Sea(E)scapes

DNA : Don’t (n)ever ask

Un projet d’Euridice Zaituna Kala

PAR THIERRY GRILLET

Photographies, dessins, installations sonores et vidéos 

Euridice Zaituna Kala –MozbikosMozbikosMozbikos, écriture sur miroir, Paris, 2022 – ©Photographie d’Euridice Zaituna Kala

Le projet Sea(E)scapes DNA don’t (n)ever ask de l’artiste Euridice Zaituna Kala commence en 2015. C’est qu’on a découvert l’épave du navire négrier São José Paquete-d’África repêché la même année au large du Cap en Afrique du Sud. Euridice commence alors à reconstituer la route empruntée par le navire : parti d’Ilha de Mozambique, carrefour historique de l’Océan Indien d’où portugais et français administraient leurs colonies, il disparaît en 1794 avec à son bord plus de 400 esclaves. 210 hommes et femmes périssent dans le naufrage. Les autres, capturés à nouveau, sont emmenés vers la destination initiale : São Luis do Maranhão au Brésil. 

Euridice Zaituna Kala- Sea(E)scapes DNA : Don’t (n)ever ask

D’où vient l’idée aux artistes ? Comment un artiste est-il saisi par le monde, l’évènement ? C’est ainsi l’accident oublié – ce naufrage, ces hommes promis à l esclavage, qui viennent frapper l’esprit de l’artiste à des siècles de distance. Accident trop enfoui. Pas vraiment refoulé mais recouvert par un double mutisme. Le silence des archives s’ajoute au silence de la mer. C’est peut-être pour briser ce glacis mémoriel que la jeune artiste mozambicaine s’empare de cette histoire. Comme une des pièces minérale et gravée le proclame :

« It’s taking so long for us to meet ».

Euridice Zaituna Kala – Sea(E)scapes

C’est ainsi consciente et même stimulée par cette durée qu’elle entame une véritable enquête. A sa manière. Ni historienne ni policière, l’artiste fait de sa recherche la matière même de l’histoire. Et son œuvre va non pas récupérer des traces mais les élaborer à partir précisément de leur absence ou leur fragilité. Eau, sable, sons, souvenirs, images, rêves, fantasmagories…Euridice – nom symboliquement tellement chargé- descend en quelque sorte aux Enfers, qui s’appelle en ce cas, la cale du bateau naufragé. Elle fouille dans l’épaisseur du temps, dans l’ordinaire des paysages marins, dans la transparence de la mer. Mais quels restes est-il possible d’extraire ? Qui peut vraiment sortir des profondeurs ce passé, recouvert depuis si longtemps par l’océan, et en faire la matière d’une histoire. 

L’Eurydice, 1822, transfert sur verre, cadre en fer, 2022 © Photographie de Teo Betin

Et comment faire entendre cette mémoire disparue dans l’océan ? Des Polaroïds comme échappés d’un carton d’archives. Des bruits, des crissements de bateau sur le sable. Celui surtout de l’eau. Des dispositifs discrets sont attachés à des images. Euridice œuvre humblement. Elle élabore avec des fragments, des fils, des images, un peu de fer, de la pierre. Il n’est pas question pour l’artiste de faire la leçon. Cette histoire, semble-t-elle dire, devrait rester au niveau des émotions. Aller simplement au bord des vagues, tenter d’entendre les plaintes venues du temps. Ainsi Euridice interroge l’eau. Comme pour souligner que la seule archive vivante de cette histoire est cette eau qui, un jour, a englouti deux cents vies. Et que l’eau les pleure encore de ses larmes salées.

Euridice Zaituna Kala- Sea(E)scapes

INFORMATIONS :

Jusqu’au 26 mars

SALON H

6/8 rue de Savoie – 75006 Paris

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