Barbier-Mueller: Histoire de l’exceptionnelle collection, le musée et l’exposition actuelle avec Steve McCurry

Barbier-Mueller, ce nom mythique associé à la plus célèbre collection privée d’Arts traditionnels non-occidentaux au monde, m’a toujours fascinée. J’étais impatiente de me rendre dans le musée éponyme à Genève, pour me plonger dans l’histoire de cette famille. Découvrir la genèse de leur collection, la création et la vie de ce musée, jusqu’à l’exposition actuelle, réunissant les images captivantes du photographe Steve McCurry aux extraordinaires objets d’Arts lointains des Barbier-Mueller .

Exposition Steve McCurry & Musée Barbier Mueller , Wabi-sabi .

La Collection

La passion sans limite de Josef Mueller (1887-1977)

« J’ai découvert le but de ma vie, le pôle vers lequel toutes mes pensées, mes efforts, mes sentiments vont se diriger. Et cette étoile qui brille devant mes yeux, dans la nuit du monde changeant et agité, cette étoile solitaire, lointaine et tranquille, c’est l’Art » lettre écrite par Josef Mueller à un ami en 1911

Portrait de Josef Mueller par Ferdinand Hodler, 1916

En 1907, Josef Mueller a 20 ans. Il dépense l’intégralité de son revenu annuel pour acheter une oeuvre du grand peintre Suisse Ferdinand Hodler . Oeuvre provocante, ce tableau qui a la particularité de représenter des corps nus, fait scandale. Hodler, lui-même, est très surpris de découvrir que l’acquéreur de sa toile est un tout jeune étudiant et non un Musée. Cet achat marque le début de la vie de collectionneur de Josef Mueller, dont l’oeil incroyablement avisé déniche les chefs-d’oeuvre d’artistes contemporains avant qu’ils ne soient inaccessibles.

Portrait de Fernande Olivier 1906, Picasso. Il fascine Josef Mueller qui l’achète plus tard aux parents de son camarade.

Qui aurait pu prédire un tel destin pour cet enfant, né à Soleure en Suisse, orphelin de père et mère à 6 ans et élévé par sa gouvernante? Il est vrai que dès sa jeunesse, il s’intéresse déjà davantage à la littérature qu’aux activités industrielles de sa famille. Le déclic pour l’art pictural se produit lors d’une invitation chez un camarade de classe dont le père possède une remarquable collection de peintres modernes. Il est fasciné par un portrait de la période rose de Picasso. L’histoire est belle puisqu’il l’achètera plus tard aux parents de son ami.

Devenu majeur, Josef Mueller renonce à sa carrière dans l’industrie horlogère pour s’adonner entièrement à sa passion de l’Art. Il achète vite. A 30 ans, il possède déjà une belle collection, réunissant des oeuvres de Cézanne (dont le jardinier Vallier), Renoir, Matisse, Braque, Hodler et même quelques pièces de Picasso . Il fréquente des artistes Suisses tels Giuseppe Giacometti ou Felix Valloton dont il acquiert des toiles.

Paris, capitale de l’Art!


Josef Mueller photographié dans sa réserve. Abm-archives Barbier-Mueller.

En 1920, Josef Mueller part vivre à Paris. C’est là qu’il va s’intéresser à ce qui va devenir l’obsession de sa vie, les Arts traditionnels non occidentaux. Selon ses dire, les artistes Européens étant devenus trop chers pour lui, il s’est lancé dans cette nouvelle aventure. « Régulièrement, Josef Mueller va aux Puces de Clignancourt avec des quantités de valises vides qu’il remplit de statuettes, masques et « fétiches » Africains« , raconte Laurence Mattet, directrice du Musée Barbier Mueller. Il entasse ces trésors dans son studio boulevard du Montparnasse avec une excitation sans cesse renouvelée. Josef Mueller achète également à quelques galeristes -tels Charles Ratton ou Paul Guillaume- qui se passionnent déjà pour ces objets, occupant une fonction magico-religieuses dans leurs communautés lointaines.

Pendant la guerre, Josef Mueller rentre en Suisse avec son imposante collection. L’ homme est un intellectuel, avide de découvertes, extrêmement curieux, mais c’est aussi un homme discret. Aussi ce n’est qu’en 1957, âgé alors de 70 ans, qu’il décide pour la première fois, de partager ses trésors et organise une exposition de sa collection d’Art Africain dans le Musée de Soleure. Avec tristesse, le collectionneur passionné constate que le public qui vient voir l’exposition, s’intéresse peu à ses pièces d’Art premiers, faute de les connaitre et de les comprendre.

Jean Paul Barbier (1930-2016), le gendre brillant, charismatique et collectionneur

Monique et Jean Paul Barbier-Mueller. Abm-archives Barbier-Mueller

En 1955, Monique Mueller se marie avec Jean Paul Barbier. Comme son beau-père, le jeune homme est passionné d’histoire et collectionne avec avidité. Son domaine de prédilection sont les éditions originales des poètes Français de la Renaissance ainsi que l’art des steppes (Mongolie etc..). Il découvre avec étonnement et fascination la collection de statuettes et masques Africains de Josef Mueller. Le virus des Arts non-occidentaux l’atteint en plein coeur. Il se met à son tour à acquérir des objets exotiques pour enrichir la collection familiale. En particulier il s’intéresse aux Arts d’Océanie, précolombiens et d’Asie du Sud Est. Porté par son enthousiasme, il achète plus en plus, des pièces rares et importantes.

Pour financer tout cela, il se transforme en entrepreneur acharné et talentueux, créant en 1960 la SPG (Société privée de Gérance), devenue un véritable empire immobilier en Suisse. « J’ai travaillé comme un fou pour arriver à subventionner les achats de ma collection. C’est pour cela que la SPG est devenue une grande Société« , explique JP Barbier dans un entretien (Geneva Show , Leman bleu).

Jean Paul Barbier-Mueller photographié dans sa réserve. Abm-archives barbier-mueller.

Ainsi, sur une centaine d’années, sous l’impulsion conjointe de Josef Mueller et de Jean Paul Barbier, se constitue la plus importante collection en mains privées au monde, d’arts traditionnels d’Afrique, d’Asie, d’Océanie, de civilisations précolombiennes et antiques. Un ensemble considérable de 7000 pièces rassemblées par « deux hommes exceptionnels, passionnés d’histoire et d’Art, attirés par l’insolite, le rare et la beauté » commente Laurence Mattet .

D’un tempérament communicatif et généreux, Jean Paul Barbier ressent l’envie de partager sa fascination pour les Arts lointains et de montrer les trésors de la collection au public.

La création du Musée Barbier Mueller

En 1977, trois mois après la mort de son beau-père, Jean Paul Barbier inaugure avec sa femme le Musée Barbier-Mueller à Genève. La vocation est claire: étudier, exposer et conserver. L’idée est de faire découvrir et apprécier les arts traditionnels non-occidentaux par un large public. Ainsi fait-il appel aux plus grands experts pour étudier les trésors de la collection et raconter leur histoire; il organise aussi des prêts de pièces et des expositions en Suisse et dans les plus importants Musées d’Europe, des Etats Unis et d’Asie.

Grâce au soutien des Rockefeller et d’autre collectionneurs Américains, les chefs-d’oeuvre de la collection font l’objet de trois expositions dédiées au MET de New-York; l’une d’entre elle, « Gold of Africa » voyage dans 15 musées aux Etats Unis. En Espagne, un Musée Barbier-Mueller d’Arts précolombiens ouvre ses portes, en 1997, pour une durée de 15 ans à Barcelone, tandis qu’une troisième institution accueille les collections au Cap (Afrique du Sud) dès 2003, pendant 10 ans.

Grâce à ces efforts considérables et continus, la collection Barbier Mueller acquiert une renommée internationale.

Trois fils collectionneurs pour prendre la suite

Après la disparition de Jean-Paul Barbier-Mueller en 2016 et de son épouse Monique en 2019, leurs trois fils reprennent le flambeau.

Jean Paul Barbier-Mueller et ses fils, Stéphane, Gabriel et Thierry. Abm-archives barbier-mueller

Touchés par l’atavisme familial, les enfants sont également des collectionneurs, dans des domaines très variés: l’un s’intéresse aux armures et casques des Samouraï, l’autre assemble monnaies, médailles et peintures du XVII ème siècle, le troisième se passionne d’art contemporain et de design. Epaulés par Laurence Mattet, directrice du musée Barbier-Mueller, les héritiers s’impliquent dans le rayonnement des collections, insufflant leur vision. Ainsi depuis 2018, la mise en valeur des trésors Barbier-Mueller alterne des expositions thématiques et des mises en regard captivantes entre les objets des »Arts lointains »et la scène artistique contemporaine.

L’exposition : Steve McCurry & Musée Barbier-Mueller, Wabi-sabi (la beauté dans l’imperfection)

Steve McCurry Le Visage serein d’un Bouddha peint en couleurs vives sourit, apparemment inconscient du délabrement qui l’entoure, Indein Myanmar, 2011,
et Masque Funéraire, feuille d’or indonésie, ile de Java, 1er millénaire après JC, Musée Barbier -Mueller .
photo de l’ensemble ©thegazeofaparisienne

J’aime les photographies de McCurry, ses portraits dont les regards intenses accrochent l’émotion, ses scènes aux couleurs vibrantes comme des tableaux. Pour l’exposition, le photographe a choisi 30 images et un thème qui lui est cher, le »Wabi-sabi ». Ce concept Japonais issu d’un précepte Bouddhiste valorise la beauté dans l’imperfection; il unit l’idée de solitude, dissymétrie, simplicité, tristesse (Wabi) à celles d’altération et de vieillesse (sabi). Ainsi la beauté du Wabi-sabi célèbre les usures liées au vécu, les défauts rendant chaque chose unique, l’éphémère qui donne tant de valeur à l’instant. Une philosophie méditative qui encourage à accepter la loi de la Nature, ses imperfections, son impermanence. Les photographies de McCurry expriment magnifiquement tout cela.


Steve McCurry, Un homme marche dans des ruines. Kaboul, Afghanistan, 2003
et masque lukwakongo lega. de République démocratique du Congo,
Musée Barbier Mueller

Que peuvent avoir en commun l’exceptionnelle collection d’objets des Arts premiers et antiques et les images captivantes du photographe globe-trotteur ? « L’ouverture sur le monde, la recherche de la beauté sous toutes ses formes, et une dimension humaine sensible  » répond Laurence Mattet, commissaire de l’exposition.

L’idée de la commissaire est d’établir un dialogue basé sur l’aspect formel entre les visuels de McCurry et les objets mystérieux du Musée . Lorsqu’elle reçoit les photographies, Laurence Mattet imagine tout de suite les pièces de la collection qui leur correspondent. « C’était comme une évidence« , elles étaient faites pour se rencontrer .

Steve McCully Galapagos, 2017
et Statuettes dites « Idoles à lunettes » Irak ou Syrie, région du haut Tigre, fin du IVème millénaire avant JC, Musée Barbier-Mueller, photo d’ensemble Thegazeofaparisienne

Découvrant l’exposition, je suis absolument conquise. Dans ces ensembles, images et objets résonnent à l’unisson, liés par une magie esthétique qui se joue du temps, des géographies, des cultures.

Un sublime masque funéraire de feuille d’or, du 1er millénaire, échange un sourire avec un Bouddha satisfait au milieu des gravats, capté par McCurry. Plus loin, j’admire la ligne architecturale d’un masque du Congo (XXème) qui fait écho à la forme des ruines de Kaboul où s’avance un homme solitaire. Et comment résister à l’appel des îles Galapagos, de la pureté de son ciel et de ses cailloux, sculptés comme les « Idoles à lunettes » du Musée Barbier Mueller qui l’accompagnent.

Cette présentation magnifique captive, chaque correspondance crée une émotion; la mise en regard des exceptionnelles pièces d’Art lointains et des photographies de McCurry raconte une histoire qui célèbre nos racines communes.

Exposition Steve McCurry & Musée Barbier Mueller – jusqu’au 23 Aout 2021… Ne partez pas sans le superbe catalogue de la présentation!

Caroline d’Esneval

+information:

Exposition Steve McCurry & Musée Barbier Mueller

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