dessin, le théâtre, le chant, le film, la sculpture, qui est reconnu par sa pratique politiquement engagée. La Mécanique générale – site de la Fondation Luma – présente un certain nombre d’oeuvres majeures, marqués par l’histoire de l’Afrique du Sud, celle du continent, la colonisation, le constructivisme et la Révolution russes, deux sources d’inspiration, et certains contextes socio-politiques spécifiques (la Martinique, la colonisation allemande en Afrique, point d’attraction qui s’explique sans doute par la proximité géographique et historique de la Namibie avec l’Afrique du Sud).

Autour de cette rétrospective, William Kentridge a créé un opéra de chambre, The Great Yes, The Great No, donné en avant-première à Arles, en partenariat avec le festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence. Les spectateurs de la représentation, Waiting for the Sibyl au théâtre du Châtelet (2023), redécouvrent le style de Kentridge, qui mêle tableaux scéniques, chantés, dansés et scénographiés, et voix polyphoniques, en français, anglais, swati, zoulou, xhosa, setswana et xitsonga. Le récit est celui de l’exode, entre Marseille et la Martinique, des intellectuels, des artistes fuyant l’Occupation et la France de Vichy. Ce bateau est le Capitaine Paul-Lemerle, qui quitte Marseille le 24 mars 1941 pour la Martinique. À son bord, des Juifs, des réfugiés espagnols, des opposants politiques qui fuient la France de Vichy. Parmi eux, de nombreux artistes et intellectuels comme André Breton, Claude Lévi-Strauss, qui raconte cette traversée au début de Tristes tropiques, Wifredo Lam, l’écrivain et militant communiste anti-stalinien Victor Serge et Jacques Rémy, alias Raymond Assyas, père du réalisateur Olivier Assayas. Il y a aussi la photographe allemande Germaine Krull, connue pour ses portraits de célébrités, qui documente la traversée. Tout ce matériel photographique a été exposé lors des 50 ans des Rencontres d’Arles (2019), « Germaine Krull et Jacques Rémy, un voyage Marseille-Rio 1941 ». William Kentrige transforme cette odyssée en vaste conte onirique et surréaliste, avec le passeur des Enfers, Charon, qui plie le temps et l’espace à sa volonté.

Dans le parcours de l’exposition, vous trouverez un petit bijou de création sonore, radiophonique et filmique, à découvrir dans un studio entièrement créé pour l’occasion : le discours de Trotski, enregistré en 1923, où il s’exprime en français sur la révolution mondiale. Une rareté déconstruite et réinterprétée par William Kentridge dans un décor dadaïste des années 20, contemporain de ce discours révolutionnaire, dans lequel le visiteur est invité à s’installer. Kentridge convoque des personnages animées, dont une sorte de majordome féminin, à l’allure d’héroïne de l’Union soviétique de la période stalinienne, contrepoint de Trotsky. Le visiteur évoque à sa mémoire la Mort de Trotsky, film de Joseph Losey, 1971, avec un mémorable Richard Burton à l’éloquence révolutionnaire fortement alcoolisée et un improbable Alain Delon dans le rôle de Ramón Mercader.
Jusqu’au 12 janvier 2025
Commissariat : Vassilis Oikonomopoulos, Directeur des expositions et des programmes, Flora Katz, Curatrice, avec Lilah Remy, Assistance curatrice.
Lee Friedlander Framed by Joel Coen. Les Ateliers, Fondation Luma.

Lee Friedlander recadré par Joël Coen ? Ce n’est pas le titre d’un nouveau film des frères Coen mais le fruit d’une collaboration entre le photographe et le réalisateur. Pour une fois, le réalisateur a accepté de se séparer de son alter ego – ou frère siamois – à tel point qu’ils sont surnommés « le réalisateur à deux têtes ». Cette collaboration se réalise sous l’égide de Matthieu Humery, commissaire de l’exposition, spécialiste de la photographie. Cette exposition, rencontre de deux fabricants de l’image, est fascinante par la sélection opérée par Joel Coen et par le regard d’un réalisateur de films porté sur l’oeil photographique de Lee Friedlander.
Il y a d’abord, à l’origine du projet, le confinement créé par la crise Covid-19 et une rencontre entre le galeriste de Lee Friedlander, Jeffrey Fraenkel, et l’actrice-fétiche des frères Coen, Frances McDormand. Jeffrey Fraenkel suggère à Joel Coen le projet d’une exposition autour du travail de Lee Friedlander. C’est une sélection de 70 oeuvres qui est effectuée et qui sont entrées dans la collection Maja Hoffmann / Fondation LUMA. L’exposition met en valeur le regard décalé du photographe et son sens de la composition. Le visiteur est frappé par la cohérence du parcours, sans doute issue du choix opéré par Joel Coen, qui a mis en valeur des productions en étonnante résonance avec son travail cinématographique. On sent ainsi l’ironie, la distanciation, parfois la construction en abyme ou l’effet de cisaillement créé par la verticalité des objets.
La photographie se dévoile chez Lee Friedlander comme des split screens, qui mêlent l’humanité à la minéralité de son environnement (poteaux de circulation, base de gratte-ciels, rétroviseurs, parcmètres, échangeurs d’autoroutes…). A l’inverse de l’instant décisif de Cartier-Bresson, la scène saisie par Lee Friedlander laisse à penser que quelque chose s’est produit avant ou se produit juste après ou en-dehors du cadre. Parfois c’est le sentiment de vide qui envahit le spectateur. Comment ne pas penser à Michelangelo Antonioni (1912-2007) qui a su si remarquablement comprendre l’instant photographique, d’abord dans Blow up (1967) puis dans Profession : reporter (1975), avec son long et célèbre plan séquence final ?
L’accrochage s’inscrit dans un parcours linéaire, brisé par deux immenses cimaises entièrement tapissées de tirages grand format de Lee Friedlander. La scénographie donne ainsi le sentiment d’une immersion dans le travail de l’artiste et accentue l’effet de miroitement ressenti par le visiteur. L’exposition est un moment fort des Rencontres d’Arles, qui permet de saisir les affinités électives qui existent entre Lee Friedlander et Joel Coen, deux explorateurs du pouvoir des images.
Jusqu’au 29 septembre 2024
Commissariat : Matthieu Humery
LUMA Arles – Parc des Ateliers,
35 avenue Victor Hugo -13200 Arles
Jean-Claude Gautrand – Musée Réattu – parcours Arles Associé
Jean-Claude Gautrand (1932-2019) est l’un des photographes à l’origine de la création des Rencontres, dans les années pionnières de la décennie qui s’ouvre en 1969. Il est présent sur les photos de groupe, avec Lucien Clergue, Michel Tournier, Maurice Rouquette, etc. C’est aussi lui qui saisit la place du Forum dans la torpeur d’un soir d’été 1979 lors de la projection d’un film (soviétique ? Eisenstein ?), face à l’hôtel Nord Pinus. Ses archives exceptionnelles ont été offertes par son épouse, Josette Gautrand, au Musée Réattu.

L’exposition couvre deux cycles : le travail documentaire de grand photo-reporter, créateur en 1964 de l’agence Gamma, lorsqu’il photographie Mai 1968, le soulèvement étudiant, la répression policière ou encore la destruction (« l’Assassinat de Baltard ») des Halles de Baltard dans des photographies qui sonnent comme les trompes de la révolte. Un second cycle porte sur des créations intimistes, conceptuelles, comme cette série sur les arbres blessés par les tempêtes, anthropomorphiques et crucifiés, ou les jeux de reflets dans les eaux de la Camargue, avec une composition qui confine à l’abstraction. Jean-Claude Gautrand est à la fois un artiste et un artisan, qui effectuait lui-même le tirage de ses épreuves, considérant que la photographie est « autre chose qu’une simple représentation de la réalité » (Daniel Rouvier, commissaire de l’exposition et directeur du musée Réattu) et que « le tirage participe de la création photographique » (ibid.)
Jean-Claude Gautrand travaille le tirage comme un graveur son épreuve : il accomplit une véritable esthétique fondée exclusivement sur le travail du noir et du blanc. Ces couleurs représentent l’essence même de la création photographique. Jean-Claude Gautrand joue sur les effets plastiques et graphiques de contrastes, les jeux d’ombres et de lumières, la géométrie des compositions, et le rendu des matières dans toute la palette des valeurs du noir au blanc. Il a ainsi concentré et systématisé sa création artistique en noir et blanc, avec une attention particulière portée à la qualité des tirages, à la variété des techniques et des papiers photographiques, mais aussi à l’impression du noir et blanc. Il est aussi l’un des premiers à créer des séries dans la recherche d’une composition narrative, toujours avec une palette de noir et de blanc (le Galet – série de quatre photographies – 1969 et 1970).

Musée Réattu, jusqu’au 6 octobre 2024.
Commissariat : Josette et Brigitte Gautrand et Daniel Rouvier
10, rue du Grand Prieuré – 13200 Arles – Tél : 04 90 49 37 58



