Rodrigo Braga « Trop salé »

aux Franciscaines à Deauville

PAR THIERRY GRILLET

Rodrigo Braga
Rodrigo Braga

Rodrigo Braga est un artiste brésilien, né dans la grande ville de Manaus (deux millions d’habitants), perdue en pleine jungle d’Amazonie. Déjà célèbre internationalement, collectionné par les plus grands musées brésiliens, l’artiste s’est volontairement exilé d’un pays qu’il ne reconnaît plus depuis le tournant populiste incarné par Jair Bolsonaro. (cf article Demain est un autre jour, les artistes brésiliens prennent la parole)

Rodrigo Braga
Rodrigo Braga

Installé depuis un peu plus de deux ans en France, et représenté par la galerie Le Salon H, l’artiste poursuit son travail sur la nature, entamé déjà depuis plus de vingt ans dans son pays d’origine. Né de parents biologistes, très engagés dans la défense des enjeux environnementaux, il est nourri d’une vaste culture scientifique, qui donne à son travail une profondeur singulière. Venu d’un continent, où, dit-il,

« la forêt et la mer déterminent la physionomie d’un Brésil urbanisé, avec ses milliers de kilomètres de côtes sur l’Atlantique, et heureusement encore aujourd’hui ses millions d’hectares de forêt »,

Rodrigo Braga, à bien des égards, se nourrit de ces paysages, bleus et verts, et en est devenu comme le médiateur, engageant non seulement les matériaux, mais son corps lui-même dans la fabrique de l’œuvre.

Rodrigo Braga
Rodrigo Braga

Une de ses performances le voit enterré, dans la campagne, ensemble avec le cadavre d’une chèvre, ou encore dénudé au milieu d’arbres géants, hurlant, comme possédé par l’esprit de la forêt ? Avec une œuvre aux incarnations diverses – dessins, vidéos, peintures, photographies, installations, performances – Rodrigo Braga paraît mobiliser toutes les ressources plastiques pour dialoguer ainsi avec les éléments – eau, terre, feu, air – qui constituent le langage de son œuvre, intimement liée à cette nature luxuriante et sauvage qu’est le Brésil. J’aime par exemple une photo de mains de l’artiste qui sont passées au noir des cendres de bois brûlés – le Brésil, en portugais, ne tire-t-il pas son nom du bois « braisé » ?  

Rodrigo Braga « trop salé ». Acte 1 – les Franciscaines de Deauville

En collaboration avec la galerie Le Salon H et les Franciscaines de Deauville, à l’initiative de l’association Time for the ocean, qui organise depuis près de cinq ans des rencontres entre art et écologie (notamment sur le thème de la défense des océans), Rodrigo Braga était invité le 4 septembre dernier à produire une œuvre dans le grand espace du cloître des Franciscaines. L’artiste avait annoncé une performance, au titre énigmatique, « trop salé ». Acte 1. Au jour dit, à dix heures trente, par une matinée ensoleillée qui inondait les volumes d’une lumière veloutée, Rodrigo Braga avait dressé sur une cimaise verticale, installée en arc de cercle, quelques photos témoins – celles d’un fossile, d’un poisson, d’un paysage, etc. Comme une iconostase dans une église orthodoxe, les « icônes » d’une histoire à déchiffrer s’affichaient, poème mystère, environnement symbolique. L’artiste a déversé de volumineux sacs de gros sel jusqu’à créer une colline blanche, de laquelle partait, en étoile, une dizaine de grands rubans bleus, dessinant au sol une sorte de graphisme cosmique. Sans un mot, avec la méticulosité d’un pope absorbé par la réalisation de son rituel, l’artiste a ensuite tiré et déroulé ces bandeaux d’étoffe bleue, qui étaient ensevelis sous le mont de sel, pour les accrocher aux différentes sections du mur. Comme des bandeaux de prières tibétaines, qui flottent au vent, les bandes de tissus portaient des inscriptions, – maximes, phrases, pensées – parfois poétiques, parfois naïves comme des phrases d’enfants.  « La mer est un organisme vivant qui combat ses propres maladies ». « La science nous montre ses miroirs » …Acte 2. A quatorze trente, l’artiste, toujours mutique, s’est emparé de deux grandes bombonnes de plastiques vides et les a assemblées par leur becs – formant une sorte de clepsydre. Demandant à des enfants qui l’observaient de remplir l’un de ces récipients de sel, il a ensuite installé ce sablier-salé à côté de l’installation. Acte trois. A 17h alors que le lieu était proche de fermer, l’artiste a étalé le sel, et s’est étendu sur le dos à même la masse de sel blanc. Il est demeuré quelques vingt minutes sans bouger sur cette litière corrosive. 

Rodrigo Braga
Rodrigo Braga

Naturellement toute performance vaut pour le moment où elle est donnée. Aucun récit, aucune image n’est à même de reconstituer ce qui s’est passé, ce jour-là. Seule reste l’archive qui ouvre, sinon à l’émotion propre à l’instant, au moins à son déchiffrement. Qu’est-ce que « Trop salé » ? une manière pour l’artiste d’exposer, en espace et en gestes, une pensée sur la mer.

Rodrigo Braga
Rodrigo Braga

Comment ainsi ne pas voir, dans ce monticule de sel, le souvenir de la mer quand elle s’est asséchée, quand elle s’est absentée définitivement – comme la mer d’Aral -, ne laissant derrière elle que cette trace, spirituelle, le « sel » (autrefois l’or de la terre, et maintenant le signe de la « mer morte »). Comment ne pas voir dans l’image de la clepsydre, le compte à rebours d’un assèchement radical ? Comment ne pas comprendre que l’artiste reposant sur le sel, figure, sur un mode prophétique, le devenir fossile d’une humanité promise au repos éternel dans son linceul blanc étincelant ? Cette performance lente, occupant toute une journée, avec sa scansion circadienne (matin, midi, soir) portait en elle la force d’une célébration, à la fois funèbre mais aussi enchantée, d’un enchantement paradoxal. La catastrophe a des beautés intrigantes. « Trop salé », la note ? La soupe ? Puisse cette œuvre, qui reste visible en vidéo, agir sur nos esprits, dans le profond, pour nous faire comprendre de ce que signifie la disparition de la mer…

INFORMATIONS :


145 B, Avenue de la République
14800 Deauville

Contact

contact@lesfranciscaines.fr

Accueil : +33 (0)2 61 52 29 20

https://www.rodrigobraga.com.br/

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