Le rêveur de la forêt

Musée Zadkine

PAR CHARLOTTE LE GRIX DE LA SALLE

Est-ce vraiment à une rêverie que nous invite le Musée Zadkine ? Plutot à une plongée. Non, à une exploration.

L’arbre est à la mode.

  • Depuis la sortie de La vie secrète des arbres, du forestier et écrivain Peter Wohlleben, en mars 2017, best-seller mondial vendu à près d’un million d’exemplaires, il ne se passe pas un mois sans qu’un livre, une exposition ou un documentaire nous explique l’intelligence des arbres, leur préexistence et leur survivance à l’homme, qui en font des créatures vivantes supérieures, sources d’inspiration et de sagesse.

L’exposition Nous les arbres, à la Fondation Cartier, rencontre un tel succès qu’elle vient d’ être prolongée jusqu’au 5 janvier 2005. C’est un très beau rendez-vous qui réunit artistes, botanistes et philosophes autour de l’arbre mais surtout autour du lien intime que l’on peut tisser avec lui.

Natalia Gontcharova Forêt d’automne, 1950

La forêt est un leitmotiv dans l’œuvre de l’artiste russe qui en fait un paysage dense, saturé de couleurs et de traits vifs. Refuge du vivant, du sauvage, du sacré, la forêt représente ce qui échappe aux entreprises humaines de domestication et de rationalisation du monde.

Ce rapport premier aux arbres n’est-il pas d’abord esthétique ? N’est-il pas d’abord une rencontre ?

Pousser la porte cochère de la rue d’Assas, c’est prolonger cette rencontre, cette fois-ci avec l’invitation de se perdre en forêt.

Car en masse, l’arbre exerce alors la fascination, faite d’autant d’enchantement que de peurs et de fantasmes.

Les commissaires Noelle Chabert, directrice du Musée Zadkine et Jeanne Brun, directrice du FMAC (Fonds municipal d’Art contemporain) ont choisi le titre d’une œuvre d’Ossip Zadkine, realisée entre 1943 et 1944, pour interroger le pouvoir paradoxal qu’exerce la forêt sur les artistes depuis la Révolution industrielle jusqu’à notre époque contemporaine.

Pas besoin d’urgence écologique pour comprendre que dès l’apparition des trains mus par le charbon, les peintres, poètes, écrivains et penseurs pressentaient que pour toujours, les frontières entre monde civilisé et monde sauvage seraient brouillées, et peut-être même inversées, qu’il fallait garder un lien, puissant et intime avec la nature, la matière.

En haut : Ariane Michel Les yeux ronds, 2006

Projeté pour la première fois sur le fronton du musée du Jeu de Paume à l’occasion de la Nuit Blanche de 2006, cette vidéo confronte le visiteur au spectacle é d’une chouette surplombant de son regard la place de la Concorde, l’agitation de la ville, les lumières artificielles de la ville.

Animal indompté au cœur de la métropole, cette chouette semble nous demander : mais qu’est-ce qui est le plus étonnant ? Qui regarde et qui est regardé ? Où est le sauvage et où est le civilisé ?

En bas :

Alberto Giacometti

La Forêt, 1950

Au début des années 1950, l’esprit surréaliste est encore présent chez Giacometti, notamment dans les ensembles sculptés à même de larges plateaux.

La Forêt recompose dans le bronze un paysage confondant silhouettes humaines  et mâts végétaux. Cette futaie de formes longilignes évoaue à la fois la dignité et la solitude, la présence et la disparition communes aux arbres et aux hommes.

Alberto Giacometti La Forêt, 1950

Une centaine d’œuvres, une quarantaine d’artistes, un parcours en trois temps. Pour pénétrer dans cette foret, il faut d’abord se tenir à « La lisière ». Première partie de l’exposition où il nous est demandé de nous interroger sur cette frontière, est-elle réelle , artificielle, mentale ? celle qui sépare la civilisation du sauvage.

Pour un artiste, il s’agit d’un seuil, d’un rite de passage, Paul Gauguin, André Derain, Pablo Picasso le franchissent pour étancher leur soif de renouveau. Ils la trouvent dans l’expression primitive du corps, dans le travail d’un bois dont ils épousent la logique.

Pablo Picasso Buste de femme (Fernande), été 1906

Sculpté à Gosol (Catalogne), ce bois porte l’empreinte des expérimentations plastiques de Picasso entre la fin de sa période rose et le basculement cubiste. C’est en 1906 qu’il découvre les antiquités ibériques du Louvre et le primitivisme de Gauguin, le premier à avoir tout quitté pour revenir aux sources, aux Marquises.

Picasso s’éloigne des règles académiques pour faire confiance aux veines du bois, à sa logique, à ses torsions.

Zadkine lui-même se trouve à la jonction de ces primitivismes.

Le jeune Ossip a grandi dans les forêts de Biélorussie, son « peuple de bois ». Il se promène dans le domaine de son oncle le long de la rivière Duina,  il saisit le moindre bloc de glaise pour y sculpter.

Ossip Zadkine Femme à la cruche ou Porteuse d’eau, 1923, Bois de noyer

Dicté par la forme originelle du bloc et les accidents du bois, le corps s’enroule autour du tronc massif. La thématique du torse va traverser l’œuvre du sculpteur à partir de 1910, se traduisant par une profonde assimilation entre torse et tronc, humain et arbre, chair et bois.

« Les sculpteurs de ma génération […] et moi-même pouvons être considérés comme les continuateurs de l’antique tradition de ces tailleurs de pierre et de bois qui, partis de la forêt, chantaient librement leurs rêves d’oiseaux fantastiques et de grands fûts d’arbres. » Ossip Zadkine, Civiltà delle macchine, Rome, n°1, 1963.


En arrière plan :

Ossip Zadkine

Tout un peuple de bois, toute une forêt

Déclinaison d’œuvres en acacia, ébène, noyer, poirier etc… réalisées entre 1922  et 1961

L’exploration continue avec « La genèse », plongée pour le moins iconoclaste dans la forêt, à la fois refuge de force vitale et puissance créatrice.

Végétal et animal, création et destruction, masculin et féminin… la forêt n’est pas une somme d’individus, c’est un système complexe, mouvant, fait de liens ; c’est un milieu, un réseau où tous les règnes sont interdépendants.

Séraphine de Senlis L’arbre du paradis, 1929 (détail)

Figure emblématique de l’art naïf, Séraphine de Senslis déclina sans fin le motif obsessionnel  d’une végétation foisonnante. Admiratrice des vitraux de la cathédrale de Senslis, elle revisite un Eden chatoyant, vision sublimée des origines. Plumes, yeux, feuilles multicolores, les formes et les couleurs s’entremêlent pour traduire la fécondité de la nature.

Jean Arp Chapeau-forêt, 1960 Croissance, 1938

Obéissant à une conception de la création suivant le modèle naturel de la morphogénèse, les œuvres de Jean Arp veulent réunir tous les règnes dans une forme indistincte. La métamorphose se fige dans un plâtre lisse évoquant à la fois le tronc, les bourgeons, les galets, allégorie de la croissance dont éclot un savant équilibre.

« Nous ne voulons pas copier la nature. Nous ne voulons pas reproduire, nous voulons produire. Nous voulons produire comme une plante qui produit un fruit et ne pas reproduire […] Ces peintures, ces sculptures –ces objets- devraient rester anonymes, dans le grand atelier de la nature, comme les nuages, les montagnes, les mers, les animaux, les hommes », Jean Arp, Jours effeuillés, Poèmes, essais, souvenirs, 1920-1965.

Laure Prouvost Parle Ment Branches, 2017

Fusionnant de manière inattendue des organes féminins à des branches d’arbres, Laure Prouvost compose des hybrides épurés. Que devient la féminité lorsque ses organes distinctifs sont attachés à un squelette réduit réduit à l’arbre primordial ? Voici les organes libérés de la domination des corps et de leurs représentation.

Javier Perez Brotes I, 2017

D’un cœur doré surgissent de tortueux rameaux calcinés qui laissent poindre la floraison de délicates feuilles d’olivier. Organe ? Branchage ? Bois de cerf ? Encore une fois, toutes les formes de vie sont reliées, comme une ode à la complexité et à l’éternelle renaissance du vivant.

Avec l’évocation du cycle de la mort et de la vie, de cette incessante destruction et regénération, nous pouvons alors faire le passage…. Il est physique d’abord : nous traversons le jardin. Cet écrin de verdure, caché derrière le Luxembourg, qui abrita la maison et les ateliers d’Ossip Zadkine de 1928 à 1967.

Ossip Zadkine

Un passage métaphysique aussi, puisque nous atteignons la dernière salle et étape de l’exposition consacrée au « bois sacré, bois dormant », tout ce que la forêt peut évoquer de religieux, d’effrayant, d’intime, de fantasmagorique. Son mystère.

La forêt, chaos originel, berceau des peurs ancestrales, domicile des esprits les plus effrayants.

La forêt, éternelle et respectable, avec ses pouvoirs thérapeutiques et libérateurs.

La forêt, image de notre psyché.

A la fois paysage et sculpture, cette fonte de bronze à la cire perdue revisite le motif de la forêt, leitmotiv central de l’œuvre d’Eva Jospin. Véritable lisière en dentelle ciselée, pleine d’ombres et de secrets, c’est un panorama à la fois palpable et mystérieux.

Au centre : Laurie Karp Graines de serpentes, 2013

Avec son bestiaire de faience ou de porcelaine, Laurie Karp déploie un univers cru, la nature grouillante, bizarre et ambiguë. S’agit-il de plantes ou d’animaux ? Sont-ils mouvants ou pourissants ? Inoffensifs ou dangereux ? Dévorés ou dévorants ?

Profusion, époques croisées, œuvres rares et singulières : l’exposition n’a rien d’une ballade ou d’une rêverie et l’on regrettera presque sa densité.

Pour retrouver le lien organique à la forêt, ce rapport intime, instinctif, on se laissera porter par l’extraordinaire travail sonore de Jean-Luc Hervé et d’Ariane Michel qui accompagnent nos pas.

Musée Zadkine

100bis Rue d’Assas, 75006 Paris

Fermé le lundi.

Jusqu’au 23 fevrier 2020

Commissariat : Noelle Chabert, directrice du Musée Zadkine et Jeanne Brun, directrice du FMAC

http://www.zadkine.paris.fr/fr/exposition/le-reveur-de-la-foret

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