Françoise Petrovitch à Landerneau

A l’occasion de son exposition au Fonds Hélène et Edouard Leclerc à Landerneau

Une Françoise Petrovitch – FHEL Landerneau – photo © The Gaze of a Parisienne

Françoise Pétrovitch

«Agrandir le dessin, c’est accroître ses capacités : les miennes et celle de l’œuvre. Un petit dessin peut être monumental et, à l’inverse, une œuvre de très grand format, se révéler intime.»
Françoise Pétrovitch
Françoise Pétrovitch « Vanité », 2020 – Lavis d’encre sur papier. Courtesy Sémiose, Paris et « Vanité », 2019- Lavis d’encre sur papier. 80 × 120 cmCourtesy Sémiose, Paris Photo : © The Gaze of a Parisienne


Françoise Pétrovitch nous entraîne dans son sillon d’un univers très reconnaissable à travers ses personnages parfois masqués, mystérieux où chacun y trouve son compte qu’il s’agisse d’une jeunesse perdue, des ailes déployées si mystérieuses d’un oiseau, des choses de la vie qui nous parlent. A travers ses oeuvres, toujours très sensibles, toutes sortes de sentiments s’offrent à nous.

J’aime beaucoup ses couleurs franches, ce trait de dessin , ses feuilles blanches qui défilent recouvertes de ses histoires sans fin .

Cette invitation par le Fonds Hélène & Edouard Leclerc à Landerneau de faire une exposition monographique sur l’artiste a été l’occasion d’une relecture de son travail depuis le début avec les dessins des cahiers d’écoliers. Camille Morineau, la commissaire propose des thématiques et présente un large éventail des techniques utilisées par Françoise Petrovitch, du dessin à la sculpture.

Françoise Pétrovitch
Françoise Pétrovitch – Vue de l’exposition – Photo © The Gaze of a Parisienne

Françoise Petrovitch dessine à l’encre sur papier, de petits formats au début puis elle a cette envie de déborder des marges, d’agrandir le support qui devient géant, jusqu’à le multiplier comme pour ces grands oiseaux sur quatre feuilles papier réalisés pendant le confinement qui commencent le parcours de l’exposition. Mais petits ou grands les formats révèlent toujours l’importance du motif qui ne laisse jamais indifférent.

L’artiste aime tout autant l’encre et la peinture qui depuis trois ou quatre ans prend de plus en plus de place après un arrêt d’une dizaine d’années, tout en ayant cependant toujours utilisé un pinceau pour ses encres.

Ses natures mortes, fleurs, animaux sont comme un hommage à la peinture flamande du XVIIe siècle.

Françoise Pétrovitch

« Le dessin n’est plus dominé par notre regard mais on est un peu dominé par lui avec la présence physique d’une peinture, ces oiseaux sont sur un fond blanc, on ne sait pas trop si ils sont morts ou pas »
Françoise Pétrovitch
Françoise Pétrovitch « Série Herbier », 1994. Crayon et collage sur papier. Collection particulière et couortesy Semiose, Paris. Photo : © The Gaze of a Parisienne

Tour à tour déconcertée par les personnages, masqués, déguisés, mi-homme, mi-animal ou au contraire touchée par cette sensation familière de retrouvaille des sujets proches de nous, comme les âges de la vie, la beauté qui semble nous échapper, les réminiscences des contes de notre enfance qui nous apparaissent et s’envolent aussi vite, sans fin.

Françoise Petrovitch à travers ses oeuvres nous donne des indices, comme des questions pour le regardeur, le laissant se plonger dans son imagination, l’entraînant parfois à réfléchir sur les points sensibles évoqués

Une oeuvre qui me semble narrative rappelant parfois non sans humour certains souvenirs vécus comme cette scénarisation de l’accouchement avec les mots très justes non sans une pointe d’humour, une série dédicacée à sa fille Lucie en souvenir de sa naissance.

Françoise Pétrovitch

« Je lutte contre la narration, contre ce qui donnerait des limites aux figures que je montre. Je propose des blocs d’images, je ne veux pas d’une histoire qui se referme. Si on dit tout, il n’y a plus rien à penser.»

Françoise Pétrovitch observe la gestuelle de ses personnages qui même sans visage révèlent beaucoup d’eux par une position des mains, une posture du corps…

Semiose
Vue d’ensemble de l’exposition avec au fond : Françoise Petrovitch Etendu, 2020 et sur mur de droite : Saint Sébastien, Andrea Mantegna, 2019 Lavis d’encre sur papier, Courtesy Semiose, Paris – Photo : © The Gaze of a Parisienne

C’est aussi l’évocation des grands maîtres, le Saint Sébastien percé de flèches, devenu icône du martyrologue chrétien mais également une icône de l’homosexualité masculine. Cette évocation d’un sujet classique de l’art occidental, présent à l’époque du Cinquecento, surprend dans un parcours marqué par l’intimité, l’enfance, la parentalité et les contes. La série de ving-et-une variations de l’artiste sur la représentation du martyr par les peintres occidentaux de « Il Sodoma » à Mantegna, en passant par Bellini, Sandro Botticelli , van Dyck et Georges de la Tour. Il est assez ironique qu’une artiste femme s’approprie ainsi une « icône gay », dans une représentation où seuls figurent le torse et les flèches, excluant le visage et le sexe, souvent suggéré par l’iconographie mais toujours masqué par un pagne léger. Ces lavis, en noir et blanc encre sur papier, sont une série récente créée en 2019 – 2021 pendant la crise pandémique Covid-19. Faut-il y voir un hommage au saint protecteur des épidémies ?

Le bronze

L’artiste s’amuse à brouiller les pistes en mêlant les techniques, par l’utilisation du bronze, de la vidéo et du dessin animé, qui renvoie au thème de l’enfance. Pour cette exposition elle a sculpté une petite fille qui est devenue l’Ogresse, dans cette sculpture je ressens l’expression de la révolte de la petite fille et je pense aux Contes cruels de Paula Rego à l’Orangerie en 2019, à sa représentation du chef d’oeuvre inconnu « Balzac Story », les rôles inversés, le modèle est un homme et le peintre est une femme. Un tableau était exposé à la Maison de Balzac à l’occasion de l’exposition du Chef-d’oeuvre inconnu qui vient de se terminer.

Fonds Hélène & Edouard Leclerc
Françoise Pétrovitch – « L’Ogresse » 2021. Bronze. Fonderie d’art Rosini, Bobigny. Production pour l’exposition au Fonds Hélène & Edouard Leclerc pour la Culture, Landerneau. Photo : © The Gaze of a Parisienne

De la peinture qui rappelle les maîtres anciens les scènes de chasse, natures mortes avec une certain cynisme Ici c’est une petite fille qui mord l’os.
Elle représente la révolte de la femme qui à son tour dit non à tous ces mythes la figure de la jolie petite fille qui a son tour devient l’ogresse, du petit chaperon rouge perdu dans la forêt, Barbe Bleue… Le monde de l’enfance suggéré par Françoise Petrovitch n’est pas seulement celui de l’insouciance mais aussi celui d’une étrange inquiétude, derrière les masques des jeux, l’imitation, détournée, du monde des adultes et une mise en situation qui peut susciter le malaise, l’angoisse, chez l’adulte. Le spectateur pénètre dans un monde qui lui semble d’abord interdit, que Françoise Petrovitch sait saisir à merveille. L’enfant n’est plus seulement l’adulte en devenir mais une alternative. Derrière les masques, qui ressemblent étrangement à des figures primitives, se profile « Sa Majesté des Mouches » de William Golding, où les enfants, livrés à eux-mêmes sur une île déserte, créent un monde violent et tribal.

Cette référence au roman de William Golding transparaît directement dans le magnifique bronze réalisé pour l’exposition, qui figure la jeune fille avec un morceau d’os entre les dents. La sculpture semble être la première immersion de Françoise Petrovitch dans l’univers de la sculpture. Il n’y a rien à ajouter au cartel d’explication qui accompagne l’oeuvre : la sculpture poursuit le travail de déconstruction des stéréotypes et des genres, qui est le fil d’Ariane de Françoise Petrovitch, depuis cette oeuvre si forte sur son accouchement, Lucy (1992). La production a été réalisée par la fonderie d’art Rosini à Bobigny, dont je vous invite à découvrir le petit film de présentation sur leur site internet. Rien n’est plus magnifique que ce travail du bronze où l’artiste devient aussi un artisan métallurgiste, où la matière se combine à la forme dans les techniques de bronze à la cire perdue.

Françoise Petrovitch nous fait partager cette expérience intime qui est celle de sa propre maternité. Un récit artistique féministe, intimiste, libre et salvateur adressé à la parentalité où elle a cherché à déconstruire le modèle d’une maternité normée qui se voudrait absolument merveilleuse et dénuée de souffrances.

Françoise Petrovitch

«Quand j’évoque l’enfance, il ne s’agit pas de nostalgie pour une époque chronologiquement
précise. C’est un mélange de choses vues, vécues, imaginées, transformées.»

Françoise Petrovitch

« J’ai participé au Prix MAIF pour la sculpture qui est un accompagnement pour réaliser une pièce en bronze auprès du fondeur, ce prix m’intéressait car je le voyais comme une forme de permission d’aller là où on ne serait pas aller de manière naturelle. La puissance du bronze, la densité du matériau, le poids, la couleur souvent sombre. »

Au cours de votre visite vous pourrez découvrir Echo, une installation vidéo sonore réalisée en 2013 avec Hervé Plumet où les dessins se reflètent dans un plan d’eau, oeuvre immersive à méditer, j’ai beaucoup aimé !

Une actualité très dense pour l’artiste avec de nombreux projets d’expositions dont une prévue à la BNF Derrière les paupières qui débutera à l’automne prochain. Cet été elle sera présente à l’Abbaye de Fontevraud.

Florence Briat Soulié

INFORMATIONS :

Françoise Pétrovitch
A gauche : Françoise Pétrovitch – « Sans titre », 2018 Lavis d’encre sur papier, 160 × 120 cm Collection particulière, Paris Photo : © The Gaze of a Parisienne

17 oct. 2021 – 3 avr. 2022

Françoise Pétrovitch

En partenariat avec la Bibliothèque nationale de France
Commissariat : Camille Morineau Co-commissariat : Lucia Pesapane

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