Carte blanche à Prune Nourry, Musée Guimet

Prune Nourry, Terracotta Daughters, porcelaine de Limoges ©thegazeofaparisienne

 Guimet lui va comme un gant! Les différentes sections du Musée sont autant de points de rencontre entre les collections d’Arts Asiatiques anciens et les fascinantes créations Contemporaines de Prune Nourry. L’accrochage inédit est bluffant. Il nous invite à découvrir les oeuvres majeures de la plasticienne, qui, comme dans une chasse aux trésors, se glissent au milieu de celles du Musée .

Chacune des quinze sculptures de l’artiste, engage un dialogue sensible et poétique avec une pièce historique de Guimet. Tandis qu’un majestueux Bouddha morcelé, conçu spécialement pour l’exposition, s’invite à chaque étage de l’édifice.

Prune Nourry, Tête du Bouddha, ©thegazeofaparisienne

« On peut détruire le Bouddha, mais on ne peut pas détruire l’idée  » Prune Nourry

Je retrouve Prune Nourry au Musée Guimet, ultime étape: la fin de l’accrochage. La visite commence! Dès le rez-de chaussée, les imposants pieds de sa statue Bouddha, piqués de milliers de bâtons d’encens, interpellent. Je découvre, plus tard, dispersées dans les étages, la main, l’épaule et enfin la tête, tout en haut, sur la rotonde baignée d’une lumière mystique. Les pieds ancrés dans le sol, la tête là-haut dans le ciel … C’est en se promenant dans les différentes salles du Musée, que le choix du Bouddha s’est imposé à l’artiste. Elle le retrouve partout, fil rouge spirituel d’équilibre et de sagesse, commun à l’ensemble des civilisations Asiatiques. La plasticienne a choisi de le représenter sous les traits d’un Bouddha Afghan, en mémoire de ceux de Bamiyan, détruits en 2001 par les talibans. La taille de référence pour sa représentation est celle de la plus petite des trois anciennes statues…. 38 mètres seulement ! Son imposante sculpture éclatée, porte son humanisme à l’ensemble du Musée.  » On peut détruire le Bouddha, mais on ne peut pas détruire l’idée  » commente Prune Nourry.

Arrivée sur la rontonde, je suis frappée par la beauté de cette imposante tête, elle-même piquée de bâtons d’encens. Prune Nourry m’invite à entrer à l’intérieur de l’oeuvre. Surprise! Je découvre dans une lumière rouge, des cadeaux de toutes sortes: jouets, électroménager, télévision…Ces cadeaux sont à l’image des offrandes chinoises faites aux oeuvres sacrées: des objets de consommation, que les croyants n’ont pas pu posséder dans leur existence et qu’ils apportent au Bouddha en espérant une prochaine vie meilleure…

Pour toutes ces femmes « manquantes » dont on ne peut se passer…

La rétrospective de Prune Nourry au Musée Guimet révèle dix années de sa démarche artistique, où elle questionne les dérives de la sélection prénatale des genres  et l’évolution de l’Humain liée aux progrès scientifiques. Ces recherches l’ont emmenée à explorer l’Asie, et plus particulièrement l’Inde et la Chine. A chaque voyage, Prune s’imprègne de la culture du pays. Son travail se veut le fruit de collaborations et d’échanges avec les populations locales. Elle s’immerge dans leur vie quotidienne, interroge les scientifiques, sociologues, démographes etc…La plasticienne s’intéresse aussi au regard du tout-venant sur ses productions: elle n’hésite pas à laisser ses oeuvres dans les rues, et à se cacher pour observer, parfois même filmer, la réaction des passants qui les découvrent.

La visite de Guimet débute par trois émouvantes Holy Daughters , issues du premier voyage en Inde de Prune Nourry (section Inde). Ces divinités hybrides, à tête de vache, et au corps de fillette, tournent un regard implorant vers le ciel. Comment ne pas être émus devant leurs yeux si expressifs! Cette représentation saisissante souligne le paradoxe de ces deux symboles de la fertilité en Inde: l’une animale et « sacrée », l’autre humaine et « sacrifiée ».  Bienfaisantes, les trois oeuvres historiques du Musée Guimet dialoguant avec elles – Yaksa, un génie du 12e siècle, qui soutient le monde, un Bouddha Indien du 5e s!ècle et une divinité féminine du 10e siècle – apportent, aux Holy Daughters,  « Soutien, Promesse et Energie » .

« Transfusion » projet Holy River ©thegazeofaparisienne

Suivra, en 2011, un second voyage en Inde et le projet Holy River de l’artiste. Sous les traits d’une déesse géante éphémère, Holy River est née de la terre du Gange travaillée avec l’aide des potiers de Calcutta. Elle sera portée en procession et jetée ensuite dans le fleuve, pour redevenir eau et terre. Dans l’exposition de Guimet, ce sont des sculptures de mains qui restituent l’essence de Holy River: nourricières, parcourues du fluide de la vie coulant dans leurs veines,comme le Gange dans son lit , ou encore une main mécanique d’où l’humain a totalement disparu.

Sophie Makariou commentant les Terracotta Daughters de Prune Nourry ©thegazeofaparisienne

En 2013, l’Artiste engagée ouvre un chapitre Chinois à son travail. Très attentive aux conséquences désastreuses de la politique de l’enfant unique et de la préférence donnée aux garçons, elle crée une majestueuse armée de 108 fillettes. De taille humaine, ses puissantes  Terracotta Daughters viennent symboliquement remplacer les précieuses filles manquantes. (voir notre article Les majestueuses Terracotta Daughters  ). Au premier étage du musée, j’admire la délicate version en taille réduite, faite de porcelaine blanche, ainsi que 8 grandes fillettes de bronze .

Prune Nourry -Terracotta Daughters, bronze – taille humaine,©thegazeofaparisienne

  Se laisser guider par la Sérendipité et garder la mémoire des gestes de création..

Au 2ème étage de l’exposition, Prune Nourry aborde, à travers son projet Process, la mémoire des gestes de création et la notion d’Artisanat. Tels des reliques, les moules, les premiers essais, etc… portent la trace de l’oeuvre finale. Une curieuse suspension y incarne la « Sérendipité »: laisser le hasard et l’inattendu s’inviter et révéler tout son sens à l’oeuvre. Ce thème est cher à la plasticienne, qui vient de sortir son livre Serendipity (Actes Sud), retraçant ces dix ans de projets artistiques. Fruit de sa collaboration avec le Professeur François Ansermet qui en a composé les textes, il se clôt avec l’image du Bouddha de la Carte Blanche et un écrit de Sophie Makariou, directrice dynamique et passionnée du Musée Guimet.

Prune Nourry,Premier plâtre de « Mask »- projet « Process »,©thegazeofaparisienne

Cette exposition invasive est une audacieuse réussite. Sophie Makariou a ouvert tout l’espace de son Musée à l’expression artistique ambitieuse de Prune Nourry. Elle lui a ainsi permis d’inscrire ses créations dans la continuité de l’histoire des Arts Asiatiques d’Emile Guimet. Une carte blanche à la fois spectaculaire et pleine de subtilité.

Les oeuvres de Prune Nourry émeuvent, surprennent, envoûtent. Cette artiste a un don de magicienne: celui de nous faire ressentir, jusqu’au plus profond de nous, les enjeux majeurs qui touchent à l’Humain. Ses créations interpellent plus que des mots: elles portent à nos yeux, à notre sensibilité et jusqu’à notre entendement un message frappant.

Caroline d’Esneval

Holy, Carte Blanche à Prune Nourry

Musée Guimet

Jusqu’au 18 Septembre 2017

 

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