Visite d’atelier : Julio Villani

PAR THIERRY GRILLET

Qu’est-ce qu’un atelier d’artiste ?

Portrait de Julio Villani dans son atelier par ©Thierry Grillet

Le manifeste de l’artiste lui-même. Sa projection psychique dans l’espace. Un concentré de ce qu’il fait, et de ce qu’il a fait. Work in progress et mémoire. L’atelier de l’artiste brésilien Julio Villani, installé à Paris depuis les années 80, près de Bercy, n’échappe pas à cette définition.

Galerie RX
Julio Villani « A Fleurde Peau », 2021 – Acrylique, fusain, kaolin sur toile – 130×194. ©Julio Villani – Courtesy Galerie RX.

L’atelier lui ressemble. Léger. Spirituel. Chaleureux – sauf en ce jour réfrigérant de janvier. Il y a des tranches de mangue fraiches et d’oranges cannelle sur la nappe, installées sur un coin de la table. Sur un perchoir, libre, un perroquet gris du Gabon– nous observe, interrogateur, lance ses trilles et parfois imite les bruits qu’il entend. Grincements de porte, sifflements, mots. 

Au milieu de toiles « géométriques », aux belles couleurs

Au milieu de toiles « géométriques », aux belles couleurs – récemment exposées à la galerie RX pour une exposition personnelle – Villani parle avec un voluptueux accent brésilien. Il revient de New York où il inaugurait, là encore, une exposition de son travail. Est-ce le souvenir des oiseaux, si présents, dans les villes du Brésil ? Mais il entretient une relation continue, semble-t-il, avec les piafs. Qu’ils volent ou qu’ils courent.

Madeleine, sa muse

© Julio Villani

Dans les années 90, il est invité en Dordogne en résidence dans un lycée agricole. Ici, dans la région, on gave les oies et on tue les poussins mâles qui ne sont pas utiles à la fabrique de foie gras. Un crève-cœur (depuis janvier une loi interdit heureusement ce massacre). Il en récupère un qui s’avère être une oie. Elle s’appellera Madeleine, comme la chanson de Brel, et l’accompagnera partout. Pas question de tuer Madeleine. Julio fabrique une valise avec trou pour long cou ! Madeleine vivra sept ans – un record pour un animal de cette catégorie. Et le volatile lui inspire un travail, plein d’humour : des boites de conserves de « foi grasse entière de canard enchaîné cuit façon torchon », produits de la « ferme intention » …C’est que le peintre, joue avec les mots. En poète. En potache aussi – comme avec cette « prise de parole » qui court-circuite les sens… 

« Aguas »

Suspendus au plafond, comme descendant des cintres d’un théâtre, de grands draps blanc cassé pendent. Il y en a dès l’entrée. Partout. Sur un mur, pas loin de moi, je ne quitte pas des yeux, hypnotisé, un grand écran blanc tendu, sur lequel je lis les mots « aguas ». « Ce sont des draps brodés. Celui-ci, avec la répétition et le grossissement des lettres, dessinent comme une vague qui s’étale sur la plage ». Il y a, je le constate, un tropisme littéraire, ou plutôt de rêverie littéraire, chez ce polyglotte – qui parle outre le brésilien, plusieurs langues. Les mots dessinent le monde – comme cette eau salée qui coule dans « aguas ».

Faire image avec la phrase

© Julio Villani

On pense naturellement aux calligrammes. Faire image avec la phrase. Mais il y a plus. Cette passion pour le mot plonge plus profondément, et émarge à une sorte de cratylisme, qui veut, comme le rappelle le dialogue platonicien Le cratyle, que les mots soient inspirés par la forme des choses qu’ils représentent. La « liquidité » d’aguas, avec ses « a », ressac intérieur, la sifflante finale dessinant comme les festons de l’eau sur le sable, tout dans la lettre fait rêver sur ce lien organique, magique entre la chose et le mot. Comme Mallarmé avec ses Mots anglais, ou comme Claudel avec ses Idéogrammes occidentaux. Julio Villani pose ainsi les mots comme des choses sur les draps. Ce travail si suggestif a une longue histoire dans l’œuvre de l’artiste-poète. Villani l’a commencé dans le sud-ouest, il y a près de trente ans. Retournant régulièrement à São Paulo, où il habite en alternance, il a monté des installations avec ces draps et, pour ce faire, a engagé au fil du temps des femmes en réinsertion qui brodent pour lui, jusqu’à aujourd’hui. 

Les cahiers de l’artiste

Villani m’ouvre d’autres portes sur son œuvre, des cahiers – entre graphisme, peinture, dessin, poème. Cahier, « J’ai rêvé d’une nuit à l’envers », ou autre «A la nuit, (N+acht, N + eight). Jeux kabbalistiques sur les mots. Est-ce un travail matriciel ? Mais Villani a fabriqué un grand cahier-carnet où il a recopié la Genèse, là où le Verbe crée le monde. Là où il suffit de dire le mot pour engendrer la chose. « Il dit « lumière » et la lumière fut ». Pourtant Villani n’est pas, ô combien, croyant ! Plutôt « anti clérical », m’explique-t-il.  l faut dire qu’il a vu le Brésil s’enfoncer lentement, depuis plusieurs décennies, dans le règne de la crédulité et de la superstition, diffusées par l’Église évangélique, prolégomènes à la servitude aveugle… 

Il faudrait plus d’une visite à Villani pour rendre justice à son travail. Mais bon, Je reviendrai. Je ne perds pas le fil…  

Julio Villani est né le 15 février 1956 à Marilia, Brésil ; Vit et travaille à Paris depuis 1982.

Il est représenté à Paris par la Galerie RX.

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